L’évaporée

C’est désormais officiel : L’évaporée, mon roman à quatre mains avec Wendy Delorme, paraîtra aux éditions Cambourakis à la rentrée de septembre. Le livre est parti en impression hier et nous l’avons présenté cette semaine aux représentants d’Actes Sud – une drôle d’expérience : c’était en visio et nous ne pouvions pas voir à qui nous nous adressions, par ailleurs c’était la première fois que Wendy et moi parlions de notre livre en public, la première fois que je me pliais à l’exercice en duo. C’était rassurant et en même temps ça me donnait une forme de responsabilité dont je n’avais encore jamais fait l’expérience. J’aime beaucoup notre roman ; j’en parlerai en détail en temps voulu mais je peux déjà vous dire que nos deux univers / écritures / temporalités créent une dynamique très particulière, dont je mesure seulement aujourd’hui l’efficacité. C’est sans doute mon roman le plus efficace et ficelé à ce jour – comme Wendy et moi le souhaitions. Je suis aussi très heureuse d’avoir travaillé avec Laurence Bourgeon, éditrice attentive, minutieuse et toujours ouverte à la discussion (nous avons beaucoup parlé de virgules – ce n’est pas une légende : les auteurs et les éditeurs parlent énormément de ponctuation), y compris pour le choix de la couv. J’ai suggéré que nous pourrions utiliser une photo de Bérangère Fromont, photographe dont j’aime énormément le travail et qui se revendique de la communauté LGBT. Je vous dévoilerai la couverture de L’évaporée en juin quand nous aurons reçu nos exemplaires mais, en attendant, voici une photo de Bérangère Fromont que nous n’avons pas choisie ; c’était l’une de nos préférées, à Valentina et moi ; celle qui a fait l’unanimité entre Wendy, Laurence et moi est tirée de la même série. J’ai découvert le travail de cette artiste dans la revue Femmes Photographes, que mon amie Aude Rabillon m’a mise entre les mains. Je lui dois donc la super couv de mon prochain roman <3

© Bérangère Fromont

superficie

Je devais donc participer aujourd’hui à une grande fête et lancer la Maison de la poésie de Bordeaux en formidable compagnie, au lieu de quoi je n’ai pas vécu cette journée – passés les premiers moments où, à peu près disponible intellectuellement quoique l’œil éteint, j’ai pu discuter avec mon amoureuse, elle sur son oreiller des Pouilles et moi sur mon oreiller minier, puis elle s’est levée tandis que je suis restée amorphe, assommée, incapable de bouger seulement le bras pour répondre à ses messages pendant parfois des heures. Une journée à dormir, la tête pleine de sable. Une journée pas là. Une journée pour rien même si elle dit que ça n’existe pas et que mon corps a ses besoins, que je dois respecter. Au milieu de tout cela, un appel des finances publiques : Monsieur A. me demande quelle est la superficie de ma maison. Excellente question, man. J’ai l’impression d’avoir pris du LSD (c’est du moins l’idée que je m’en fais), je dis, Oh là, je peux vous dire ça plus tard ? Je n’ai pas de mètre-ruban sous la main. Il dit que lui, c’était la semaine dernière, sa session couette pour cause de grippe. La semaine prochaine, je sautillerai à Londres. Pour l’instant, mon univers a la superficie de mon lit et se complique parfois d’un ou deux escaliers. Tout le reste me manque, mon truc c’est plutôt le mouvement.

Pour l’occasion, voici les photos qui auraient dû défiler derrière moi ce soir à la MdP de Bordeaux, celles que l’on trouve dans La Geste permanente de Gentil-Coeur mais – exceptionnellement – en couleurs. La première montre des arbres et un joli panneau à la camp scout qui n’existent plus, rasés par la ville de Sallaumines pour en faire un parking. Sur la sixième, on voit une pie harceler un chat – je jure que ça s’est vraiment passé.

Un beau voyage

J’ai beaucoup pleuré aujourd’hui : de rire, d’abord, à devoir m’éponger les yeux et me moucher, grâce à nos odieux touristes. De gauche à droite, Thérèse (maman), Bernard, Didier (papa), Paulette, Barbara, Jacqueline (floue) et Christine.

Puis d’émotion quand ce groupe d’enfants – ils sont en primaire – a chanté Wiegala, berceuse composée par Ilse Weber dans le camp de concentration de Terezín, morceau que j’ai proposé pour accompagner les passages illustrant les migrations humaines puisque notre pièce oscille entre humour (très très) grinçant, satire et gravité

Le chœur d’enfants est accompagné par nos super musiciennes, Nathalie au piano, Marie (sa fille) à toutes sortes d’instruments, parmi lesquels violoncelle, contrebasse et trompette, et par Astrid, à la direction et au basson. Soit nos traditionnelles collaboratrices dans ces projets théâtre-musique-chant que mes super hurluberlus et moi menons depuis dix ans, en grande partie grâce à l’investissement précieux de mes parents.

Ici, ma mère est présentatrice de JT.

Et maintenant, Anne Sofie von Otter interprète Wiegala.

Plein de bisous à notre Gigi, qui n’est pas parmi nous cette année. On se rattrape l’année prochaine…

Le passage qui me fait le plus rire est interprété par Paulette, hôtesse de l’air SM ; en atelier d’écriture, nous avons écrit cette tirade en imaginant une série de traductions automatiques toutes catastrophiques.

« Mesdames et les autres, bonjour, je suis Charlie Tango, ton chef de cabine. Le commandant de bord Bruno Tango et l’ensemble de l’équipage ont l’extase de vous asseoir à bord de ce Boeing 747. Nous nous garantirons de votre sécurité et de votre aise et mettons tout en œuvre pour que vous arriviez indemnes à destination de Kawa. Le temps de vol sera de 5 ou 10 heures.

Nous vous souhaitons un très bon itinéraire. Nous vous enseignons que les bagages à main doivent être placés dans les coffres-sièges devant vous. Les portes et issues de secours doivent être dégagées au cas où. Veuillez bien retirer les piles de vos cellulaires, et ce jusqu’à l’arrivée au parking, merci. Nous vous rappelons que ce vol ne fume pas, même strictement dans les cabinets. Les démonstrations de sécurité vont vous êtres présentées sur la télévision, merci de nous accorder attentivement.

Chaque fois que ce signal est enflammé, vous devez vous attacher solidement par la ceinture pour votre sécurité. Nous te recommandons de la maintenir accrochée visiblement si vous êtes assis. Pour détacher votre ceinture, hissez la partie supérieure de la boucle. Les gilets jaunes sont situés sous votre séant. En cas de dépression de la cabine, un masque à oxygène vous tombera automatiquement dessus. Libérez le masque pour tirer de l’oxygène. Placez-le uniquement sur votre visage. Une fois votre masque apprêté, il vous est possible d’aider des personnes défavorisées. En cas de fuite, un néon dehors vous permet de deviner l’issue de secours la plus proche de votre chaise. Elle peut se situer derrière toi ou pas, de chaque côté de la cabine, à l’avant, au centre, ou pas, sois vigilant. Pour évacuer l’avion, suis l’équipage, qui testera automatiquement les toboggans.

Nous devrions bientôt nous envoler. Votre tablette doit être rangée, votre chaise relevée. Nous te remercions d’avoir choisi la compagnie et te souhaitons un agréable courage à bord. »

Des profusions

Il n’y a pas moyen d’écrire Nue, ici (quand je vous dis que ce titre est porteur). Il y a
des ateliers d’écriture à préparer, à mener, à corriger
des trains à attendre, des trains à prendre, des changements de trains
des événements à organiser, des supports à valider
des billets de train à réserver, des fiches à remplir
des musiques à sélectionner, des photos à sélectionner
des corrections, des relectures d’épreuves
des trains, des trains, des trains
des résidences, des festivals, des rencontres
c’est formidable après deux ans de néééééééant et j’aime prendre le train
n’allez pas croire que je me plaigne, j’adore cette année, cette pochette surprise sans fond
simplement je mets Nue sur pause et pour ne pas perdre la tête je me lance dans des petites formes
je le fais, au compte-goutte, en duo avec une poétesse mystère (eh oui, le mystère est de retour)
et pour préparer le terrain de la poésie de terrain qui m’attend cet été avec d’autres ami.e.s poète.sse.s, je prends des photos ; des tas de photos de fouillis et un fouillis de photos de tas
je sais ce que j’ai envie de montrer mais pas comment, c’est passionnant quand on ne sait pas
je voudrais que Valentina m’accompagne je voudrais tout faire avec Valentina
en attendant je prends des photos et des notes dans des carnets
je visite des profusions, je ne les peigne pas, je m’y perds
je demande mon chemin aux lapins et il y en a plein (et aussi des faisans et des piverts, c’est une année foisonnante d’eux comme l’année dernière l’était de grèbes huppés)

Et maintenant, hop, en route pour Roubaix (atelier d’écriture avec des quatrièmes).

Corbie 1

Je fais partie de la quarantaine d’écrivain.e.s sélectionné.e.s cette année par la Mél pour faire écrire des classes sur le thème de la nature. Nous avons chacun.e trois séances de trois heures. Moi, je travaille avec une classe à tout petit effectif dans un collège de Corbie, près d’Amiens. Ce matin, j’étais assez anxieuse à l’idée de ce premier atelier mais j’ai été très agréablement surprise par les jeunes gens, leur gentillesse, leurs productions très variées, originales et inventives. Nous allons faire quelque chose de bien, je pense.

Quelques images de mes trajets en train. Départ de Lens à 6h49.

Lever du soleil sur les champs, vers Arras.

Gare d’Achiet (le t se prononce, par chance).

J’ai eu le temps ce matin de faire un tour dans la ville avant de gagner l’établissement, notamment de parcourir le marché de Corbie et de boire un café au Ruby’s ; le centre est plein de monuments plus prestigieux que cet abri, cathédrales & co, mais vous connaissez mes inclinations.

Face au quai 1, cette joyeuse profusion.

Mouvement

Je suis dans un drôle d’état en ce moment : tout me plaît. Partir me rend joyeuse, découvrir des lieux, rencontrer des gens, je le fais sans timidité ni anxiété, c’est léger, facile, nourrissant. Rentrer me rend joyeuse : retrouver mes topographies, mon territoire, mes proches ; plaisanter avec le patron du magasin bio, remettre des boules de graisse dans le jardin pour les oiseaux, cuisiner en écoutant de la musique pendant que la machine à laver tourne. Dans le train, ce matin, voir Sainte-Henriette apparaître à l’horizon m’a rendue euphorique.

Et un autre bonheur est celui d’aller à Londres demain, avec mon passeport attrapé en dernière minute à l’état civil de la mairie. Une drôle de vie, que je n’avais encore jamais expérimentée – je l’expliquais ce matin à une amie, être en déplacement presque constamment me donne l’impression d’exister en pointillés. C’est léger, les pointillés, j’aime bien ça. Ma bonne vieille théorie du mouvement (ou occupation de l’espace-temps) pour principe et sens de la vie tient la route (pardon).

Regnéville, acte 2, jour 12

Pour notre soirée d’adieux, mes colocs et moi avons partagé l’habituel festin devant un feu de cheminée. Puis nous avons fait des cadavres exquis – certains dessinés. Enfin, nous avons visité le musée en nocturne – moi, je regardais mes camarades regarder (she’s conceptual, commenterait ma chérie – qui, parfois, parle de moi à la troisième personne, ce qui me fait immanquablement mourir de rire : Where is she now?) Nous avons fait des selfies ; voici le mien, assez ridicule et que, donc, nous aimons bien.

Et maintenant, c’est parti pour trois trains…

Regnéville, acte 2, jour 11

Ce matin, réveillée dès 5h, je me suis lancée dans la nuit plus tôt encore que les jours précédents et j’ai découvert avec ravissement que je pouvais de nouveau courir sur un chemin de campagne dépourvu d’éclairage public sans paniquer, voire m’arrêter pour envoyer une photo à ma chérie sans vérifier constamment autour de moi qu’un suidé n’était pas en train de foncer vers moi sur la pointe des sabots pour me rompre les tibias. Comme chaque matin, je suis passée devant un certain nombre d’amis et, si ce cheval dormait encore, son compagnon a fait son Danny à mon approche et couru vers moi en dansant, puis on a fait les câlins de nez. Je suis sûre qu’il me reconnaît et qu’il m’aime bien parce que je ne passe jamais par là sans lui demander de ses nouvelles (il a une blessure près de l’œil) et lui flatter les naseaux.

Quand j’ai descendu la route vers la plage de Montmartin, la lune presque pleine (elle le sera totalement demain) se reflétait sur la mer. J’ai regretté de ne pas avoir un bon appareil photo.

La marée haute, la lune qui s’estompe tout doucement, rosée par le soleil levant, une mouette passe par là.

J’ai contourné la dune qui mène au havre jusqu’à cette petite crique où Félicia m’apprendrait peu après que trois phoques ont élu domicile. Hélas, ils n’y étaient pas ce matin, j’y retournerai donc cet après-midi.

Vous imaginez le bonheur ? Là, trois phoques étendus sur la plage…

Montmartin vu depuis la dune.

Après un thé, un échange de livres et une promenade dans les Fours à Chaux, un selfie peu avantageux et à contrejour avec Félicia, qui n’est pas seulement une compositrice géniale mais une personne très sympathique. C’est amusant d’apprendre comment des artistes qu’on aime appréhendent leur propre création, son contexte et ce qui la nourrit. Nous avons notamment parlé des musiques auxquelles nous n’accrochions pas avant qu’un déclic ne se produise ; j’ai dit que j’avais vécu ça récemment avec Big Thief et il se trouve que Félicia avait écouté Adrianne Lenker ce matin – ces coïncidences, à la longue, on oublierait presque de s’en étonner… Maintenant, je vais me plonger dans A Forest Petrifies, premier volume de son roman – j’avoue ne pas encore connaître son écriture, encore que j’en aie forcément un aperçu à travers sa musique.

Regnéville, acte 2, jour 10

Ce matin, il m’a retrouvée : le lièvre d’hier. Je venais de là

et lui était sur la plage ; au début, quand je l’ai vu courir vers moi, pour les mêmes raisons qu’hier je l’ai pris pour quelqu’un d’autre – non pas, cette fois, pour un marcassin mais pour une poule d’eau, oui, une poule d’eau de mer (peu après, j’en ai tellement ri que j’ai failli rouler dans le sable).

La photo est floue mais au moins vous ne direz plus que je suis mytho ou que sais-je. Marée haute ce matin, donc, et pas de lever de soleil – pas de soleil aujourd’hui. Il n’est pas venu. Les coqs n’ont pas chanté. Les piverts, en revanche, font une scie musicale au long des allées arborées. Mais ici, on n’entend que le fracas des vagues, quelques mouettes et les moutons derrière la dune.

Demain, à la même heure, je recevrai Félicia Atkinson aux Fours à Chaux pour un café (je vous ai déjà, bien des fois, fait écouter sa musique) ;

après-demain, à la même heure, je serai dans le premier train sur trois pour Lille et

dans trois jours, à la même heure, je serai là-dessous

je ferai des claquettes dans l’Eurostar, à quelques minutes des bras de mon amoureuse. Tout serait vraiment parfait si seulement des chevreuils couraient avec moi dans ces prairies ou

surgissaient d’une des nombreuses ruines qui ponctuent le paysage d’ici, comme sur les photos que m’a envoyées Claire ce week-end. J’y crois chaque matin ; ça viendra. Je pense que je suis prête aussi pour les sangliers. Oui, ça y est, je sais que la prochaine fois, ça se passera bien. Et Mathilde (une amie de Marianne, également sculptrice, qui se joint souvent à nous) m’a donné un truc a priori imparable pour éviter une charge : le pas de côté. Et le pas de côté, ça me connaît.