Une chute

Ma permanence poétique m’amène ces jours-ci à délaisser la course à pied pour le vélo, de sorte que ces quelques lignes écrites un jour pair n’ont pas leur place dans mon texte. Voici donc ce qu’il convient d’appeler une chute – les photos, en revanche, ont bien été prises dans le cadre de la permanence, en l’occurrence dans le bassin minier.

 

ce matin dans l’arrière-monde un inconnu me dit bon courage
alors même que mon corps sécrète un feu d’artifices biologique
je ne souffre pas je n’ai pas un air de souffrance
même si j’ai croisé dans les bois un groupe dont les exclamations
gilets fluorescents et bâtons de marche nordique
faisaient peur aux lapins alors je n’ai pas dit bonjour

(Le marcheur du terril d’Harnes-Annay – jock-a-mo fee na-né.)

peut-être le monsieur dit-il bon courage
parce que la simple idée de courir le fatigue lui
mais moi rien ne me rend plus heureuse que de courir
sinon mes road trips vers le sud juchée sur Mon Bolide
mon vélo rose qui grince et couine et frotte
moi l’expérience que j’aime au monde c’est le mouvement
et d’autres non mais je ne m’en mêle pas je ne dis rien du tout
à ceux qui ont un rendez-vous galant je ne dis pas
bon courage au prétexte que ça me fatiguerait
moi de faire tout le badinage et la performance sexuelle
requis par les rendez-vous galants
ou aux couples qui se doivent une disponibilité du corps et de l’esprit
s’ils ont leur bonheur comme ça je ne leur dis pas bon courage
ni aux parents qui crient Pas sur la route Nathan mets ton pull

(Une joggeuse dans le parc de la jeune athlète, Sallaumines.)

ou peut-être le monsieur est-il simplement de ceux qui disent bon courage
de ceux qui par exemple aux caissières disent merci bon courage
comme si elles rêvaient d’un bullshit job plus challenging dans un open space
ces messieurs vont de par le vaste monde en dispensant des bon courage
comme si les autres vies que la leur étaient des punitions
mais je grogne merci parce que déteste m’arrêter quand je cours
même pour expliquer au monsieur où il peut se le mettre
son courage

(Fuck you sur le chemin de halage à Bauvin.)

Note au sujet de ma permanence

On apprend beaucoup de choses dans mon nouveau projet poétique, sur des tas de sujets : l’érythème fessier du nourrisson, les escargots, la musique cajun, Jean Guimier, le minigolf, les cavaliers ou encore les foulques macroules – vous connaissez Fulica atra, bien sûr ?

Attention, à ne pas confondre avec la gallinule poule d’eau !

Oui, enfin ce sont dans les deux cas des rallidae de l’ordre des gruiformes. Mais je n’en dis pas plus, pour ne pas gâcher l’effet du long poème épique auquel je consacre ma résidence cycliste. Patientez, vous saurez. Tenez bon.

Qu’est-ce que c’est ?

Non, ce n’est pas un film américain post-apocalyptique, c’est Montigny-en-Gohelle. Ci-dessus, en vue immersive sur le service de cartographie en ligne, ci-dessous non. Et c’est, rien que pour vous, 17 images du bonheur dans le bassin minier (la précédente ne compte pas, elle n’est pas de moi mais d’un Tobe Hooper minier).

Toujours à Montigny, face à la station-service et aux supermarchés incendiés, éventrés, noyés sous les déchets, ces Rideaux et Voilages remarquables sans esbroufe ni dauphins.

Depuis le 23 mai, je poursuis mon projet poétique en forme de road-trip cycliste. Je descends chaque fois à une gare différente avec mon vélo, je me perds et je découvre. 40 km par jour sur un biclou en fin de carrière, sous le soleil qui fait cloquer l’hélix de mon oreille droite. Je pédale dans un autre espace-temps. Si par exemple vous déplorez la mort des petits commerces et des centres-villes, c’est parce que vous n’allez pas à Billy-Montigny, où les années 1980 n’ont pas pris fin. Ameublement et décoration,

chaussures et prêt-à-porter, il y a tout ce que vous voulez.

Moins à Fouquières-lès-Lens.

Encore que. Si j’avais su écouter le trottoir, j’aurais enfilé ces protège-oreilles, bien qu’il fît 35 degrés ce jour-là, et des cloques ne darderaient pas sur mon hélix. Je n’ai pas voulu croire que c’était ce dont j’avais besoin.

Dans le bassin minier, on ne trouve pas que les années 1980 ; il y a aussi la modernité – c’est à Meurchin.

Ainsi le cycle de la vie suit-il son cours. Ci dessous, des bébés cygnes de Wingles.

Comme moi, la nature est heureuse ici. J’en veux pour preuve ce champ de colza et de coquelicots à Annay (≠ en Annay).

Gloire à Annay (≠ d’Annay) !

Les surprises jaillissent à chaque tour de roue. Un exemple : après le jardin des voitures brûlées à Hénin-Beaumont,

au fond de ce qui est une impasse pour les véhicules motorisés, il suffit de traverser la voie ferrée

pour déboucher dans le parc des Îles, et là laissez-moi vous dire que le roi n’est pas notre cousin. De quoi danser de joie devant les escaliers. Yee-haw !

Un autre jour (passé comme les couleurs de cette affiche livrée aux intempéries à Noyelles-sous-Lens), on pouvait se rendre au salon du bien-être et de / par (?) la voyance. Mais à quoi bon la voyance quand le bien-être est juste là et ne demande qu’à être vu, saisi au vol par l’œil disponible, alerte, brillant de gratitude ?

Et personne n’est laissé de côté, comme on le voit dans ce parc des mêmes Noyelles (est-ce un Noyelle ou une Noyelle ?) au bord de l’autoroute dite rocade minière.

Tout cela est tellement excitant que l’on peut dire, waouh,

Mais l’endroit que je préfère et où je tiens ma permanence poétique, c’est ce parc de Sallaumines. Je m’y sens comme chez moi, quelque part entre la déchetterie, un lotissement et l’autoroute. Il ne s’y passe jamais rien = Il s’y passe toujours quelque chose. Dimanche, une pie a poursuivi un chat en le narguant, je le jure.

Des créatrices sonores

Celles et ceux d’entre vous qui fréquentent ce blog depuis un moment savent qu’il existait ici, récemment encore, une rubrique dans laquelle je me concentrais sur les créatrices sonores ; chaque samedi, je diffusais sept de leurs musiques. Suite au démembrement de ce blog, la rubrique a disparu, mais ma quête de femmes formidables n’a fait que s’intensifier. J’en ai répertorié près de 1300 mais je n’ai pas encore tout à fait atteint le terme (forcément arbitraire) de mon exploration. Quand j’aurai fini de faire le tri, je divulguerai par un biais dont je n’ai pas encore décidé une liste de 1301 femmes formidables, son intérêt étant de contribuer dans une très modeste mesure à faire connaître cette production sonore protéiforme, passionnante.

(Instruments à base de feedback – ou Larsen – créés par la New-Yorkaise Lesley Flanigan.)

Qui sont ces femmes formidables ? Des femmes qui font de la musique et dont j’estime qu’elles mériteraient plus, voire beaucoup plus de reconnaissance qu’elles n’en ont. Certaines sont des icônes dans leur discipline, d’autres sont si obscures qu’il est difficile de trouver leur trace (même moindre que discographique), y compris sur Internet. Certaines sont des pionnières aujourd’hui reconnues comme telles par un public plus ou moins averti, d’autres sont très jeunes et commencent tout juste à chercher leur voix et leur mode opératoire dans un panorama très éclectique. Certaines, pour entrer dans ce panorama, ont quitté des domaines plus conventionnels et plus balisés, à plus fort potentiel commercial. La plupart sont encore en vie et en activité.

(L’Anglaise Andie Brown – aka These Feathers Have Plumes – fait chanter les verres ; photo de Dawid Laskowski.)

Ces femmes sont des compositrices, musiciennes, improvisatrices, performeuses, plasticiennes (ou artistes) sonores (certaines poussent la modestie jusqu’à se qualifier de techniciennes sonores, tandis qu’une tendance anglo-saxonne favorise le mot plus neutre de producer), qui œuvrent dans le champ très vaste des musiques expérimentales ou d’avant-garde : qui ont de la musique et du son des approches novatrices ou qui, du moins, questionnent les formes éprouvées à travers leur pratique.

(Ragnhild May par Peter Gannushkin.)

Certaines inventent des instruments, d’autres imaginent des techniques de jeu étendues, à savoir des manières inédites ou du moins inhabituelles d’utiliser des instruments existants, jouent d’instruments rares (thérémine, ondes Martenot, cristal Baschet, etc.) ou emploient des instruments traditionnels hors des contextes folkloriques auxquels ils sont généralement réservés ; certaines exploitent des supports techniques tels que le studio d’enregistrement, le poste de radio ou les platines de disque pour générer du son, s’en servant comme d’instruments, à vide ou presque ; certaines constituent leurs œuvres à partir de samples ; certaines basent leur travail sur la captation de tout ce qui dans la nature et dans les villes, dans le quotidien ou dans les grands événements, est susceptible de produire du son (on parle de field recordings, ou enregistrements de terrain) ; certaines sont des acousmaticiennes, qui dans leurs compositions mêlent à l’électronique des sons naturels dont il devient impossible, à l’écoute, de déterminer les limites et les origines ; certaines travaillent autour du drone (ou bourdon), par oscillations, juxtapositions et autres micro-événements sonores, d’autres à partir de notes tenues ; certaines se produisent dans des performances proches du happening, d’autres en improvisation, seules ou avec d’autres musicien-ne-s ou artistes d’autres disciplines ; certaines s’inscrivent dans des genres considérés comme inaudibles par le plus grand nombre et de ce fait étiquetés marginaux ou extrêmes, parmi lesquels la noise, la musique industrielle et leurs dérivés ou, à l’opposé, la musique dite ambient, tandis que d’autres s’illustrent dans des genres plus ordinaires où elles font figure de marginales dans la mesure où elles en subvertissent ou en hybrident les formats et les codes (je me contenterai de citer les exemples de l’avant-pop et du post-punk, les préfixes avant et post – qui pourraient passer pour antinomiques alors qu’ils se partagent le même strapontin sur le spectre musical – étant les plus fréquents).

(La Norvégienne Jenny Hval. Elle disait en octobre 2016, dans le magazine anglais Wire, « J’ai été précipitée dans le circuit des festivals pendant un été, disait-elle. Et puis je suis devenue trop bizarre et les gens ne s’intéressent plus à ce que je fais. Ça m’est égal. Mon travail se situe dans un vaste entre-deux. Il n’est pas assez pop pour être considéré comme de la musique pop et pas assez expérimental pour que je sois une tête d’affiche dans un festival de musiques improvisées. Quand vous avez un public plus large, vous pouvez vous permettre d’être plus bizarre. On suppose que c’est l’inverse – que plus votre public est restreint, plus vous pouvez être bizarre, parce que ce sera culte. Mais le culte est très protecteur de ses règles sectaires. » – ma traduction.)

J’ajoute à ces artistes un certain nombre de musiciennes plus spécifiquement attachées aux musiques électroniques, dans des registres menant de la danse au minimalisme le plus cérébral.

(L’Australienne Kusum Normoyle en action.)

Des hommes aussi font ce genre de choses, bien sûr, de nombreux hommes que citent volontiers les spécialistes ; mais des femmes, il n’est presque jamais question, c’est pourquoi j’ai décidé de leur consacrer toute mon attention.

(La Belgo-néerlandaise Cathy van Eck, également en action.)

Ma liste ne prend pas en compte les centaines de compositrices contemporaines issues de grandes écoles ou de conservatoires prestigieux, dont les partitions sont interprétées dans les circuits traditionnels de la musique dite classique et les institutions aux acronymes révérés internationalement, à l’exception de quelques-unes qui me semblent développer, parfois en marge de leur cursus officiel, des expériences moins orthodoxes. Par ailleurs, je ne prétends pas à l’exhaustivité, d’abord parce que je ne connais pas tout et ensuite parce que je n’aime pas tout ce que je connais ; bien sûr, je n’ai pas le même enthousiasme pour l’œuvre de toutes les femmes que je recense, loin s’en faut, mais si certaines ne me passionnent pas, je reconnais au minimum l’intérêt de leur démarche (non que je nie celui des artistes que j’ai délibérément écartées de ma liste mais je ne le perçois pas ou, pour dire les choses de manière moins présomptueuse, je ne serais pas en mesure de défendre cet intérêt face à une oreille extérieure, ce qui me semble un bon critère de sélection).

(L’Anglaise Poulomi Desai par Agata Urbaniak)

Majoret-te-s

Nous l’avons fait, nous avons écrit une pièce de théâtre en cinq jours. Il faut dire que j’avais un super groupe : sept personnalités bien trempées, très différentes et toutes pleines de ressources, d’invention et d’humour. Des sensibilités très attachantes, aussi. J’avais déjà rencontré certains des participants lors de précédents ateliers – au même endroit (le centre Carpentier, à Liévin), sur d’autres sujets (surtout l’opéra). La semaine prochaine, ils vont pouvoir commencer les répétitions – ah oui, parce que ce sont eux aussi qui vont interpréter le texte.

Merci à Paulette, Thérèse, Joël, Didier, Gigi, Barbara et Hélène, qui n’ont pas seulement fourni un super travail (ainsi que des gâteaux, biscuits et chocolats) mais ont aussi accepté de poser pour moi et, par extension, pour vous.