il fallait que ça tombe sur moi

Début juillet, trois poètes.ses et moi mènerons une expérience que l’on pourrait appeler poésie de terrain. Nous nous sommes répartis différents sites et j’aurai la joie d’officier au bas du pont que l’on voit ci-dessous. Je m’en réjouis d’avance. Quand j’ai trouvé cette photo, j’ai dû résister à la tentation de me lancer immédiatement dans l’écriture.

(Photo de Lucien Huot.)

Il y aura aussi des musicien.ne.s. Plus de détails dès que la formidable initiatrice du projet nous donne le feu vert.

Esprits torturés

(Toutes les photos de ce billet ont été prises ce matin alors que le jour commençait à peine à se lever + sous une pluie incessante, d’où leur piètre qualité ; veuillez m’en excuser.)

Les bars LGBTQ+ se font de plus en plus rares et ne sont guère fréquentés que par des individus nés au 21ème siècle, dont le seul centre d’intérêt semble être de ciseler indéfiniment leur image, leur définition d’eux-mêmes et leur rhétorique communautaire. Comment faire aujourd’hui pour rencontrer quelqu’un ? Je connais peu de gens qui choisiraient l’endroit où ils vont vivre en se fiant à quelques photos et au descriptif d’un agent immobilier, sans être venus sur place humer les lieux, découvrir leur luminosité, leur acoustique, leur atmosphère et l’environnement dans lequel ils s’inscrivent. Mais ça ne les dérange apparemment pas d’aller sur des sites de rencontres et d’en feuilleter le sordide ennui pour choisir la personne avec qui, peut-être, ils vivront les prochaines années de leur vie. J’ai testé, ça pue le désespoir, la misère affective et le mauvais goût (selfies pris au volant de voitures, oreilles de chat, duck faces, langues tirées, mortelles contre-plongées, photos recadrées pour supprimer l’ex dont se devine encore une mèche de cheveux, couleurs baveuses, décors à se pendre, smileys, points d’exclamation, abréviations, etc.), sans parler de la teneur des annonces, dont je vous épargne un festival de citations plus déprimant qu’amusant. Je vais juste m’arrêter sur cette formule, vue plusieurs fois : « esprits torturés, passez votre chemin ! »

Cette mise en garde me frappe particulièrement parce que torturée, c’est ce dont m’a récemment qualifiée une femme – je n’y ai pas accordé d’importance sur le moment puisqu’elle me disait que j’étais un cadeau du ciel trois heures avant de me quitter par sms, j’ai donc vu dans son désir de me déconsidérer à mes propres yeux quelque chose d’assez courant : beaucoup de gens font ça, brûlent tout avant de partir, sans doute pour s’assurer qu’ils ne seront pas tentés de revenir, peut-être aussi pour que personne n’ait envie de reprendre les baux d’un truc si délabré, mais également comme les soldats pissent sur les cadavres de leurs victimes civiles, innocentes, pour se convaincre eux-mêmes qu’elles ne méritaient pas de meilleur traitement. Aujourd’hui, j’ai vu beaucoup d’arbres abattus par la tempête, déracinés ou cassés, avec des fractures moches et que j’imagine douloureuses, et j’ai pleuré. Alors je me suis dit que c’était sans doute mon empathie que les majorettes de la vie appellent un esprit torturé. Je passe très volontiers mon chemin, je laisse s’accoupler celles que rien ne touche hors des strictes limites de leur espace vital et des happy few qui le partagent, dans leur joyeux après moi le déluge. Esprits torturés, venez à moi, vous que le sort des autres vivants n’indiffère pas, vous que l’injustice et l’impuissance rend fous. Nous ne sauverons personne mais nous nous réchaufferons, nous créerons des espaces mentaux où vivre.

Je fais partie de la quarantaine d’écrivain.e.s contactés par la Mél (Maison des écrivains et de la littérature) pour faire écrire une classe sur le thème de la nature dans le cadre défini ici. Je me réjouis que quelqu’un ait repéré mes engagements pour la nature et en même temps je sais déjà que je vais devoir me brider, même si j’ai bien l’intention de faire travailler les élèves sur un axe de réflexion qui remet homo sapiens à sa juste place sur l’échelle des temps géologiques et au sein du vivant. Il va falloir que je muselle mon pessimisme.

J’ai lu Du souffle dans les mots : trente écrivains s’engagent pour le climat – ces auteurs et autrices étaient réuni.e.s sous le nom de parlement sensible –, paru en 2015, première initiative de la Mél dans cet objectif de lier nature et littérature. C’est globalement un très bon livre, malgré son titre (les terme tels que mot, page, livre, lecture, plume, encre, etc. devraient être bannis des titres de littérature générale), mais certains discours m’agacent prodigieusement, tous ceux qui parlent du monde qu’on va laisser à nos enfants et à nos petits-enfants ; ce discours est tiède et d’un spécisme désespérant mais surtout il néglige le fait que l’anthropocentrisme est écologiquement contre-productif. Le texte d’Éric Chevillard est formidable, ce n’est pas de ces discours dont le but premier (on ne nous la fait pas) est d’illustrer l’éloquence de l’orateur, il ne fait pas dans le tracé plat de la diplomatie, méprise toutes ces foutaises de CNV, il glisse ici et là quelques grossièretés très réjouissantes (la belle langue est l’inverse de ce dont nous avons besoin) et son point de vue est celui des animaux.

Dans la classe où je vais intervenir, je vais devoir mettre une sourdine à la trompette de mon antispécisme et, surtout, taire ma conviction que c’est trop tard. Je vis selon des principes écologiques depuis trente ans et on m’a dit un nombre incalculable de fois que je me punissais. Ce regard sur mon action est révélateur. Je ne me flagelle pas, faire attention aux autres formes de vie ne me prive pas mais me rend heureuse, je ne peux même pas comprendre qu’on puisse se détendre dans un bain – je ne ferais que penser au nombre de personnes qui aimeraient disposer de l’eau censée me détendre pour boire ou se laver. C’est une sensibilité, aucun discours au monde ne persuadera quelqu’un que son action individuelle compte. Beaucoup de gens commentent le réchauffement climatique et admettent que c’est terrib terrib mais ensuite vous expliquent qu’ils ont besoin de leur voiture pour aller travailler, il faut bien qu’ils nourrissent leurs gosses ; ils ont raison, au fond, quand leurs gosses n’auront plus d’air à respirer, ils n’auront plus faim et la question sera définitivement réglée.

Par ailleurs, quand je regarde l’humanité vaquer à son bullshit, ça me fait penser à la manière que nous avons, en avion, d’observer les hôtesses de l’air dans les zones de turbulences pour voir s’il faut s’inquiéter. Tant qu’elles continuent de sourire, ça va. Or, que voyons-nous autour de nous ? La croissance suit son cours, depuis un siècle elle n’a pas connu de frein notable – ni la croissance économique ni la croissance démographique. Chacun.e regarde autour de soi et constate que les autres continuent, donc ça veut dire que continuer reste d’actualité, donc que tout va bien. Les autres continuent de se multiplier (la surpopulation humaine est l’un des principaux problèmes mais personne n’en parle, tant c’est tabou – gn gn beau le bébé gouzi – et peu osent, comme le fils d’une amie, dire que procréer dans ce monde est criminel – ou pour le moins irresponsable – et en haut lieu on continue d’encourager les humain.e.s à se reproduire et de les en féliciter), les autres continuent de consommer, des affiches de 4×3 mètres annoncent dans les rues la nouvelle saison de Koh fucking Lanta, tout ça doit vouloir dire qu’il n’y a pas une telle urgence. Voilà l’espèce dominante.

Esprits torturés qui ne regardez pas l’hôtesse de l’air pour savoir si l’heure est grave, venez à moi s’il vous plaît, je me sens un peu seule. Je vous attends.

113

Je n’avais pas vu les rues aussi désertes depuis le premier confinement : les rafales à 113 km/h ont dissuadé mes concitoyen.ne.s de prendre le soleil, cet après-midi. Parfois je faisais du sur-place et imaginais comme j’aurais souffert si le vent avait été si fort ce matin quand je suis rentrée de Lille à vélo (il était déjà redoutable, d’autant que je l’avais en face), je me disais aussi que ce serait quand même stupide de me prendre une tuile ou une jardinière de balcon sur le sinciput alors que je sortais de chez le coiffeur pour la première fois depuis plus de deux ans (il y a ici un coiffeur qui ne vous fait pas payer 35 euros une coupe courte au prétexte que vous êtes une femme ; j’en rêvais, autant par goût de la justice que pour l’aspect financier : ici, une femme a le droit d’être androgyne pour la modique somme de 14,50€), bref j’étais fraîche, pour citer mon Antique, et j’aurais peu goûté l’ironie d’une tuile.

Dans Collier de nouilles, je consacrais plusieurs textes aux cheveux et aux salons de coiffure ; on peut en lire un, le cheveu invisible, sur la page de présentation, ici.

(J’ai retrouvé des photos de moi prises par mon amie Sophie en août 2004, à l’époque où j’écrivais ce recueil. Ci-dessus, on voit bien la gouttière évoquée dans le premier texte, dont j’ai rêvé qu’elle était pleine de biscuits apéritif. Je consulte la carte de la Pirogue, comme si je ne savais pas pertinemment que j’allais commander un punch coco.)

Et voici un extrait d’un autre de ces textes courts :

« thérapie capillaire

J’essaie toujours de deviner s’ils se connaissent mais la plupart du temps leurs conversations me parviennent trop confusément à travers les barrissements des sèche-cheveux et les résidus de shampooing dans mes oreilles.

Peut-être que si les coiffeurs ne discutent jamais avec moi c’est parce qu’ils me trouvent trop négligée : tarte, comme disent les mots fléchés ; ça ne leur fait pas honneur qu’on me voie sortir de leur salon, le cheveu volumineux (malgré mes directives pré-brushing) et le vêtement trop large, comme un os de seiche sous une bâche ; ça expliquerait le taux de mécontentement que j’ai pu enregistrer dans ma fréquentation des salons, les gars me coiffent sans conviction, pressés de passer à quelqu’un de plus présentable dont ils auront plaisir à restaurer la splendeur capillaire à peine fanée. Débroussailler, peut-être, ne les intéresse pas ; n’entre pas dans leur conception du métier ; ils pensent esthétique et non sauvetage. »

Je me remémorais ce texte tout à l’heure quand la coiffeuse a commenté l’épaisseur de mes cheveux. J’ai résisté à l’impulsion de répondre que j’avais aussi des gros os, parfois j’ai de bons réflexes. Elle m’a aussi demandé si j’avais déjà eu les cheveux longs. Quand je lui ai décrit la sensation du vent sur le crâne nu quand on court, elle était fascinée. « C’est une sensation que vous ne connaissez pas », je lui ai dit, et nous avons ri. Oui, ça va quand même mieux avec les coiffeuses, près de vingt ans après mon collier de nouilles.

(Autre photo, prise la même semaine. Ici, on voit bien les cheveux épais + les gros os. En fond d’écran, on aperçoit Monica Vitti, dont j’ai appris la disparition récente avec beaucoup de tristesse.)

Finalement, je suis rentrée indemne du salon, dont le nom comporte le nom Paris (so kitsch, so cute) ; le vent a seulement imité dans mes cheveux une trace d’oreiller. Cependant j’avais l’impression que la tempête me lavait dedans. Quand je suis rentrée chez moi, la porte du garage de mes voisins avait été arrachée, les oiseaux s’amusaient comme des petits fous puis venaient se restaurer à la cantine l’Intrépide, les chats filaient ventre à terre, littéralement. Moi, j’étais surtout inquiète pour Carol Anne mais elle tient bon :

Regnéville, day 4

Il a plu toute la journée. J’ai travaillé les trente premières pages de mon manuscrit et je me rends compte que si je décris la nature de ce travail, ça ressemble terriblement à que j’ai appris sur la création électroacoustique chez Aude Rabillon la semaine dernière (et qui m’a déjà servi dans le texte) : j’ai parfois modifié la hauteur de mon brouillon, presque sa tonalité par endroits, sa vitesse dans certains passages, je l’ai étiré par endroits, j’ai inversé quelques structures de phrases, coupé allègrement, fondu des fragments et en ai dupliqué d’autres. Ensuite, j’ai retrouvé Emmanuelle Polle et nos interlocuteurs des Fours à Chaux et du département de la Manche et nous avons fait nos repérages pour la soirée du 5 mai : lectures de nos textes chuchotées par des volontaires à l’oreille de qui veut, sur des transats disposés face au havre :

lecture et musique avec Emmanuelle, Aude et moi, soit ici

soit, s’il pleut, dans la salle des fêtes de l’autre côté de la rue – hélas, le décor très lynchien (à la tour Eiffel près) aura été démonté.

Et c’est là qu’on dansera ensuite, sur ma playlist. Il y aura aussi des surprises et des guest stars. Après ces repérages, il y avait le jeudi des thés aux Fours à Chaux, où ma super coloc Marianne Dupain et moi avons présenté notre travail, et où j’ai fait une lecture de ma Suite du sanglier pour chevrotements et chaussettes roses. Puis on a bu quelques verres, Marianne et moi, selon notre nouvelle habitude. On ne danse peut-être pas mais, comme elle dirait, c’est cool, et je suis ravie de partager cette résidence avec elle. On se retrouve le 7 mars pour la suite de nos aventures dans la Manche. Ce matin tôt, je prépare ma valise en écoutant une chouette hululer, je n’ai pas vu passer cette semaine et c’est reparti pour des heures et des heures de train…

Regnéville, day 3

Aujourd’hui, j’ai rencontré des vaches de deux sortes : ce matin, en courant, la famille Badass que voici (vraiment pas commode)

et ce soir, à vélo, des vaches fascinées par le feu. Je connais la famille qui a fait ce feu ; hier, Monsieur a dû déplacer son tracteur pour que je puisse passer à vélo sur un étroit chemin communal miné d’ornières boueuses, en contrebas de la pâture que l’on voit ici. J’ai salué Madame et les enfants au passage cependant que Monsieur garait le tracteur devant sa ferme et nous avons échangé un signe de la main. Je me suis sentie autochtone, un instant. Et donc, tout à l’heure, ces vaches regardaient flamber les branches ; ça les a un peu perturbées que je m’arrête pour les photographier mais à mon arrivée elles étaient vraiment toutes rivées vers les flammes, c’était très beau.

Mais revenons au matin. Je suis allée courir au bord de la mer à Montmartin et à Hauteville, donc au sud des Fours à Chaux. La plage était plus sauvage et encore plus déserte que celle d’Agon-Coutainville, où je suis allée hier,

et que l’on aperçoit au loin ci-dessous, au nord. En mai, je me baigne. Emmanuelle Polle s’est baignée avant-hier, la température de l’eau était de 8° ; je ne prétends pas que j’y arriverai en mars mais en mai, je m’y engage. Je ne suis pas une petite nature.

Je ne côtoie pas que des vaches ici mais aussi des chevaux, comme on le sait, ainsi que des moutons, beaucoup de moutons assez craintifs.

J’aime la solitude de cette grange et l’estuaire en arrière-plan ; c’est une image typique, j’en ai bien l’impression, mais chaque fois je m’arrête et je prends une photo.

Au retour de ma course à pied, j’ai décidé de céder à la tentation touristique une nouvelle fois : après le sémaphore d’hier, voici une vue du château de Regnéville-sur-Mer. Les oiseaux y vivent nombreux.

Demain, je n’exclus pas (quelle folie) de vous montrer les Fours à Chaux ; aujourd’hui, dans le registre vieille pierre mangée par la mousse et la végétation, voici trois images prises sur le site desdits fours et de leurs annexes, dont le bâtiment ci-dessous. J’ai réussi l’exploit d’un cadrage qui laisse la surabondante signalétique du lieu dans les marges.

Détail d’un des fours.

Regnéville, day 2

Je n’ai pas vu passer cette journée, bien que je n’aie eu d’interaction avec personne (Fours à Chaux ≠ Factorie). J’ai couru sans croiser de sanglier, fini les corrections de mon roman de fantômes (c’est le travail le plus délicat que j’aie eu à faire depuis longtemps, dans la mesure où il va être décisif), et pour me récompenser je me suis octroyé une virée jusqu’à la très belle petite ville d’Agon-Coutainville, de l’autre côté de l’estuaire – ce qui représentait une trentaine de kilomètres ressentis 43 en raison des importants dénivelés + de la circulation autorisée à 70 km/h sur la seule route accessible à vélo + de deux nuits très courtes pour ne pas dire blanches. Je suis rentrée juste à temps pour ne pas provoquer les suidés dans leur magnifique habitat de bocages vallonnés. Voici quelques images de cette journée trépidante.

D’abord, laissez-moi vous présenter mon nouvel ami, que j’ai rencontré vers la fin de ma course à pied – il a un regard mélancolique, un nez tout doux et c’est un taciturne. J’aime bien partager des silences, bien sûr, mais ce matin j’avais eu très peur et ça me rend bavarde, alors je lui ai tout raconté au sujet de mon sanglier. Comme on le voit, ça n’a pas eu l’air de beaucoup l’impressionner.

En fin d’après-midi, me voici donc en route pour Agon-Coutainville et à Heugueville-sur-Sienne je passe devant le pont de la Roque, qui ne sert plus tellement mais qui a beaucoup de charme dans le genre vieille pierre mangée par la mousse et la végétation : décadence encore.

Et ça, c’est un sémaphore – hop, un peu d’histoire, une fois n’est pas coutume (mais je ne vais pas développer, n’abusons pas quand même).

J’avais décidé de voir la mer. J’ai vu la mer et elle était très belle. J’étais trop fatiguée pour être mélancolique + j’avais faim, soif + il y avait zéro spot de pipi nature, tout ça tombait bien.

Je suis rentrée dans le jour déclinant.

Puis ç’a été la franche nuit ; j’ai croisé un lièvre, pour preuve que c’était l’heure de la fiesta pour les autres espèces qui ne veulent pas de moi parmi elles, alors j’ai un peu parlé toute seule par moments pour m’annoncer, plutôt que d’actionner la sonnette. J’ai commenté ce que j’étais en train de faire, je n’étais pas de taille à improviser des poèmes. Demain, je me (re)lance enfin dans Nue, le manuscrit qui me vaut d’être ici ; je ne l’ai pas touché depuis si longtemps que je suis toute intimidée, comme si j’avais rancard.

Regnéville day 1

Dès mon arrivée, j’ai eu cette excellente surprise : j’ai un vélo j’ai un vélo j’ai un vélo !

Je vais tâcher de ne pas en abuser, j’ai beaucoup de travail, mais cet après-midi, après des heures de train, j’étais si heureuse de pouvoir déambuler dans le bon air frais au gré des dénivelés que je me suis octroyé deux heures de visite.

Je suis allée voir la plage bien sûr,

mais mon truc, ça reste plutôt les paysages de campagne. La nuit commençait à tomber quand j’ai emprunté ce petit chemin qui sent le sanglier mais je n’ai pas eu trop peur – mon traumatisme évolue : je suis désormais consciente que si ma laie avait voulu me dégommer, elle l’aurait fait ; quand elle a traversé le chemin devant moi, elle aurait aussi bien pu me charger une troisième fois. Je ne dis pas que je suis de nouveau prête à courir dans la forêt à l’aube mais j’ai déjà moins peur quand je croise un parc à crottes en centre ville. J’avance.

J’aime tellement ce genre de paysages que je pourrais en sangloter (// EV5).

Il y a beaucoup de vieille pierre, ici, notamment beaucoup de fragments de murs restés debout quand le reste de l’édifice a disparu, apparemment depuis longtemps. C’est assez mélancolique, décadent, presque gothique – ça tombe bien, je dois finir les corrections de mon roman de fantômes.

Et ça, c’est la vue depuis la fenêtre de ma chambre – on entend les vaches meugler dans le lointain, j’adore.

On the rails again

Demain Regnéville-sur-Mer. Et ensuite Paris, Corbie, Bordeaux, Liège, le Morvan. Je suis heureuse de ce mouvement, des magnifiques rencontres, des expériences artistiques nouvelles – cet été, je vais pratiquer la poésie de terrain en quatuor (plus d’infos dès que mes complices et moi aurons défini la manière dont nous souhaitons communiquer autour de cette aventure). J’aime beaucoup le train, ça tombe bien. La seule chose vraiment pénible est l’attente dans les gares ; pire, les changements à Paris – tout est sale, hostile et laid, on ne peut se poser nulle part, il faut contracter un crédit pour boire un café. Une chose que j’adore, au retour, c’est le moment où j’aperçois les premiers terrils qui annoncent l’entrée sur mon territoire, j’en frissonne dedans, je regarde chaque chemin que longe ou coupe la voie ferrée, je voudrais y courir, y pédaler, y danser – sur tous les chemins à la fois.

(Photo prise à Noyelles-Godault.)

3 choses à propos de sangliers

Ces derniers temps, je prends beaucoup de trains, de trams et autres transports en commun. Cette semaine, j’ai pris sept trains, dont cinq dans la seule journée d’hier ; la semaine prochaine, j’en prendrai six, celle d’après six encore. J’ai donc beaucoup de temps pour réfléchir et pour lire. Les sangliers ne sont jamais loin de mes pensées ; quand j’essaie de m’en éloigner, ils se rappellent à moi.

1. Ce week-end, une battue est organisée dans les Hauts-de-France ; deux cents chasseurs, ces scrofules de l’espèce, sont invités à « réguler » la population de sangliers. Qui est en surpopulation ? Qui prend toute la place ici-bas, étend ses villes, colonise les campagnes, détruit l’habitat des autres ? Je lis que les sangliers sont beaucoup plus nombreux qu’autrefois parce que les hivers sont moins rigoureux : il faut donc qu’ils payent pour le réchauffement climatique ? Je lis aussi de nombreux articles s’alarmant de l’irruption de sangliers dans les villes, parfois des hardes entières – que dire de l’irruption des humains sur leurs territoires ? À Toulouse, un sanglier a été abattu en pleine rue. Pourquoi ? Pourquoi ne pas l’avoir simplement raccompagné chez lui ? Peut-être que si des chasseurs ne les traquaient pas six mois par an, ils auraient moins tendance à étendre leur territoire ? Qui supporterait de vivre sous la menace constante d’être abattu ou, pire, de voir les siens massacrés pour le loisir de dégénérés ?

(Photo de Menahem Kahana)

2. Juste avant de partir en résidence à la Factorie et de rencontrer mon sanglier, j’ai lu Farouches de Fanny Taillandier, dont j’aime beaucoup le travail. Une femme désœuvrée essaie de créer un soulèvement pour éradiquer les sangliers qui se promènent dans son quartier chic et qui ont saccagé la pelouse autour de sa piscine. Il se passe bien d’autres choses dans ce roman mais c’est cet élément que la couverture a choisi d’illustrer.

Dans le train Val-de-Reuil-Paris, au retour de la Factorie, j’ai lu cette page d’un autre roman (Consul est un renard) :

Et hier, dans le train Paris-Creil, cette page tirée d’un autre roman encore.

Je repose la question : phénomène, apophénie, épiphanie ?

3. Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais en résidence depuis quelques jours dans une ville que je n’avais pas fini de découvrir. En courant, tard le soir, je voyais une harde qui s’y promenait tranquillement et j’essayais de ne pas me trouver sur son chemin. Ma fuite a duré longtemps ; je me rappelle avoir fait un détour quand j’ai débouché sur un passage dépourvu d’éclairage public. J’ai fini par comprendre que la harde me cherchait. Finalement, elle m’a rattrapée à l’intérieur même de la villa où se déroulait ma résidence. La laie m’a coincée contre un mur et a poussé ma main avec sa tête, comme un chat, pour que je la caresse. Ce que j’ai fait tandis que les marcassins se frottaient à mes jambes pour avoir leur part de mon affection. J’éprouvais un immense soulagement et un plaisir tout aussi grand à cette complicité mais une voix disait « Pas trop, attention, n’oublie pas que ça reste des animaux sauvages ». Pour citer une jeune fille rencontrée au collège, cette semaine, en commentaire d’une de mes réponses, « C’est intéressant, ça… »

Souvenirs de la Factorie

Merci infiniment à Erwan Gourhant et à Marie Gautier pour ces très belles photos qui restituent parfaitement l’atmosphère de la Factorie. Ci-dessous, deux images d’un atelier d’écriture mené par Catherine et auquel Anna et moi avons participé, mercredi dernier. D’abord, un peu de méditation poétique,

puis un partage de lectures.

Et maintenant, quelques photos du grand soir, jeudi dernier, soirée de clôture d’une résidence inoubliable. D’abord, ma performance solo, quelque peu éprouvante – il y est beaucoup question de sangliers (tout comme dans celle de Maud).

Et surtout, notre final surprise, lecture des textes écrits collectivement le samedi soir précédent. Avec, de gauche à droite autour de moi, Emanuel Campo, Maud Thiria, Jean d’Amérique, Anna Serra et Catherine Barsics. Ils me manquent beaucoup. Amour éternel, les ami(e)s…