des cadenas libres

Dans le double decker bus à destination de St Pancras, ma cuisse contre celle de la constellation Valentina, sa main dans la mienne. La dernière fois que j’ai pris un Eurostar Londres-Lille, il y a presque quatre ans, c’était le surlendemain de ma rencontre avec elle à Cambridge (I <3 CBDG) et aujourd’hui elle est auprès de moi et je sais que je reviendrai vite et souvent avec une joie tranquille et confiante.

Je n’ai aucune photo de Londres. J’étais sur une autre planète, ce week-end, celle qui se dessinait entre mes grandes mains calleuses et ses magnifiques petites mains virtuoses, incroyables, folles ; je n’ai pas sorti mon appareil de mon sac. Alors voici des photos prises ce matin alors que je courais sur mon territoire pour la première fois depuis deux semaines : un lever de soleil brumeux,

un soleil industriel,

des reliefs quasi alpins,

des couleurs tendres à fendre le cœur, s’il n’était si joyeux.

17

J’y suis retournée ce matin, la lumière était si différente que les lieux aussi, les topographies nettement dessinées. J’avais très envie de monter, d’aller rechercher au sommet les émotions d’hier, mais j’avais d’autres projets, d’ailleurs ce sera d’autant plus exaltant quand je pourrai y revenir dans quinze jours, après Regnéville et Londres. J’irai attendre le soleil là-haut, oui, voilà ce que je ferai.

Le programme d’aujourd’hui était de visiter enfin le minuscule terril 104 (de ces terrils talus comme je les appelle), sis à Billy-Montigny ; il a été partiellement exploité, de sorte qu’il n’en reste que la base. Mais, je l’ai déjà souvent dit, les terrils sont des lieux étranges, bien plus complexes qu’ils ne le paraissent, et j’avais tout de même affaire à 15 hectares de paysages variés, ici lunaire, là boisé, là toundra.

Il est encore assez haut pour surplomber le chemin de Rouvroy que j’aime emprunter pour voir le soleil se lever, au milieu des champs.

Assez vaste pour avoir un petit lac, sur lequel vit une famille de canards (la photo est trop petite pour qu’on les voie).

Partout les lapins filent, les re-pees vocalisent, les piverts émettent leurs bruits de ressorts dans les bouleaux verruqueux. Quelques bruits me font un peu peur, particulièrement dans les parties boisées ; c’est souvent comme ça, les premières fois, on ne sait pas qui traîne là. Ensuite on prend confiance et on rit de soi-même : tu avais peur de quoi ?

Dans les relations humaines, c’est souvent l’inverse qui se produit mais pas toujours alors à chaque fois j’y crois.

23

Ce matin, j’ai voulu être une super héroïne pour elle. Pour qu’elle me dise ce qu’elle m’a dit puisque le super a pris. Je n’avais vraiment pas prévu de courir 23 km, je voulais juste prendre la brume dans les cheveux mais quand elle m’a dit buongiorno j’ai eu envie de lui envoyer des images qu’on ne voit pas à Londres et j’ai poussé jusqu’aux 101-84 d’Hénin-Beaumont et de Rouvroy. Arrivée au pied du 84, j’ai été irrésistiblement attirée par les cimes encore une fois – c’est décidément l’effet qu’elle me fait, l’ascension – alors j’ai grimpé, plutôt que de faire le tour par le 101, j’étais surprise que ce soit si facile.

Je lui ai dit que je grimpais. Et j’ai commencé pour elle un reportage en direct depuis le lieu le plus désert qu’on ait jamais vu.

Désert d’humains mais pas de lapins – on voit la silhouette d’un de mes potes dans le buisson à mi-pente.

J’ai dépassé les églises, poursuivi jusqu’au sommet.

Je lui ai dit de me rejoindre on top of my world et elle a dit qu’elle y était, je ne le voyais pas ? Les fumerolles se mêlaient à la brume, je me suis attardée, je me sentais bien là, je me suis assise, un peu, peut-être une minute, voire deux, pour prendre des photos et lui parler. J’ai eu très envie de m’installer un peu sur ce tout petit cercle de schiste chaud, comme dans un bureau – un jour je le ferai, avec un vrai appareil, un carnet, peut-être du thé. (Comme si m’asseoir était dans mes cordes.)

Oui, on est bien, là-haut, c’est tranquille. Je viendrai observer les étoiles filantes et boire du bon vin là-haut un soir d’été, entendre les bruits de la ville monter doucement jusqu’à moi, et peut-être qu’elle sera là ou peut-être pas. De toute façon, il y aura les lapins.

Elle me demande d’être l’amour de sa vie, qu’on en finisse avec cette quête absurde ; moi, je n’ai rien d’autre de prévu. Je veux ce que dit la chanson, a lover who will never leave. Dans un monde où on bombarde des centrales nucléaires, je veux trouver celle qui ne partira jamais. Je serais ravie que ce soit elle. J’aime sa voix légèrement voilée qui murmure Pazienza dans mon oreille, ses intonations quand elle s’essaie au français, sa façon de m’appeler Madame, son rire embarrassé d’enfant pris en faute. Elle dit qu’elle aime vieillir, elle dit « I like the idea of decaying gracefully », je serais tombée amoureuse de cette phrase si je ne l’avais été d’elle toute entière.

Je descends les pentes en courant à toutes jambes, jamais couru si vite, mes bras volent comme les pans d’une écharpe dans le vent, je bondis, je bondis loin, ma course comme un solo de Valentina, parfois doux, parfois fou, mon pouls pareil.

Personne personne nulle part personne que nous à savoir moi avec elle dedans, sous forme d’une chaleur qui circule dans mes veines. Puis retour dans le monde hors de ce paysage lunaire.

Je ne trouve pas de mots réconfortants pour ces chameaux arrachés à leur habitat, exploités, séquestrés pour le loisir d’humains moins beaux qu’eux – on voit de quelle beauté je parle.

Plus loin, quelqu’un a mal fini la soirée.

93

Ce matin, pour la première fois depuis six mois, je suis retournée dans un de mes arrière-mondes préférés, une friche de Harnes où la chasse est autorisée tous les jours pendant la saison ; c’est au point qu’il est interdit d’y pénétrer pendant cette période : pour que des dégénérés puissent tirer sur des lapins, des faisans et des renards. Le maire doit être un chasseur, à moins qu’il ne fasse des cadeaux à ses électeurs. Il restait des douilles ce matin, que les premiers écologistes de France n’ont pas ramassées. Ils n’ont pas non plus profité de leur résidence sur ce site pour prélever (comme ils disent) ce zèbre que j’y ai toujours vu.

Les lapins étaient nombreux ce matin, de même que les faisans, les perdrix. J’ai emprunté le cavalier qui longe le terril 93 de Harnes et cédé à l’appel des cimes. On y accède par ce genre de chemin.

Il est facile de gravir 93.

D’en descendre aussi, moins de retrouver un chemin praticable pour quitter son périmètre immédiat. Pas mal de ronces et de bourbiers font office d’impasses.

Le soleil s’est levé,

la femme qui me rend heureuse m’a dit buongiorno alors que je prenais cette photo et j’ai vécu ma deuxième ascension du jour, twice high already before 8am oui. La végétation commence à darder ses couleurs.

Quand j’ai regagné la civilisation, le soleil continuait de s’étirer auprès de 93, gorgeant les fleurs délicates de parfums spasmodiques.

53

J’étais en manque de mes paysages alors cet après-midi j’ai tout laissé en plan, tout mon secrétariat qui mange mon temps d’écriture et m’empêche de me concentrer, planté là mon devoir pour sauter sur mon vélo. Je ne pensais pas aller très loin, j’ai dormi une dizaine d’heures cette semaine à cause de this woman who keeps me awake at night (pour la citer) mais j’étais tellement heureuse au soleil, en mouvement, la chasse fermée, j’avais tellement l’impression de retrouver la liberté que j’ai fini par arriver à Douai. Les cerisiers en fleurs, les oiseaux d’eau en fête, les péniches en file, tout cela me réjouissait tellement. Les rares personnes que je croisais me souriaient ; pour la première fois, un marinier m’a fait signe et j’ai agité la main en retour comme si nous étions de vieilles connaissances. J’ai roulé 53 km en tirant sur mon heure de sommeil d’hier comme sur un élastique et souri parce que mon Italienne de Londres m’appelle crazy cat pour me taquiner quand elle se demande comment je tiens encore debout, j’aime tant qu’elle me taquine, j’ai mangé un excellent chausson aux pommes de Lauwin-Planque en pédalant, le ciel s’est couvert, le soleil bataillait sec, plantait ses faisceaux dans la masse nébuleuse, tout était beau sans mélancolie sauf

à Fouquières ce pauvre arbre creux qui devait héberger tout un écosystème avant que la tempête ne le laisse en lambeaux ; j’ai caressé doucement le bois, il était presque rouge, presque humide, il était vivant.

Cette année, je l’ai remarqué, il y a beaucoup de piverts. Ici, un pic épeiche près du lagunage d’Harnes – zoom au maximum, il béquetait à une trentaine de mètres du sol.

La grue de la plateforme multimodale chargeait Athena. Plus loin, je verrais pour la première fois la péniche Mc-Gyver 3 dans le port de Douai mais la photo que je prendrais serait à contrejour alors il faudra juste me croire.

À Auby, il y a des arbres à cormorans ; en voici un.

Et à Flers-en-Escrebieux, le soleil a peigné les nuages. J’avais des miettes de chausson entre les dents, ça m’apprendra, ce n’est pas vegan. Maintenant je suis si fatiguée que je pourrais dormir au bord d’une souille.

Perché

Il y a quelqu’un dans cet arbre. Vous le voyez ?

Il vit à Rouvroy – c’est devenu un pote, depuis le temps qu’on se côtoie et que je le complimente sur ses belles vocalises, qu’il lance à l’approche du soleil depuis son arbre au bord de la véloroute. J’essaie de mieux vous le montrer mais le soleil ne s’est pas encore levé (ce que le ciel très pâle n’indique pas, par un effet d’optique bien au-delà de mes compétences) au moment où je prends ces photos avec mon téléphone cheap et les mains qui tremblent un peu puisque je suis en pleine course à pied, donc c’est forcément très flou.

Mon pote le coq perché a semblé plutôt flatté quand je lui ai raconté cette anecdote : en khâgne, il y a presque trente ans, j’étais dans un internat dont les chambres minuscules étaient séparées par des cloisons qui ne montaient pas jusqu’au plafond ; le matin, il y avait une sonnerie à 6h30 mais j’étais presque toujours debout avant et je trouvais extrêmement drôle de réveiller mes camarades à 6h29 en passant à très fort volume sur mon lecteur de CD l’intro d’une chanson de Tom Waits, I’ll Be Gone, où l’on entend chanter un coq. J’étais littéralement pliée en deux, à l’époque, quand j’imaginais l’œil courroucé de mes voisines tirées du sommeil par un coq, pour leur deuxième année dans une grande ville puisque la plupart venaient de ce que les citadins appelleraient la campagne, à savoir de petites villes comme la mienne, où on entend effectivement des dizaines de coqs tous azimuts (j’adore, je ne m’en lasse pas). Je me souviens qu’une d’entre elles venait de Harnes, où je cours très souvent aujourd’hui, dans mon acte 3.

Mon pote le coq perché apprécie, lui aussi, de faire rayonner son chant le plus loin possible : on l’entend depuis les champs, à quelque 500 mètres.

Lecture des splendeurs et ordures

L’une des choses les plus stupides que j’aie lues récemment au sujet de la nature est qu’elle serait « intelligente et aimante ». La personne qui a écrit ça devait rentrer du square. J’ai déjà pas mal lacéré cette idée dans Nue mais ce matin, la simple vision d’un pot de sauce tomate en cours d’ensevelissement dans le schiste du terril 94 (qui est un volumineux artefact de plus en plus verdoyant au fil des ans et peuplé d’espèces moins destructrices que la nôtre) m’a ramenée à cette idée ; j’ai pensé au frère de mon Antique, qui commentait la crise sanitaire et les catastrophes climatiques en ces mots très simples et très justes : « Cette planète ne veut plus de nous ». Et certes la nature est intelligente, c’est pourquoi elle ne nous aime pas et c’est pourquoi elle est en train de nous éradiquer – oh lentement, la nature n’est pas pressée, elle ne vit pas sur la même échelle de temps que nous, mais elle va nous dégager tout ce merdier, à sa manière patiente et implacable : au compost les selfies, les bulletins de notes et les bois de cerfs en déco de cabane. La nature va nous avaler comme le schiste avale le pot de sauce tomate puis elle va prendre un peu de charbon pour mieux nous digérer. En attendant, gloire à nous, cliquons sur des like, accrochons nos masques chirurgicaux dans les arbres (c’est amusant), prenons la voiture pour aller chercher le pain et sentons-nous supérieurs à toutes les formes moins évoluées du vivant. (Les photos qui suivent ont été prises ce matin sur le 94, dans un laps de temps de quelques minutes.)

Tout ça, c’est ce qui arrive fatalement quand on aménage des lieux plus ou moins naturels à l’usage des humains : le lieu était magnifique, lunaire, infréquenté, mais un gros malin a voulu se faire bien voir et a planté des escaliers, des toboggans et des parcours de fitness partout, ensuite de quoi, plutôt que d’assumer, de prendre son petit sac et d’aller ramasser la merde de ses électeurs, il laisse la poubelle à ciel ouvert se garnir de semaine en semaine de nouveaux emballages colorés. Puisque j’en viens à la politique (et pour faire nombre premier), voici une photo bonus prise à Sallaumines au retour de 94. J’ai ri de la désinvolture avec laquelle la tempête a plié la rhétorique des aspirants potentats.

Paysages oniriques

Depuis une semaine, mes nuits ressemblent au ciel du jour, tourmentées, trouées, déroutantes. Je rêve beaucoup, les rêves foisonnent de détails. Il y a beaucoup de sangliers. La plupart du temps, je ne sais pas si je dors ou si je suis éveillée.

Des parallèles étranges s’esquissent.

J’ai pris la photo ci-dessous sans le savoir, ce matin, j’aime bien son aspect subaquatique inquiétant – ce sont en fait les pavots des sables qui commencent à pousser sur les flancs des terrils.

Le terril en exploitation face à 94 clignote toujours comme un vaisseau spatial.

Ma nouvelle passion pour le zoom dans le brasier de soleil levant.

Des graminées comme des fanons de baleine sur ce palier de 94.

La vie vaut

ce matin le soleil se lève particulièrement sanguin et, vu depuis le sommet de 94 qui apparaît ici en arrière-plan, c’est un

soleil liquide

les fumées industrielles, les traînées de condensation tracées par les avions et les nuages dessinent sur l’aube des motifs complexes et dans le lointain les éoliennes tournent stoïques

je m’aperçois que je souris de nouveau tandis que le froid mordille mes doigts, mes oreilles et mes mollets

au sol déjà le lever du jour est entériné par le givre

les flaques se craquellent, sans doute vient-on de passer le seuil de 0°C

et l’étang du Brochet reflète les fêtes d’oiseaux

alors cette phrase me vient spontanément : avec ou sans love, la vie vaut, et elle m’amuse beaucoup

Avant-hier à Regnéville-sur-Mer, il était 6h30, je prenais mon petit-déjeuner dans ma chambre douillette et j’ai décidé d’écouter le dernier album de Big Thief, paru hier et dont le titre est Dragon New Warm Mountain I Believe In You ; je n’avais jamais vraiment accroché à la musique d’Adrianne Lenker, ni solo ni avec son groupe, mais en matière de musique ma curiosité n’a guère de limites et j’écoute la plupart des nouveautés dans les quelques domaines qui m’intéressent, y compris celles des artistes dont les précédentes productions ne m’ont pas convaincue. Donc Big Thief. Il n’y avait encore en ligne que huit titres de l’album (sur vingt, le groupe est généreux et très prolifique), j’étais agréablement surprise par ce que j’entendais, des échos cajuns ici, là une réminiscence de Fleetwood Mac période Stevie Nicks, et soudain, j’ai pleuré d’émotion. C’était Sparrow, que vous pouvez entendre ci-dessous.

Dans un autre morceau, Blurred View, Adrianne Lenker chante

I am the water rise, the waterfall
Filling up your eyes and when you give the call
I run for you, run for you, run for you

Je pense que je vais user cet album. Adrianne Lenker a une fan de plus, comme si elle avait besoin de ça…

Hier soir, il y a eu cette circonstance incroyable. (Apophénie encore ?) Récemment, sur le conseil de Wendy Delorme, en vue d’assurer un peu la promo de notre roman à quatre mains à paraître prochainement, je me suis inscrite sur Instagram. Je déteste ce truc mais je joue le jeu – un peu. Le caractère factice des liens que j’observe me répugne mais c’est aussi un moyen de suivre l’actualité de quelques créatrices sonores dont j’aime le travail et je me suis donc abonnée à une centaine de celles que j’ai recensées. Trois d’entre elles se sont abonnées à mon compte en retour, dont deux avec qui je n’ai jamais été en contact. Dont une qui se trouve être, par une coïncidence complètement dingue, l’un des modèles du personnage au centre de mon manuscrit en cours, Nue, comme je l’expliquais ici bien avant qu’elle ne clique sur mon humble personne. Et hier soir, sur ce réseau à la con, depuis New York City, elle a mis un petit cœur sous ma photo de David Lynch à Regnéville-sur-Mer, ce que voyant j’ai fait trois fois le tour de mon bureau en secouant les mains et j’avais onze ans. Son nouveau single, paru la semaine dernière, est sublime comme quasiment tout ce qu’elle compose et me laisse espérer un nouvel album prochainement (j’ai usé les précédents).

Et en attendant, il y a aussi Pompeii, le nouvel album de la surprenante Cate Le Bon ; depuis Reward, elle a trouvé sa voix, paroles absconses mais évocatrices, arrangements faux kitsch très efficaces et mélodies aux sinuosités imprévisibles (caractéristiques que partagent par exemple, quoique dans des styles très différents, Erin Birgy aka Mega Bog ou Jenny Hval – à propos de Jenny, Classic Objects paraît bientôt, les deux premiers titres déjà disponibles promettent de nouvelles explorations passionnantes, cette fois avec des percussions assez incongrues mais qui en fait passent très bien).

Oh oui, la vie vaut.