Bullshit job 2

En période de déménagement, on est amené à côtoyer pas mal de touc-people (votre conseiller en jargon d’entreprise) puis on reçoit 17 mails et SMS demandant de les évaluer. Les touc-people sont des gens qui travaillent sur ordinateur, tablette ou téléphone, et dont le tic consiste à ponctuer leurs phrases de tac et de touc touc touc (variante : tchouc tchouc tchouc) avec de temps en temps un hop qui indique une avancée particulièrement satisfaisante. C’est à en devenir épileptique, tac. J’y vois une manière de signifier qu’ils avancent, même si on a l’impression qu’il ne se passe rien. Ils expliquent invariablement que c’est un nouveau logiciel, et plus ce dernier mouline, plus ils ont de temps pour louer ses avantages par rapport à l’ancien logiciel, quand ils ne commentent pas l’évolution des services depuis l’époque du papier (le mot les fait généralement s’esclaffer, jusqu’au moment où l’on s’étonne qu’ils impriment l’intégralité du document généré par le logiciel).

Comme tout cela prend beaucoup de temps et que l’on est bras ballants de part et d’autre d’un écran qui les absorbe et dont on préfère ne pas les divertir pour ne pas ralentir encore la démarche en cours, ils tâchent de meubler le silence et de tromper notre ennui, or ils ne peuvent se permettre de parler sans discontinuer parce que la maîtrise du nouveau logiciel requiert malgré tout une certaine concentration. Aussi, pour indiquer qu’ils progressent dans le protocole, ils disent touc touc touc (variante : tchouc tchouc tchouc), tac, et hop quand ils ont passé une étape importante vers la résolution.

Le soir, de retour chez eux, sans doute se préparent-ils un petit apéritif : touc touc touc ils versent les cacahuètes dans une coupelle, tac débouchent une bonne bouteille, et hop posent le tout sur un plateau. La belle vie.

Des chiffres

A – Performances de Polty :

Cette semaine, mon poltergeist ne déplace pas les objets mais les multiplie. Des articles de quincaillerie apparaissent chaque jour dans ma penderie, de préférence sous les chemises ; à ce jour, j’en ai trouvé six, que je conserve dans le tiroir de ma table de chevet. J’envisagerais bien l’ouverture d’un commerce mais

1. Je préfère réserver mon temps à l’écriture ;
2. Polty changera peut-être de mode opératoire la semaine prochaine et

(En revanche, il déplace la photo que j’ai choisie pour le représenter ; j’aurais préféré qu’elle ne coupe pas une phrase mais à ce bras de fer, il gagne assurément.)

je ne serais pas en mesure de payer des fournisseurs ;
3. Le commerce, à Lens, ce n’est pas facile, ces derniers temps, je suis d’ailleurs assez inquiète (pour Dinah, Danny, B-ob-by mais aussi) pour la

B – Santé du monde économique

de ma ville d’adoption. Cet après-midi, j’ai fait le tour du centre pour voir si le vendredi noir battait son plein : non. Quand je suis rentrée de cette virée purement sociologique, je me sentais presque coupable de ne pas avoir consommé. Je ne pense pas acheter un jour un costume, un CD de variété française ou un porte-jarretelle chez Un(e) ou Un(e)tel(le), mais j’aime bien l’idée qu’il reste des enseignes non franchisées en si grand nombre dans cette ville et je ne suis pas venue pour assister, désemparée, à leur chute.

(« Menteuse », dit Polty, « ce panneau se trouve à Sallaumines ». Hum. J’avoue, comme disent les jeunes.)

En vérité, il ne s’agit pas du monde économique, mais de personnes, d’institutions qui existaient déjà il y a trente ans, avant mon départ, et plus généralement des vestiges d’une civilisation antérieure (le 20ème siècle <3).

Il conviendrait maintenant que j’aborde le sujet délicat de

C – Ma propre rentabilité :

(Très drôle, Polty, merci.)

1. Aujourd’hui, j’ai atteint la page 227 de mon répertoire de créatrices sonores ; c’est un nombre premier, ça se fête. J’ai 1029 noms, un peu plus des 997 que je m’étais fixés, mais le tri va être compliqué, sachant que j’en ai déjà laissé 328 de côté, avec parfois beaucoup de peine. J’envisage de m’assouplir. Je l’envisage seulement – ça risque d’être sans fin : chaque semaine, une artiste répondant à tous mes critères de sélection se révèle, et ma liste ne fonctionne pas à l’ancienneté ;

(Ici, Johann Merrich, l’une des artistes dont j’ai travaillé la bio cette semaine – je ne les aborde pas dans l’ordre alphabétique, ça va bien, je ne suis pas payée. Par ailleurs, je ne sais pas de qui est la photo, vous m’en voyez désolée. « Lamentable », bâille Polty.)

2. J’ai eu envie d’écrire un requiem pour un pigeon mort qui était posé sur un muret dans une rue assez passante, perpendiculaire à la mienne ; j’y réfléchis (une chanson de geste en 2019, un requiem en 2020, ça me semble cohérent, merci de bien vouloir croire à mon potentiel commercial) ;
3. Cette semaine, j’ai supprimé 30 pages de mon roman sur les lotissements et en ai ajouté un peu moins. Mais j’ai trouvé le système (« Le bon gond », me souffle Polty), ça devrait bien se passer : j’ai démonté l’ensemble, il ne reste qu’à le remonter autrement (« Comme un placard en kit dont on aurait monté les portes à l’envers en essayant d’y insérer les tiroirs d’une commode avec des gonds inadéquats », s’amuse Polty), puis à finir. Tranquille – même si les sixièmes de Lumbres trouvent que j’écris trop lentement.

(Une photo prise cette semaine et qui s’insérera(it) parfaitement dans mon manuscrit.)

Pas sun

Le dernier mercredi de ma vie lilloise, mon empreinte écologique est fragmentée dans des cartons, j’ai dépassé la page 100 de mon manuscrit en cours d’écriture et la rue ci-dessous danse sur la musique aquatique de Robertina Šebjanič, devinez où – une seule proposition par pigeon, merci. Rien à gagner (tous les possibles lots sont dans des cartons). Un indice : ce n’est pas à Sun City, Arizona.

Le presse-ail

Le dernier mardi matin de ma vie lilloise, j’ai emmené Anna (Meredith) dans notre champ (avec son dernier album Fibs, qui est une suite de Varmints très réussie bien qu’elle réserve peu de surprises), en hommage à nos mémorables matins de l’hiver 2017 et du printemps 2018.

(Ici, en avril 2018, Anna, Karen (Gwyer) et moi jouons à Elizabeth (Bernholz) dans ledit champ pour amuser les lièvres.)

Par coïncidence, alors que paraissait Fibs, la semaine dernière, j’ai croisé la jeune femme dont le prénom commence par un S et que, à la même époque, j’appelais ici le sosie d’Anna. Les plus fidèles se souviendront que j’ai brièvement été sous son charme, non pas en raison de cette ressemblance plutôt flatteuse mais parce qu’elle m’a dit souhaiter que son urne funéraire serve de géocache dans un jeu de piste. On comprendra que ça m’ait fait fondre.

(Ici, en février 2017, je danse avec Dame Sam et Dancing Chicken au son de R-Type*, une tuerie d’Anna.)

(Et là, D.C. et moi dansons au bord du canal après que le sosie d’Anna m’a envoyé un sms – c’est l’époque où nous courons avec un appareil photo et son béni retardateur, ce qui précipitera son déclin.)

Quand je lui ai demandé ce qu’elle avait fait de plus fou pour quelqu’un, le sosie d’Anna m’a dit avoir traversé nuitamment la France en voiture pour aller secourir un ami déprimé ; si elle m’avait renvoyé la question, j’aurais pu lui répondre que j’avais acheté un presse-ail. J’avais décidé de me mettre à la cuisine au cas où elle, le sosie d’Anna, viendrait un jour déjeuner chez moi – ce qui ne s’est jamais produit.

Ces vingt-sept années lilloises n’auront pas révélé mes talents culinaires. La dernière personne pour qui j’ai préparé des choses comestibles plus ou moins régulièrement (certes jamais rien de très élaboré mais c’était du bio et je veillais à ses protéines végétales, c’était déjà bien gentil), m’a appelée un jour et m’a dit, Je me suis cuisiné une courgette ce midi, ça fait du bien de manger un vrai truc.

L’anecdote a beaucoup de succès autour de moi, j’espère qu’elle vous amuse autant qu’elle a réjoui mes amis ; il faut bien que ma calamiteuse vie sentimentale serve à quelque chose et, puisque ce n’est pas à mon épanouissement, autant que ce soit à votre divertissement.

1409

Le mille quatre cent neuvième et dernier week-end de ma vie lilloise – mon acte II – touche à son fin. L’acte III débutera samedi prochain. Que souhaites-tu faire de ce dernier dimanche ? aurais-je pu me demander si j’avais eu besoin d’y réfléchir, mais mon instinct a guidé Mon Bolide sans tergiverser à travers mes quartiers préférés de Villeneuve-d’Ascq, en finissant par la Cousinerie et les Marchenelles, puis entre champs et bosquets dans un silence presque parfait, jusqu’à Hem, Roubaix, Croix, ensuite de quoi nous avons dévalé le Grand Boulevard qui a été l’une de mes premières amours topographiques dans la métropole lilloise – au début des années 2000 c’était une passion, d’ailleurs certains d’entre vous ont dû connaître la carte postale ci-dessous, que j’ai publiée en 2005 sur mon blog alors intitulé Rien n’arrête nos esprits (et dont est tiré mon recueil Je respire discrètement par le nez, où l’on trouvait également les aventures de Dancing Chicken et de Sean Mondino, mais surtout la série à succès Avec Marie-Eustache et nos amis) :

Aujourd’hui, ce serait plutôt

Mais mon dernier coup de cœur dans la métropole lilloise, c’est ce lotissement de la Cousinerie qu’enrobe la rue de la Cimaise et où l’on trouve, entre autres éblouissements, ces trésors de géométrie :

Ici, même les arbres sont au cordeau

sauf celui auquel je m’identifie

Il n’y a pas que des allées pavillonnaires mais aussi de petites résidences et, naturellement, les chemins de traverse qui font le sel des lotissements.

J’adore aussi la vue qu’offre ce Beaucoup Fun du quartier Flers Bourg.

Et le ciel était poignant, à la fois mélancolique et lumineux : parfait pour ce dernier dimanche de l’acte II. Qu’il en soit remercié.

Un peu de glitch pour Halloween

Je viens de découvrir que, dans un village de l’Aisne, un lotissement (de type Llewellyn Park plus que Levittown – toutes proportions gardées) détraque complètement les appareils en vue immersive du service de cartographie en ligne. Un véritable poltergeist. Je sais ce que vous allez me dire : vous allez me dire que, plus vraisemblablement, lesdits appareils avaient un problème quand le véhicule a traversé ce lotissement, c’est ça ? Ne soyez pas si prosaïques, je vous prie, ou alors soyez-le en silence et laissez-moi croire à des théories un peu plus paranormales. De toute façon, j’irai enquêter, un jour prochain (c’est pour mon roman). En attendant, quelques exemples de glitch immersif à Vendin-le-Vieil et à Noyelles-sous-Lens. Je n’ai touché à rien, je le jure, j’ai juste découpé des carrés dans mes captures d’écran. N’est-ce pas magnifique ? En musique expérimentale, le glitch est devenu un élément de composition à part entière, au même titre que le field recording ou le drone ; c’est plutôt intéressant. C’est à vrai dire l’une des choses les plus fascinantes en matière de technologie : les failles. Le chaos. L’invasion des arcs lumineux. Quelque chose d’un peu hanté, quand même, merde alors.

Conciergerie

Ce matin, je me suis rappelé les concierges de la résidence où j’ai écrit Le Zeppelin, en 2006-2007, avenue du Colysée avec un y, à Lambersart. Souvent, je me demande ce qu’ils sont devenus.

(en 2006-2007, j’ai dépassé le traitement « photocopieuse des PTT » mais j’aime le glitch – ça tombe bien parce que j’ai alors un appareil assez pourri)

Une chute du Zeppelin :
« Seuls ses concierges lui manifestent une gentillesse qui, au fil du temps, prend les apparences d’un attachement. Elle ignore comment ils connaissent son prénom mais le fait est qu’ils l’appellent Fanny, tandis que les autres résidents sont appelés par leur nom, Madame, Monsieur – pas de Mademoiselle. Ils lui parlent quand elle traverse le hall d’entrée, commentent la vie de la communauté, les dernières nouvelles de la ville et, plus que toute autre chose, la météo, qu’ils lient à son usage quotidien du vélo. Ils lui recommandent de faire bien attention par temps de pluie, de neige ou de tempête.
La concierge est de type flamand, solidement charpentée mais avec un boitement prononcé ; sous ses bas de contention, un bandage entoure sa cheville. Elle porte tous les jours, dimanche inclus, une blouse bleu pâle. Ses cheveux attachés ne sont pas teints, et son visage rond n’est pas maquillé, laissant les rougeurs témoigner de l’effort qu’elle fournit pour faire briller les miroirs cuivrés qui couvrent les murs du hall, l’imitation marbre des marches. Son mari flotte dans un halo gris, celui de sa blouse, celui de ses cheveux et de son visage même, toujours très cerné, où le sourire est plus rare qu’une éclipse. Sa démarche est traînante, la tête basse, et accentue l’impression d’accablement qui le caractérise. »

(see what I mean?)

Et une chute de Je respire discrètement par le nez :

« 25 juin 2006
Aujourd’hui, dans la grande allée du bois, j’ai croisé ma concierge en civil. Je ne l’avais jamais vue qu’en blouse auparavant : même le week-end, en blouse bleue à fleurs avec des collants et un bandage autour de la cheville. Je n’ai jamais aperçu ce qu’elle portait en-dessous ; à quoi ressemblait son style vestimentaire. Elle pouvait aussi bien être nue sous cette blouse pour la différence que ça faisait. Alors de la surprendre comme ça en civil cet après-midi dans la grande allée du bois, c’était comme de lui découvrir une vie clandestine : elle mangeait une énorme glace sur son vélo de luxe (quand elle me voit accrocher Gaspard, elle me dit toujours : Le mien, il se ferait voler tout de suite, même avec des U), elle portait un pantalon noir et un T-shirt bleu, et Monsieur n’était nulle part en vue – Monsieur, j’en apercevrais quelques minutes plus tard la blouse grise glissant à sa lente habitude dans les couloirs de la résidence. Un instant, j’ai même envisagé que le petit garçon qui courait au bord de l’allée était leur petit-fils. Mais il ne faut pas abuser. »

(c’était souvent très joyeux, aussi)

Je me remémorais ce matin ces deux années, qui ont été parmi les plus mémorables de ma vie lilloise (avec 1999 assurément), je regardais les milliers de photos que j’ai prises à l’époque, de et depuis mon appartement, ainsi qu’au bois (qui était mon jardin), et j’ai retrouvé ce montage de ciels tels qu’encadrés par la baie vitrée qui a littéralement vu basculer ma vie, il y a treize ans, avant le coma que je décris dans L’éternité n’est pas si longue (à l’époque, je vivais encore chez Joe & Dame Sam*). Tous les jours, en 2006 et 2007, je prenais une ou plusieurs photos de ce ciel fou.

Je prenais aussi des photos de Harold, le héron dont je parle beaucoup dans Je respire discrètement par le nez, et qui est de retour dans le roman que je suis en train d’écrire – il y est question de lotissements et d’une jeune fille si belle, si laiteuse et si lente que Harold pose la tête sur son épaule. Ci-dessous, Harold en 2007.

Je prenais déjà des tas de photos d’oiseaux d’eau. Mes deux photos de canards les plus réussies datent de cette époque et d’il y a deux ans :

(2007)

(2017)

* Pourquoi ldis-je chez Joe & Dame Sam ? Parce que mes maîtres d’alors, dont le (fabuleux) élément masculin (un formidable castrat, il chantait Barbara Strozzi avec un timbre proche de celui de Maria Cristina Kiehr), Joe, nous a quittées, Dame Sam et moi,  en janvier 2018, après dix-sept ans de vie commune.

(Dame Sam et Joe en 2007)

27 ans plus tard

Quitter une ville après y avoir vécu vingt-sept ans est étrangement douloureux – et, sans vouloir me plaindre, on n’est guère compris : après tout, on l’a choisi, et (en ce qui me concerne) on ne s’en va pas très loin. Or il se passe des choses inattendues, à l’approche du départ, et le mien est imminent. Des souvenirs et des visages que l’on n’avait pas évoqués depuis des années, des décennies, reviennent à la mémoire sans avoir été convoqués. Cette nuit, en rêve, j’ai revu mon amie Cathy ; dans la vraie vie, ce n’est pas arrivé depuis plus de quinze ans. Chaque jour m’apporte ainsi son lot de fantômes et d’anecdotes. Pour le dire simplement, c’est comme voir sa vie défiler. Désormais, chaque pas que je fais dans les rues de Lille soulève une poussière de réminiscences. Dès lors, il est difficile de ne pas avoir l’impression de mourir un peu, même si c’est dans l’espoir de renaître ailleurs autrement, si possible mieux.

(Où suis-je ? HK1, Faidherbe, 1992)

Je n’aurais pas pensé dire ça un jour mais, tant que j’y suis, pour être sûre de n’oublier personne, j’aimerais pouvoir faire défiler un générique de fin et revoir une dernière fois ceux que j’ai connus ici puis perdus : ceux qui sont morts, ceux qui sont partis avant moi, sans laisser d’adresse ni plus de trace dans la ville que je n’en laisserai, ceux avec qui je suis brouillée pour toujours, ceux dont je ne saurais dire pourquoi je ne les vois plus, ceux dont je me demande comment j’ai pu oublier leur nom, ceux dont j’ignore ce qu’ils sont devenus et dont je ne saurais même pas dater la disparition de mon petit paysage, ceux dont je ne me rappelle pas pourquoi je traverse la rue pour ne pas les croiser, ceux dont je me rappelle très bien pourquoi j’évite chaque lieu qu’ils sont susceptibles de fréquenter, ceux qui semblent inscrits dans la ville au même titre que sa pierre, ses briques, ses pavés, ceux dont le visage m’est aussi familier qu’un motif de papier peint, mais où ai-je déjà vu ce papier peint ?

Quant à moi, la première année de ma vie lilloise, je ressemblais à ça (après élimination, avec ciseaux à bouts ronds, des cheveux  présents sur la photo de classe).

(à droite, après repousse : plus joyeuse)

Mon arrivée dans cette ville me semble à la fois dater d’hier et d’une autre vie. Je revois certains visages de l’internat ; pas tous, pas même celui de la fille qui me faisait face dans le dortoir de soixante lits, d’aspect militaire (un lit, une armoire, un lit, une armoire). Bien qu’aucune ne m’ait manqué pendant toutes ces années, bien que jamais je n’aie envisagé concrètement la possibilité de revoir l’une ou l’autre, il me semble que nous sommes les aigrettes d’un pissenlit, disséminées à la surface du globe terrestre. Ce pissenlit était un faisceau de hasards : le dossier de l’une avait été accepté de justesse, une autre avait longuement hésité entre Lille et Douai, une autre encore avait opté en dernière minute pour l’internat, renonçant à prendre son premier studio, et nous avions été réunies à la jonction de soixante chemins tortueux, ne nous en réjouissant ni ne nous en plaignant, puis la vie avait soufflé l’heure de notre dispersion. Si je n’étais pas en train de faire mes cartons, m’aurait-il un jour paru étrange et poignant de ne jamais revoir ces jeunes filles avec lesquelles j’ai partagé un dortoir ou leur souvenir se serait-il totalement effacé à mon insu ? Où qu’elles soient aujourd’hui, j’espère qu’elles vont toutes merveilleusement bien.

(1992, internat du lycée Faidherbe : quelques-unes de mes camarades (mélange de prépas littéraire et scientifique) + 3 garçons que leurs petites amies avaient cachés)

Récemment encore, je ne me rendais pas compte qu’à mes yeux nous avions formé une espèce de famille, une famille comme on en a plusieurs dans une existence, celle du sang, celle des amis, mais aussi celles que peuvent constituer une troupe de théâtre, un groupe de musique, un dortoir, ou un moment. Ci-dessous, détail d’un pêle-mêle de l’été 1999 – j’évoque cette bande-là dans deux de mes premiers romans, Si encore l’amour durait et Push the push button.On penserait que c’était la mode des T-shits blancs mais je crois qu’aucun d’entre nous n’a jamais été à la mode ; un hasard blanc, sans doute.

Je ne vois pas défiler que des visages mais aussi des lieux, dont certains n’existent plus, ou plus sous la même forme. J’ai quasiment l’impression de quitter une autre ville que celle où je suis arrivée il y a 27 ans et deux mois, d’autant que depuis plusieurs années, je vis plus dans la banlieue que la ville même. Je connais avec précision de nombreuses villes de la métropole lilloise, tant j’ai consacré de temps à explorer le territoire, à pied, à vélo, en courant. Est-ce le signe qu’il est temps de partir ou est-ce un gâchis ? me suis-je demandé récemment, et la réponse m’est venue plus facilement que je ne l’aurais cru : ça ne peut être un gâchis puisque je ne partage ma connaissance des lieux avec personne, mon approche du territoire reposant sur ce que mes propres amis appellent des drôles de lubies. Je peux dire où se situe le plus volumineux Chalet du Nord sur une aire de 150 km² (c’est assurément à Ronchin) mais je n’ai aucune idée du personnage historique auquel tel monument rend hommage, à supposer que mon regard ait jamais prêté attention audit monument. Rien de très transmissible. En ce qui me concerne, j’ai depuis longtemps exprimé toute la saveur de la plupart de ces lieux et n’en retrouve plus l’intensité que lors de sporadiques épiphanies – à part peut-être à Villeneuve-d’Ascq, que j’aime toujours aussi passionnément (eh oui) – ça c’est une photo que j’y ai prise dimanche, précisément à la Cousinerie :

(amour éternel)

Quand j’aurai le recul nécessaire (celui de la distance mais aussi, sans doute, celui du temps), j’essaierai d’exploiter sous une forme pertinente ce que je connais de ce territoire, et quelques-unes des quelque 12 000 photos que j’y ai prises, dont certaines ont fait un passage sur ce blog avant son démantèlement – le genre de beautés et merveilles que peu d’entre nous voient, comme celle-ci, sur un mur de Marcq-en-Barœul :

J’ai commencé à me promener à Lille avec un appareil en 2003. C’était l’époque où je voulais que mes photos aient l’air sorties d’une photocopieuse des PTT, à 50 centimes la copie, ou d’une caméra de surveillance. C’était l’époque où Lille était encore décrépite et par endroits inquiétante, ce qui faisait une grande partie de son charme. On y trouvait ceci, en plein centre ville :

Je viens de retrouver les originales, ça n’a pas grand chose à voir. Dans certains cas, ce traitement cheap ne rendait pas trop mal :

Pour vous donner une idée, l’image ci-dessus ressemblait à celle ci-dessous avant mon traitement spécial « photocopie PTT » :

J’étais jeune et très fan de Sonic Youth – dis-je au passé alors que, samedi soir, lors de ma sortie de l’année dans le centre de la ville, empruntant des chemins glauques baignés de lumière orange baveuse (une pure lumière de photocopie PTT sans effets spéciaux) pour contourner les rues à touristes, j’ai trouvé un certain charme à la promenade parce que précisément, j’écoutais No Home Record de Kim Gordon, sorti quelques jours plus tôt – Will you get, will you get, get lost.

En 2003, j’étais déjà très attentive à Jésus agent de la circulation, comme en témoigne cette photo avec camion poubelle, véritable ancêtre de mes Upper Rooms & Kitchens.

Et ça, JMJ, ce n’est pas le Bronx dans les années 1970 mais mon quartier (Moulins) en 2003 (toujours), très précisément l’angle de la rue d’Avesnes et de la rue de Wattignies avant que le terrain ne devienne la place du Carnaval avec ses sculptures pour école maternelle et sa résidence du Soleil Intérieur, où les fenêtres ont l’air de meurtrières.

Mais c’est fini, tout ça : au revoir, Lille. Et à bientôt pour un sacré National Geo consacré à sa banlieue. Ça, ce sera après Rennes – ah oui, Rennes : je vous en parle bientôt.

Once you pop, you can’t stop

Mon inconscient est facétieux : cette nuit, les Pringles ne voulaient plus être genrés au masculin ni au féminin (dites ielles) et un chasseur faisait des dérapages en voiture puis descendait du véhicule et visait un furet en tenant son fusil à l’envers. On dirait bien que mon manuscrit en cours d’écriture déteint sur mes nuits – je ne vous dis pas de quoi il s’agit, seulement que l’un de ses 53 premiers paragraphes a pour point de départ ce Christo croisé près du yellow brick observatoire de Lille.