Ici, homo sapiens a eu soif. Ici : au bord du canal, sur les segments dont la collectivité a rasé la ripisylve pour le confort à court terme de ses usager-es. Homo sapiens a eu soif, et homo sapiens a bu, ensuite de quoi il a détendu les muscles de ses pouces opposables, lâchant les contenants à l’endroit exact où il les a vidés de leur contenu, de sorte que sur la pelade de végétation jaunâtre laissée sur la berge par des messieurs en gilet orange fleurissent désormais – en lieu et place de la coronille bigarrée, de la vipérine, des ombellifères, de l’aigremoine, de la tanaisie ou encore de l’épilobe à feuilles étroites – des bouteilles de Cristalline, des pochettes de Capri Sun et des canettes de soda écrasées. Homo sapiens a eu soif et ça ne risque pas d’aller mieux.

Les animaux non-humains aussi ont soif. Ils luttent pour leur survie dans leur habitat fragmenté (qui pour mémoire est au mieux un patchwork de zones piégées, d’enclos et de chasses gardées) ; parfois, l’issue est fatale. La semaine dernière, j’ai rencontré une jeune chevrette sur un chemin de halage près de Béthune ; elle se penchait vers l’eau, j’ai souri qu’elle semble s’intéresser à une famille de canards dont les petits étaient encore au stade de poussins. Je l’ai revue hier – non : j’ai vu ce qu’il reste d’elle, un cadavre enflé, nauséabond, en décomposition à la surface du canal. Elle devait avoir soif, elle aussi, elle a dû tomber dans l’eau et nager jusqu’à épuisement de ses forces, car il n’y a aucun endroit où elle aurait pu trouver une prise pour remonter sur la berge.

J’ai découvert son abominable sort hier, j’ai vu sa grâce et son innocence envolées ; ce matin, au bord d’un autre canal, j’ai vu les détritus d’homo sapiens. Et je n’ai pas souhaité le meilleur à mon espèce dégénérée.

Je ne t’oublierai jamais, petite merveille.