Petit syllogisme de la catastrophe écologique

C’est les vacances à Noyelles-sous-Lens. Pendant deux jours, une météo estivale a transformé en parc d’attraction le terril 94 (poétiquement rebaptisé Arena Terril Trail depuis que des aménagements très tendance en rondins le défigurent). Alors que je passais à vélo sur la route qui longe son étang très apprécié des oiseaux d’eau, j’ai constaté que son parking était complet, ses escaliers et passerelles flambant neufs encombrés de nombreuses familles. Ce matin, j’ai assisté au lever du jour depuis le sommet du 94 avec un sentiment de gratitude qui s’est vite estompé quand j’ai remarqué de nombreuses taches claires sur le sol d’un noir ordinairement immaculé ; bientôt, j’ai compris qu’il s’agissait de détritus, par centaines, essentiellement des masques, des emballages alimentaires et des sacs plastique. Alors ma niaise gratitude s’est muée en une consternation suffocante : deux jours de soleil et le paysage devient une poubelle.

Et j’ai formulé ce petit syllogisme de la catastrophe écologique : L’espèce humaine met des enfants au monde, or elle fait de la planète une poubelle, donc l’espèce humaine met ses enfants à la poubelle. Elle les emmène sur le terril, leur montre ce qu’on fait d’un papier gras ; elle est contente parce qu’il fait un temps estival au mois de février. Quant à moi, qui ai le tort de faire attention à tout, je me demande comment je peux continuer à vivre au milieu d’individus qui ne font attention à rien. Comment ne pas céder à la rage et au désespoir ?

Avion by night

Ce soir, abdiquant toute prudence, j’ai gravi le terril du psychopathe (103-103A) pour contempler depuis son éminence le coucher du soleil. Les photos ci-dessous ont été prises avec un pauvre téléphone et n’ont pas été retouchées ; elles sont classées dans l’ordre chronologique – tout ceci n’a duré que quelques minutes. Les couleurs sont bien en-deçà du sorbet fou qui fondait sur le ciel.

Demain, nous parlerons donc un peu de Los Angeles.

Splendeur et abjection à Noyelles

Six images et un vide en hommage à un ami sauvagement assassiné – par respect pour lui, je n’ai pas pris en photo son cadavre sanglant : ai-je besoin d’une image choc pour témoigner de l’abjection ? Je ne le pense pas. Une amie m’avait dit que les chasseurs s’amusaient parfois à tirer sur des cygnes mais, hier matin, je l’ai constaté moi-même. Le cygne flottait, ses viscères répandus autour de lui à la surface du canal, face au terril 94 accessible aux premiers écologistes de France les dimanches et jours fériés de 10 à 17h. Les lapins ne leur ont pas suffi. J’ai découvert le corps dans les roseaux alors que je m’approchais du bord pour observer les dizaines d’oiseaux d’eau qui piaillaient leur cacophonie joyeuse et innocente, et soudain cette vision d’horreur, que je n’arrive pas à m’enlever de la tête. Je souhaite à celui qui a fait ça et à ses amis dégénérés tout ce qui pourrait leur faire regretter d’être nés.

Première neige

Samedi, c’était ma première neige sur les terrils – en l’occurrence, sur le 94.

Carrie m’a demandé si je pouvais faire une carte postale ; on la voit ci-dessous, donnant des directives à ses camarades canards (celui qui picorait de la neige a pris cher, comme on dit).

Mais comme toujours, exaspérée par la médiocre qualité de mes images, elle a fini par charger – imitée par son inséparable Ricah.

Quant à Danny, je l’ai déçu parce que je n’avais prévu qu’une carotte et qu’il ne l’a pas trouvée dans la neige – ses poils ont tellement poussé qu’ils lui tombent quasiment dans les yeux.

Dimanche, j’ai écouté la neige fondre tendrement sur les différents plateaux de Pinchonvalles.

Hardly

At last I am free, I can hardly see in front of me, chantaient Chic et Robert Wyatt – car oui, il a repris Chic (c’est très beau). Moi, je n’écoutais que les oiseaux d’eau, ce matin, courant à petits pas raides sur la patinoire baignée de brouillard des chemins de halage et des terrils.

Quelques cartes postales

Soleil sur l’ancien bac à schlamm de Fouquières (on aperçoit le sommet du terril 93 de Harnes, qui se dresse à 2 km de là).

Ciel fou vu depuis les terrils du Marais de Fouquières (83, 100 et 230).

Fumerolles au même endroit.

Ici, avec en contrebas la cité du Moulin.

Changement de site pour un autre coucher de soleil : les champs vus depuis Pinchonvalles et, au fond, la forêt de Vimy.

Maintenant, nous sommes à Grenay, au sommet du 58, terril lavoir de Mazingarbe Ouest, et nous regardons les terrils jumeaux d’Haillicourt (12km à l’ouest) ainsi qu’une grosse pluie sur le château d’eau de Nœux-les-Mines (à 4,5 km).

De l’autre côté,  on voit (derrière les différents plateaux du terril que l’on surplombe depuis son point culminant) les jumeaux de la base 11/19, à Loos-en-Gohelle, soit à 4 km vers le sud est.

Toujours sur le 58 Ouest. (Il occupe 50 ha, il est assez complexe et présente une grande diversité de paysages. L’été, on y mange des tonnes de cerises et de mûres.)

Nous traversons maintenant la rue Arthur Lamendin et, depuis le 58A, terril lavoir de Mazingarbe Est, nous contemplons la zone d’activité du Champ Caudron et le terril 73 (sis à Haisnes, 5 km au nord-est, derrière le rideau de pluie).

58A est moitié plus petit que son voisin 58 mais n’en a pas moins ses lacs – comme tant d’autres,

comme par exemple le 94 de Noyelles, depuis lequel une silhouette humaine contemple celle du 93 (2 km au nord).

Rester

Novembre. Je demande à une vendeuse du Bon Coin si je peux passer chez elle plutôt que de payer des frais de port – toute occasion de faire 30 km de vélo étant bonne à prendre. Elle me répond « Bien sûr, si vous pouvez vous déplacer. Je reste derrière Ikea ». Je cligne des yeux devant mon écran. C’est tout de même un drôle d’endroit pour se donner rendez-vous, derrière Ikea. Très arrière-monde. Puis l’acception familière du verbe rester, au sens d’habiter, me revient. Je ne l’avais pas croisée depuis des décennies et soudain je la trouve émouvante. Ces derniers temps, quand les gens ne m’exaspèrent pas, ils m’émeuvent. Je grince, rugis et pleurniche.

En attendant un reportage photo sur le quartier d’aspect villageois sis derrière Ikea et qui a nom Beaumont, quelques photos prises sur la route (Avion, Méricourt, Rouvroy, Drocourt, Hénin-Beaumont), soit un chemin d’arrière-mondes.

20 km, 3 h

La semaine dernière, j’ai écouté le président à la radio, j’ai ri quand il prononçait les consonnes finales en l’absence de liaison, pour oublier que rien de tout ça n’est très drôle. Désormais, le citoyen français n’a plus une pensée pour les victimes que le virus et la précarité son binôme continuent de faire, ni pour les libertés qu’il vient de perdre en quelques mois dans la douceur de l’État policier, son unique enjeu du moment étant de pouvoir se goinfrer de jeunes animaux morts en famille autour d’un jeune sapin également mort pour l’anniv de J.C. notre sauveur en déballant des choses inutiles. Moi, tout ce que je voulais savoir, c’est si j’allais pouvoir dépasser le kilomètre autorisé sans risquer une leçon de morale et un PV. Quand le nombre 20 est tombé, j’ai poussé un cri de joie car c’est ainsi désormais, nous nous estimons heureux quand nous avons le droit de quitter un peu notre cage pour renifler les plinthes. J’ai profité du week-end pour retrouver certains de nos terrils préférés en toute légalité.

D’abord, quelques vues de la Quatrième Dimension (je l’appelle ainsi parce que l’espace-temps s’y contorsionne de manière très étrange, outre que l’on y entend les arbres grincer comme des vieilles portes) dans le soleil mélancolique de l’automne.

Ci-dessous, le sol bosselé typique des terrils.

Une ravine devenue un chemin – celui-ci est l’un de mes préférés, il mène à une espèce de coursive végétale qui est l’un des aspects les plus confidentiels de ce site lui-même assez méconnu.

Au loin, dans la lumière, les terrils 83, 100 et 230 de Fouquières.

Et maintenant, quelques photos de notre paradis brumeux. Ci-dessous, je suis au pied du premier niveau (il y en a trois), près de la salle de pause des animaux, un lieu somptueux au tapis de mousse(s) et de champignons dont j’ai déjà présenté quelques images ici. Hier, les chevreuils étaient drapés de brouillard mais je me suis du moins réjouie à l’idée que les résidus de latrines aka les chasseurs ne les voyaient pas, eux non plus, ce qui expliquait sans doute l’absence délectable de détonations : mes amis les cervidés ont eu un vrai dimanche, eux aussi.

 

Et le plateau supérieur sans chevreuils.