Emmerin

Le derrière devant

Si, c’est mignon, Emmerin. C’est un village – on dit village, non, quand la population compte à peine plus de 3000 habitants ? Ah non, on dit commune, pardon, commune française. Bon, je recommence. Disons qu’Emmerin est une commune française qui met le derrière devant. Ainsi, ce parking que je n’ai pu me résoudre à prendre en noir et banc tant ses verts et ses rouges me semble participer de la magie locale.

Ainsi, ces vitraux d’église protégés par des grilles au maillage très serré, qui donnent à son flanc Est un aspect très, comment dire ? cul d’église.

Ce derrière qui occupe le devant de la rue principale ne me déplaît pas – même si j’aime, au fond, le fait d’aller voir derrière.

Ici, derrière, ce sont les champs et des routes le plus souvent dépourvues de trottoirs et de pistes cyclables.

Devant, l’on ne s’embarrasse pas de scrupules quand on opte pour le même chalet du Nord que les voisins (peut-être vit-on en mitoyenneté avec ses parents, ses frères et sœurs, qu’en sais-je ? auquel cas le chalet du Nord resserre forcément les liens familiaux).

Ici, le touriste a très envie de prendre en photo les jardinets à l’avant des maisons mais perçoit alors un frémissement dans les Rideaux et Voilages, qui indique une surveillance continue des trésors et merveilles d’Emmerin, tel cet angelot à cheval sur un tonneau que je ne suis donc pas en mesure de vous livrer ici. C’est sympathique, Emmerin, mais on s’y sent étranger.

1. Sur la route d’Emmerin, Mal assis, là

Je suis prête à parier que, si j’empruntais cette route tous les jours, je ne verrais jamais personne assis sur aucun de ses bancs : il n’y a rien à faire autour d’eux pour des citoyens respectables (actifs), rien à voir que des voitures trop rapides, des tracteurs et une abrutie en short. Le matin où j’ai pris les deux dernières photos, la lumière était si parfaite qu’elle aurait suffi à me rendre heureuse. Sur la deuxième, vous pouvez discerner, se mêlant aux nuages, la fumée de l’usine Cargill, sise à Haubourdin. Mais qu’est-ce donc que cette rue fascinante**, me direz-vous ? La réponse demain, dans « Emmerin (3)- 2. Sur la route d’Emmerin, trésors et merveilles ». Eh oui, je ménage quelques effets de suspense.

* Vous avez bien vu, mes chers : je vous livre Mal assis, là (20) avant Mal assis, là (19). Mes catégories ont leur logique, contre lesquelles je ne peux parfois pas lutter. Merci de m’épargner un nouvel assaut aviaire.
** Fascinante pour vous et moi, qui ne sommes pas des citoyens respectables (actifs).

2. Sur la route d’Emmerin, trésors et merveilles

Comme je le suggérais plus haut, c’est un seul et même bord de route que je vous présente ici – généreusement jalonné de bancs, comme nous l’avons vu – et qui mène d’Haubourdin à Emmerin : vous longez la voie ferrée, vous tournez vers le sud dans la rue des Lostes, que bordent des jardins ouvriers à perte de vue, vous passez sur un petit pont, sous lequel ne coule aucune rivière, puis devant le hangar d’un carrossier, avant de parvenir entre deux champs. C’est là que j’ai eu la révélation, hier matin : je me suis rendu compte que certaines rues de la métropole lilloise méritent un traitement à part entière, au même titre que la Route 66. C’est assurément le cas de la rue des Lostes, qui sur le kilomètre et demi de sa longueur déploie mille trésors et merveilles pour qui sait regarder.

(Un couloir hétéroclite dans le labyrinthe des jardins ouvriers.)

(Un pont sans rivière en-dessous.)

(Carrossier magnifié par la lumière.)

3. Upper rooms & kitchens

Vous admirerez le style du Golgotha sur lequel est perché ce calvaire. On en vient presque à regretter l’absence d’un banc, à ce carrefour d’Emmerin. Moi, c’est le genre de Jésus qui me donne envie de m’asseoir un moment pour prendre des nouvelles et, pourquoi pas, m’épancher un peu. Jésus n’est pas très accueillant ici, sans vouloir lui jeter la pierre parce que ce n’est pas vraiment sa faute s’il est si mal assis, là ; je sais bien qu’il est mort pour nos péchés mais bon, je suppose qu’il aurait préféré payer par carte, si possible sans contact. Enfin bref, je ne m’arrête pas, en partie parce que ça ne se fait pas trop de discuter avec des amis quand on transpire en short et, surtout, parce que je ne m’arrête jamais quand je cours, ou alors trois petites secondes, le temps de prendre une photo ; ça paraîtra psychorigide mais c’est ainsi. N’empêche que c’est un Golgotha très réussi que surplombe le Jésus d’Emmerin.

4. Nazareth

Ou comment doubler la population d’une maison (espérons qu’il y a une cave, ou un grenier, pour les onze autres mois de l’année). Du moins ici n’oublie-t-on pas qu’avant d’être un grand dégueulis consumériste, Noël est un anniversaire, et pas n’importe lequel. C’est avec générosité que cette famille reconstitue la Nativité pour notre plus grand plaisir mystique ; ne me remerciez pas de suivre son exemple en vous en offrant une image (assez semblable à celles que l’on glisse dans son missel), à vous qui n’écumez pas les rues d’ici en baskets. Ça me fait plaisir.

5. Des mouettes

Des champs, ce n’est pas ce qui manque autour de la métropole lilloise, j’en longe et en traverse très souvent, de Verlinghem à Vendeville, de Sequedin à Villeneuve-d’Ascq, mais il en est un que les mouettes prisent tout particulièrement. Je les entends de loin et immanquablement je les retrouve au-dessus de ce champ, à Emmerin. Des nuées de mouettes.

C’est sur cette note exotique et poétique à la fois que j’ai décidé de clore cette semaine consacrée à la commune française d’Emmerin, dans le cadre de notre rubrique National Geo.

Villeneuve-d’Ascq

Des tunnels, des chemins, des passerelles

Ainsi ai-je décidé de vous emmener, toute cette semaine, dans les rues (s’il est permis de les désigner ainsi) de Villeneuve-d’Ascq. Nous sommes loin des joyeuses escapades en binôme de l’été ; cette fois, c’est un je qui vous guidera. Ce sera sans doute moins joyeux, plus contemplatif, vous m’en excuserez ou vous en vengerez par pigeons interposés – je le découvrirai bien assez tôt. Je dois préciser pour ma défense que j’ai approché ce nouveau fragment de mon territoire en solitaire et en baskets, au fil des quelques derniers mois, et qu’il s’est avéré avoir des vertus apaisantes sur mon système nerveux éprouvé. Je ne pouvais que tomber amoureuse d’un tel cauchemar urbain, labyrinthique et désert. L’on y trouve tout ce que je préfère dans les villes, en particulier des tunnels, des chemins, des passerelles, des voies inaccessibles au profane, étroites et sinueuses, cachées, taillées dans la verdure ou le béton. Il peut arriver que l’on ait un peu peur à ses bouts du monde, et l’on se perd inévitablement dans ses méandres alambiqués. Elle est parfaite pour moi.

Du style

Bien que la ville nouvelle se soit construite, dans les années 1970 et 1980, autour des villages d’Ascq, d’Annappes et de Flers, et bien que l’on trouve dans ces anciens villages des églises du XIè siècle (vous en verrez une dimanche dans la rubrique Upper rooms & kitchens) et des châteaux du XVIème siècle comme sur la photo ci-dessous, ce que l’on retient de Villeneuve-d’Ascq, c’est avant tout son esthétique architecturale pauvre, très marquée par les années 1980, que ce soit dans le choix des matériaux ou dans les formes très alambiquées dessinées par ceux-ci. Il n’est pas jusqu’à ses arbres qui ne soient frappés, dans les rues les plus traditionnelles, d’un traitement capillaire futuriste.

De la campagne

Villeneuve-d’Ascq, c’est aussi le parc du Héron, des vrais lacs, des plans d’eau artificiels, des champs, des jardins communautaires, des cygnes, des canards, des chevaux montés de jeunes bourgeoises (j’ai fait en sorte que ce spectacle dégradant n’apparaisse pas au premier plan sur la photo) et des moulins de ville, mais oui, je vous en ai déjà présenté un dans le numéro 4, spécial Villeneuve-d’Ascq, de mes Jambes en l’air – que vous pouvez revoir ici, huit mois plus tard, avec une émotion intacte. Il me faut vous prévenir que Villeneuve-d’Ascq ne propose pas de camping, hélas, je le précise pour ceux d’entre vous qui déjà brûleraient de traverser la France, l’été prochain.

De l’art

Villeneuve-d’Ascq, c’est aussi le LAM et sa belle collection d’art brut, et c’est aussi l’art dans la rue, comme ci-dessous. Hum. Votez pour votre œuvre préférée si ça vous chante (rien à gagner).

De l’habitat

Venons-en au fait. Maintenant que je vous ai convaincus de vous établir dans cette ville aux fascinants contrastes, parlons immobilier. Toutes les formes de l’habitat sont représentées ici : lotissements, petits et grands ensembles, maisons ouvrières, dédales modernistes, châteaux et anciennes fermes. Vous connaissez mon goût particulier et quelque peu pervers pour les géométries les plus alambiquées représentées dans le petit catalogue (non exhaustif) ci-dessous. Mais je ne veux pas vous influencer dans une décision si délicate. Faites votre choix – et, je vous en prie, épargnez-moi les pigeons, je ne suis pas agent immobilier.

Du fun

Ces trois images me donnent l’occasion de renouer avec ma série Fun, depuis trop longtemps délaissée mais dont vous n’aurez pas oublié les grandes heures (j’ai tout de même risqué ma vie pour vous rapporter ces images de joie, poursuivie par un chien sur un terrain de basket où personne ne m’aurait entendue crier – comment ça, vous ne vous en souvenez pas ? Ingrats ! C’était ici, le 22 février).

Mal assis, là

Pour ce nouveau défi lancé à nos fessiers, des photos prises sur le quai Hudson (si si), au forum vert et sur le boulevard du Comte de Montalembert.

(Surtout, ne te retourne pas. – Quoi ? – Des gens font de drôles de trucs juste derrière nous. – Quel genre ? – Je ne sais pas trop mais c’est trash.)

Upper rooms & kitchens

L’église de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours m’évoque Brooklyn, non pas en raison de son architecture (d’ailleurs très à mon goût) mais de son nom à rallonge – il me rappelle un peu la Brooklyn Faith Seventh-day Adventist Church, par exemple.

Dans un style plus XVIème siècle, voici l’église Saint-Pierre de Flers-Bourg. J’aurais aimé en donner une vue plus globale (j’admets que cet angle n’est pas idéal) mais il devait y avoir de la buée sur mon objectif le jour où j’ai fait les prises de vue et mes autres photos sont inutilisables. Ce n’est pas très sérieux de la part de la rédactrice en chef d’une rubrique aussi prestigieuse que National Geo, me direz-vous ? Eh bien, faites ce que vous avez à faire. Dame Sam se réjouit d’accueillir vos pigeons.

Ci-dessous, mon lieu de culte préféré ; je le trouve d’autant plus fascinant dans son contexte, car l’Oratoire Saint-Marc est étroitement inséré entre les immeubles que vous pouvez voir sur la photo, bien sûr, mais aussi entre l’hôtel de ville et le centre commercial. Si j’étais une heureuse Villeneuvoise, assurément, c’est ici que j(e n)’irais (pas) à la messe le dimanche matin.

Je trouve très triste le passé composé employé par l’église du Sacré-Coeur de Flers Sart : ça veut dire que c’est fini ? Nous l’avons déçu ? De l’autre côté de la porte, sous un autre bas-relief de Fernand Weerts, une phrase si déchirante que je n’ai pas le cœur d’en afficher ici l’image : « Il s’est livré pour nous ».

Je pourrais vous montrer d’autres églises encore mais je préfère clore cet incontournable dominical par l’image d’une mignonne chapelle à chapka de verdure, sise rue Jean-Baptiste Lebas.

Comines-Warneton

Pour inaugurer la nouvelle rubrique de ce blog, « National Geo » (dans laquelle vous pourrez retrouver les enquêtes approfondies sur des villes sous-estimées que me commande régulièrement le célèbre magazine – notamment mes explorations de Charleroi et de Maubeuge ou encore mes observations totalement urbanistiques sur Mons-en-Barœul ou le quartier Loos Oliveaux), je vous emmène cette semaine à Comines-Warneton. Eh oui, c’était le nom à trouver pour gagner un peigne dont vous connaissez désormais (de réputation) les caractéristiques techniques : raté.

(Plutôt pas mal assis, là, au bord de la Lys.)

(Un mur de textures composites, dans le centre-ville.)

Une voie ferrée

La gare de Comines-Warneton a diverses particularités : d’abord, l’on n’y trouve ni Marks & Spencer ni Palais des Thés mais un atelier d’artiste – galerie d’art ; ensuite, des affiches nous présentent (photo à l’appui) Frank, l’employé qui entretient la gare pour le confort de tous ; enfin, des cabines de plage boxes permettent aux usagers d’attendre leur train assis à l’abri des éléments. Un véritable modèle que cette gare.

La Belgique m’évoque souvent les États-Unis, comme je ne manque jamais de m’en ouvrir à mes amis belges – certains partageant cette impression, d’autres me regardant alors avec un rictus quelque peu méprisant. La musique explique en partie cette impression*, mais aussi la sirène de la police (politie) ou encore les passages à niveau.

Ce système de roue et contre-poids nous a beaucoup plu ; nous n’avons pas compris ce qu’il reliait à quoi ; nous n’aurions pas pu inventer le chemin de fer, quelque amour que nous portions (vous l’aurez compris) à son esthétique.

Après la gare, les deux voies ferrées en deviennent une seule. Vous découvrirez dans des articles ultérieurs (teaser !) quelques merveilles de faune et d’architecture qui agrémentent ses abords (patience).


* Ainsi, Comines-Warneton (18 111 habitants) possède un club de jazz et de blues tandis que Lille et son aire urbaine de 1 182 127 habitants n’en proposent pas un ersatz.

L’art

Au fil de nos déambulations, nous avons découvert Roger Coppe (1928-2012), maître verrier, peintre, sculpteur et dessinateur, manifestement l’artiste phare de Comines-Warneton. Nous lui devons notamment le Mémorial de la Bataille du Canal, sur l’esplanade du canal Comines-Ypres.

Si vous longez le canal vers la Lys, à l’angle de la rue de la Procession (ancien chemin de halage) et de la rue de la Procession (et vice-versa), vous apercevrez sur votre gauche la Maison de la Jeunesse et de la Culture, construite en 1975, et que décore un bas-relief de l’artiste, dans un genre très différent de son mémorial.

(Rue de la Procession, donc, Comines-Warneton, Wallonie.)

En voici un détail :

Mais l’art, à Comines-Warneton, c’est aussi le hall d’un club de blues et de jazz, l’Open Music, rue du Faubourg, qui est également le hall d’un cabinet d’avocats – nous avons trouvé la chose assez nébuleuse -, hall qui est une véritable galerie d’art. Si l’un d’entre vous sait de quel artiste est le buste ci-dessous, à mes yeux l’œuvre majeure de cette exposition que nous supposons permanente, je lui offre une petite frite* à l’Istanbul (« Les meilleurs kébabs de la région ! »)**.

* Supplément sauce non pris en charge.
** Frais de déplacement non pris en charge.

Au fil de la Lys

Un simple pont sépare Comines (France) de Comines-Warneton (Belgique). Sous ce pont coule la Lys, le genre de rivière où l’on ne se baignerait pas.

Malgré notre goût prononcé pour les passages secrets et les territoires interdits, malgré la pression de notre employeur, le National Geographic, nous n’avons pas enfilé nos combinaisons en néoprène pour aller voir où mènent ces portes immergées. Vous pouvez m’envoyer tous les pigeons de la Création, c’est toujours non.

Pourquoi ne peut-on pas se baigner dans cette rivière d’aspect si charmant ? Parce que de lourdes péniches y circulent (nous le verrons plus bas) entre des usines qui, comme Lotus (la biscuiterie particulièrement connue pour ses Speculoos), déversent dans l’eau des liquides colorés et odorants.

Admirez cette vue de l’usine en question avec, en arrière-plan, l’église Saint-Chrysole de Comines, au style néo-byzantin – oubliez Saint-Pétersbourg et toute la Russie impériale, allez à Comines, France ; en plus, l’église vient d’être restaurée, nettoyée, on en mangerait comme d’une charlotte aux fraises.

Saint-Chrysole n’est pas le seul atout architectural de Comines (France). Ici, derrière une péniche aménagée en appartement, vous voyez se dresser le clocher de St-C mais aussi le beffroi de l’hôtel de ville et son bulbe majestueux (le bâtiment figure au patrimoine mondial de l’UNESCO).

Ne croyez pas que nous n’ayons pris aucun risque pour vous. Nous avons traversé des champs marécageux pour nous approcher de cet étonnant pont dont nous ignorons de quoi il est un vestige : une voie ferrée passait-elle autrefois en-dessous ? Qu’est-ce que ça peut faire ? Il est là, au milieu des champs, ça ne vous suffit pas ? Vous savez combien nous paye le National G. pour ce type d’enquête ? Si vous n’êtes pas satisfaits par notre manière de mener l’enquête, flûte.

Pour clore cet épisode sur le fil de la Lys, la photo promise d’une imposante péniche passant (tout juste) sous le pont qui sépare Comines (France) de Comines-Warneton (Belgique), ce si beau pont qui, je tiens à le préciser, n’est ni belge ni français, un pont libre et libertaire, no border.

L’habitat

Nous envisageons d’acheter cette maison ; elle coûte 496 000 euros, ce n’est pas rien, mais elle dispose d’une piscine et de boxes pour les chevaux – une commodité appréciable quand on emménage : on pose ses meubles, comme on dit…

Quand nous aurons posé nos meubles, nos bouées en forme de canard et nos chevaux dans notre villa, nous pourrons décorer sa façade d’un petit nom en solfège dans le même goût que le do mi si la do ré ci-dessous.

Le nom idéal serait quelque chose de grandiose dans le goût de Royal Palace, mais que l’on puisse épeler en notes de musique.

Peut-être un jour nos colonnes (inspirées de) grecques se terniront-elles, mais nous n’aurons pas le laisser-aller de certains de nos concitoyens cominois* : nous faisons le serment que, si elles devaient ainsi décatir, nous louerions un nettoyeur à haute pression.

Dans le parc, entre la piscine et les boxes des chevaux, nous ferons construire un barbecue en dur comme celui de nos voisins, orné de têtes de lion, dans un cadre délicieusement rustique.

* La profusion de fausses colonnes grecques à Comines-Warneton étaye ma thèse de la proximité culturelle entre Belgique et États-Unis ; que l’on se remémore les paroles de Cities, chanson des Talking Heads, dans lesquelles il est question de Memphis, « home of Elvis and the ancient Grece ».

La faune

Je promettais, dans « Comines-Warneton (2) : une voie ferrée », de vous présenter les merveilles de la faune qui agrémente les abords de la charmante ligne unique. Nous longions cette dernière, séparées d’elle par une étroite bande de verdure, quand des dizaines de poules se sont précipitées vers nous, leur petit ventre rebondi se balançant avec grâce. Seuls éléments nonchalants de la bande, ces deux individus à la plume fringante.

Cent mètres plus loin, des chevaux se débattaient pour chasser les mouches. La détresse de ces animaux, nous ne voudrions pas l’observer dans notre propre jardin, aussi avons-nous renoncé à acheter cash la villa décrite ici, car qui dit boxes dit chevaux, pour nous qui tâchons de nous plier à la fonction que l’usage assigne aux objets et constructions. Tant pis.

Je n’ai pris aucune photo des panonceaux canins qui fleurissent les fenêtres de Comines-Warneton car ils sont en tout point identiques à ceux que l’on trouve dans le banlieue lilloise et que j’ai abondamment commentés dans la rubrique Faune des villes de ce blog. En revanche, je n’aurais pu vous priver de ce joyau, dont vous apprécierez tout autant la cruauté que l’esthétique.

Sur le canal Comines-Ypres, nous avons observé deux types de poules d’eau : les poules d’eau-Jésus qui marchent sur les lentilles d’eau et celles, plus prudentes, plus conventionnelles aussi, qui utilisent les aménagements du territoire pour se déplacer.

(Cette photo est très floue, je sais ; ne vous plaignez pas, vous n’avez encore rien vu.)



Zéphyrs embrasés

Je vous prie de bien vouloir excuser la qualité déplorable de cette photo ; la scène qui m’intéressait se déroulait hors d’atteinte et il m’a fallu zoomer au maximum pour pouvoir témoigner de la liberté de mœurs qui règne à Comines-Warneton, visiblement dès la prime enfance. Malgré l’angle et le flou imposés par la configuration du jardin où a lieu la scène, il me semble pouvoir affirmer que ces enfants ont à peine un an mais s’embrassent avec la langue. Notez la main entreprenante posée sur la hanche de ce que nous supposerons être le sujet masculin dans tout le potelé de son jeune âge.

In the kitchen + Mal assis, là

L’appellation « Mal assis, là » est ici très subjective : une âme dévote sera épanouie sur ce banc, dans la contemplation forcée de la chapelle N-D de Grâce.

L’on trouve deux éléments étonnants dans ladite chapelle : d’abord, un enfant de chœur en faïence. Nous n’en avions encore jamais vu dans aucune des nombreuses chapelles qui nous attirent immanquablement, malgré notre athéisme forcené.

Plus insolite encore, ce Jésus qui met les doigts dans les narines de la Vierge Marie, sa maman. Pardonnez la piètre qualité de l’image, une fois encore, mais seul un zoom, malaisé à travers les fenêtres très sales de la chapelle, permet de voir distinctement ce qui se joue entre les doigts du divin enfant et les vierges naseaux.

Au bord de la Lys, cette chapelle couverte de lierre était extrêmement charmante mais tout aussi sale, comme l’image suivante tâche de le montrer.

Je mentirais si je prétendais que l’on ne voyait pas ce qui se trouvait à l’intérieur mais, à vrai dire, je n’y ai rien relevé de très original : pas d’étendoir à linge en plastique, ni de mœurs nasales inhabituelles. Je préfère essayer de vous faire ressentir la qualité de la vitre – sa texture poreuse et les différentes matières qu’elle amalgame – que de vous proposer la photo d’un ange aux yeux blancs.

Nous avons traversé le colossal institut Saint-Henri et tâché de deviner, à travers les vitres brouillées, à quelle salle de classe nous avions affaire. Nous avons ainsi identifié une salle d’arts plastiques, une salle de mathématiques, mais nous avons séché sur celle-ci :

Haubourdin-Sequedin : encore une voie ferrée

Celle-ci relie Sequedin à Hallennes-les-Haubourdin et Haubourdin. Elle vous apparaît ainsi quand vous la longez en voiture. Pas mal.

Vous pouvez même admirer ces barrières qui permettent aux piétons de traverser les voies ferrées pour gagner les grands ensembles de l’Europe. L’on trouve très peu de ces barrières dans la métropole lilloise, comme si nos concitoyens devaient être protégés de leur propre incapacité à tourner la tête. Les concitoyens, ce n’est pas ce qui manque ici : la densité de population doit approcher d’un record régional. D’où l’on déduit que la SNCF fait beaucoup confiance aux résidents de l’Europe.

Mais si vous êtes piéton, vous pouvez voir l’autre côté de la voie ferrée ; c’est bien plus fascinant. Vous descendez du pont qui s’appelle Rue du Pont et vous arrivez au pied des voies.

En quelques foulées (car vous courez, bien sûr), vous voici au seuil d’un champ, dont je vous propose pas moins de trois images – j’aime bien les champs aussi, j’estime que trois photos ne sont pas de trop et que celles-ci, en l’occurrence, ne sont pas redondantes. Si ce n’est pas votre avis, descendez la page d’une souris leste et envoyez-moi un pigeon de réclamation, je saurai le recevoir (heureusement pour lui, je suis antispéciste).

Un panneau vous invite à rester prudent : une locomotive à vapeur pourrait bien vous surprendre à l’aiguillage.

Vous décidez de continuer tout droit plutôt que de suivre cette courbe vers les champs puisque l’Europe est le but de votre course à pied du jour.

Vous tournez maintenant la tête vers la droite et vous rendez compte que vous auriez bien pu, à quelques secondes près, sans la protection du panneau à vapeur, vous faire surprendre par ce train de marchandises.

Il est très long et plutôt rapide.

Ensuite, vous parvenez au pont que vous avez découvert du dessous au tout début de cette promenade en images qui vous est proposée par le National Geographic et présentée par votre serviteur, comme qui dirait (le mot, tout comme sage-femme, ne se genre pas, c’est ainsi).

Puis vous empruntez un long chemin sur lequel, assurément, personne ne vous entendrait crier s’il prenait la fantaisie à un psychopathe de surgir des fourrés, mais pourquoi cela se produirait-il maintenant, un matin pluvieux d’août où vous courez, la poitrine soulevée par le bonheur de découvrir de nouveaux territoires, tout en écoutant Meredith Monk au casque ?

Au bout de ce chemin, vous débouchez à l’angle nord-est de l’Europe, mais cela méritera un autre reportage.

Maubeuge

Face au succès inattendu de ma série sur Charleroi, et sous la pression du National Geographic, je vous propose une semaine entièrement dédiée à la ville de Maubeuge ; et, de même que j’avais abordé la banlieue limitrophe de Charleroi en vous menant à Montignies-sur-Sambre, je vous présenterai Rousies, qui se trouve également sur la Sambre, côté français.

Cette photo a été prise à Rousies, près d’un ancien passage à niveau, sur une voie ferrée à l’abandon – on lit ici qu’elle relie Maubeuge à Fourmies mais tous mes indics suggèrent qu’ils s’agit en vérité d’une ligne Maubeuge-Bavay : qui croire ? En tout cas, je vous présenterai dans Maubeuge (2) quelques images de cette voie, que je n’ai pas suivie jusqu’à Fourmies – ou Bavay (qui sait ?) – pour cause de végétation insécable.

Une voie ferrée

Les grands explorateurs ne sont pas toujours aidés par leurs amis. Les nôtres ont suggéré à plusieurs reprises que des tiques avaient pu s’inviter sous nos épidermes cependant que nous progressions avec difficulté dans la végétation très dense, sur la voie ferrée à l’abandon qui relie Maubeuge à Bavay – ou à Fourmies, je ne reviendrai pas sur ce débat : les Indes, les Amériques, peu importe, ce n’est pas le but qui compte mais le chemin, ce chemin même où les tiques guettent les mollets nus d’exploratrices intrépides. Je comprends aujourd’hui que ma volonté de n’avoir en aucun domaine de la vie l’équipement technique requis ne fonctionne pas dans le contexte des voies ferrées à l’abandon.

l’ART

Une brève histoire des genres à Rousies

C’est un art particulièrement raffiné qui nous renseigne sur les mœurs des jeunes roséens modernes. Ils nous évoquent fortement l’antiquité dans la métropole lilloise, comme en témoignent les images ci-dessous, que vous pouvez comparer avec celles-ci.

L’art déco

Nous avons eu la délicatesse de ne pas forcer les portes de la fameuse salle Sthrau mais ce qui suit me semble déjà très réjouissant.

(Bâtiment situé derrière l’église du Sacré-Cœur, route de Mons.)

(Ancien hôtel Le Provence, à l’angle de la rue Henri Durre et de la rue des Clouteries.)

(Salle des fêtes, place Julien Bernard, Rousies ; l’extension bien d’aujourd’hui ne gâche pas ce bâtiment de 1935 dont j’ai subtilement glissé une vue latérale dans DJ (11) : trouvez de quelle photo il s’agit et gagnez une coupelle de cacahuètes au bar pub Le 300 à Maubeuge.)

Des usines

En longeant la Sambre vers Assevent, l’on découvre de très belles usines, notamment le verrier AGC Glass à Boussois, avec sa cheminée rouge et blanche et son bilboquet blanc (un château d’eau ?)

Des moulins

Le moulin a une place de choix dans les rues de Maubeuge. Comme dans celles de la métropole lilloise, me direz-vous ? Certes, mais vous verrez qu’à Maubeuge, les moulins ne sont pas juste affaire de Rideaux et Voilages, comme ci-dessous…

… ni seulement de boulangeries, comme vous le voyez ici…

… mais peuvent prendre des dimensions très honorables…

… voire impressionnantes

La faune

Je dois admettre que je suis satisfaite de cette photo, une photo en couleurs qui pourrait passer pour du noir et blanc, ces poissons que l’on devine à peine. Parfois la lumière nous offre des cadeaux que l’on ne découvre qu’après coup, une fois l’image transférée sur l’ordinateur.

Nous avons rencontré cette chèvre roséenne terriblement affectueuse entre deux tronçons de voie ferrée à l’abandon ; il faut emprunter un petit chemin en pente et, juste avant de s’engouffrer dans le tunnel sous l’autoroute et de traverser les voies encore en activité pour atteindre les champs, l’on caresse un moment cette biquette, qui secoue les oreilles de plaisir. On est presque triste, ensuite, de l’abandonner à sa pâture – même si l’on se rassure qu’elle soit entourée d’amies poules.

La faune, dans le Val de Sambre, n’est pas très différente de celle que l’on observe dans la métropole lilloise. Il y a de l’aigle et du lion.

Quelle ne fut pas ma surprise quand, sur la Sambre, devant les Provinces Françaises de Maubeuge, je découvris un club de lecture aviaire qui venait de mettre mon recueil Je respire discrètement par le nez à l’ordre du jour. Il y est beaucoup question de canards, hérons et poules d’eau, ce que les membres du club ont beaucoup apprécié. Je me réjouis qu’ils y aient puisé des idées pour instiller un peu de fantaisie dans leur vie.

Il me semble évident que les trois canards ci-dessus ont découvert les joies du surf grâce à cette page de mon recueil :

Un peu de géométrie

(Petit aperçu du quartier Provinces Françaises.)

(L’hôtel de ville – la façade a été dessinée par Vasarely. Ci-dessous, un détail.)

(Typique pavillon de Rousies, bien entretenu, sans rien qui dépasse – si l’on exclut, de loin en loin, un ange de pilier ou un lion de jardin.)

Upper rooms & kitchens

Dès l’entrée de Maubeuge, rue de Mons, je pousse un cri : quelle chance, une église comme je les aime se dresse en retrait de la route, un peu à la manière d’un mini centre commercial. C’est l’église du Sacré-Cœur. J’admire d’abord les gargouilles en béton de son clocher, le bâtiment en tôle, pierre et bois, les sculptures en métal très funky représentant le Christ (qui n’est pas mort, nous apprend-on) en croix. À l’intérieur, le chemin de croix est également de style très moderne et le Christ toujours aussi funky, les avant-bras dressés. Je comprends très vite que je vais aimer cette ville qui, pour avoir été en grande partie détruite pendant la guerre, a une architecture moderne tout à fait à mon goût.

Plus célèbre que l’église du Sacré-Coeur, Saint-Pierre Saint-Paul a ses propres charmes, notamment son clocher vitré, ses mosaïques effrayantes, post-apocalyptiques pour certaines, et cette statue présentant une croix inversée. Les architectes de cette église sont André Lurçat et Henri Lafitte, les mosaïques sont de Jean Lurçat, frère d’André. Notons la présence systématique, devant ou dans les églises de Maubeuge, de sainte Aldegonde, sa sainte patronne.

Et pour finir, un calvaire de Rousies où Jésus fait vraiment mal au cœur.

Une brève histoire des genres et de la sexualité dans la métropole lilloise

Vous l’aurez constaté, les genres ont leurs prérogatives bien ancrées dans notre société contemporaine et la sexualité dominante est assurément hétérosexuelle – vous pouvez le vérifier, si vous avez encore des doutes, en passant en revue les zéphyrs embrasés que je vous livre ici : les tendres étreintes et baisers qu’ils nous donnent à voir sont a priori toujours partagés par des individus de sexe opposé (cette assertion est certes moins facile à vérifier quand les zéphyrs embrasent des oiseaux, comme c’est souvent le cas, des anges, par essence asexués, ou encore des pandas).

(Rue du Calvaire, Montignies-sur-Sambre *.)

Une rare exception date visiblement de l’ère communiste, dont nous verrons qu’elle encourageait les relations entre jeunes gens du même sexe, du moins dans la métropole lilloise – sans doute pour contrôler quelque peu les naissances (c’était avant la PMA), afin que les camarades fussent moins nombreux à être tous égaux : sur le plan logistique, cela facilitait sans doute les choses.

Ce que je vous propose n’est pas un état des lieux mais un petit imprécis d’histoire.

* Permettez-moi de revenir un instant sur le mini centre commercial de Montignies-sur-Sambre, et notamment sur la maison sise tout au bout de la rue du Calvaire. L’on y trouve, en un seul jardin, diverses merveilles telles qu’une vierge fatiguée, adossée à un mur, mais aussi un chalet du nord, des angelots de portail et… ces zéphyrs embrasés (avec chien, + 10 points).

La préhistoire

L’art rupestre, très présent dans la banlieue sud de Lille, nous enseigne que, chez les êtres préhistoriques, les genres n’étaient pas encore aussi définis qu’aujourd’hui. Un regard contemporain tendrait à voir une forme de confusion dans la représentation pourtant très détaillée qu’ils en ont laissé sur les murs de leurs cavernes.

Par ailleurs, il apparaît que nos ancêtres étaient majoritairement homosexuels et que le sexe féminin y régnait en maître. L’usage de l’appareil génital masculin à des fins sexuelles semblait réservé à de toutes petites maisons closes appelées latrines et semblables à celle que dépeint l’image « rose » ci-dessus ; sans doute cette peinture rupestre constituait-elle une sorte de plan destiné aux amateurs des pratiques incluant ledit appendice. La majorité des images qui aient subsisté jusqu’à notre époque nous renseignent sur les rites sexuels les plus répandus à l’Âge de pierre. Ci-dessous, une petite sélection.

(Les photos de ce premier chapitre ont été prises à Lille Sud, Ronchin et Loos.)

L’antiquité

Des fouilles effectuées au Jardin des Plantes, à Lille, laissent supposer que, pendant l’antiquité, les jeunes filles sautaient à la corde cependant que les jeunes garçons jouaient au football. Aucune des statuettes et amphores révélées par les fouilles ne semble indiquer une mixité possible, de sorte qu’il est permis d’affirmer (non sans prudence) que les mœurs observées dans la métropole lilloise préhistorique avaient encore cours pendant l’antiquité.

Notons qu’à la grande époque coloniale de la métropole lilloise, le football était toujours l’apanage des seuls garçons. Aucun document ne permet à ce jour d’affirmer que la corde à sauter emportait encore, à la même époque, l’adhésion des jeunes filles (à supposer qu’elles aient jamais embrassé cette discipline par choix).

(Photos de ce chapitre prises à Lille Moulins et à Lille Sud, quartiers contigus.)

L’ère communiste

L’amour entre personnes du même sexe semble avoir été la norme prônée par l’État jusqu’à une époque récente, comme en témoignent ces volumineux (et hauts) bas-reliefs qui ornaient les écoles ronchinoises à l’ère communiste.

Madame, ou Les arts ménagers à travers les âges

Dans cette nouvelle rubrique, c’est rien moins qu’une brève histoire de la femme que nous retraçons, du vingtième siècle à demain.

Les années 1920

La maison se targue, sur son enseigne, d’avoir été fondée en 1897, mais il semblerait qu’elle ait plutôt vu le jour dans les années 1920, comme en témoigne la coupe de Madame Edmé. Les flappers (ou garçonnes) n’existaient tout simplement pas au XIXè siècle. On ne nous la fait pas.

(Rue Georges Boidin, Lambersart.)

1925

L’école ménagère recevait les femmes et filles de cheminots qui habitaient à Lomme Délivrance, quartier-village dont la construction a débuté en 1921. Afin de faire des filles de la cité de « futures bonnes ménagères qui sauront gérer leur ménage avec économie et en même temps créer un intérieur agréable qui retiendra le mari à la maison »*, la compagnie aménage dans une maison de quatre pièces une école ménagère : on y apprend « à acheter et à conserver les aliments, à préparer une nourriture à la fois saine et économique ; à aménager, à décorer son intérieur, à couper et entretenir les vêtements, à réparer le linge et aussi (…) à élever les enfants »**

(Place Beaulieu, Lomme.)

1968

Les jeunes filles avaient la possibilité d’aller à l’école, si elles enfilaient le jean autrefois réservé aux garçons, mais cela leur était visiblement douloureux – on le vérifie ci-dessous dans les larmes de cette fillette se rendant à l’école Saint Joseph, à Haubourdin : sans doute son âme se révoltait-elle contre cette violence faite à sa nature ménagère.

Aujourd’hui

Peut-être reconnaîtrez-vous l’agence lilloise d’une chaîne dont je tairai le nom et qui propose « Ménage / Repassage / Grand nettoyage / Grandes occasions / Garde d’enfants ».

Il y a aussi une dame moderne, qui a les cheveux courts et porte le pantalon sous son tablier ; elle tient un chiffon et un pulvérisateur de produit à récurer dans ses gants en caoutchouc. Vous pouvez apercevoir sa silhouette dans la vitrine de l’autre côté de l’angle.

Demain

Une fillette a troqué sa gazinière contre une 8,6. Souhaitons-lui une bonne continuation.

(Boulevard de Metz, Lille.)

* Maurice Boisseau, Les Œuvres d’amélioration sociale dans la Compagnie des chemins de fer du Nord (thèse), Imprimerie librairie militaire universelle L. Fournier, 1924.
** Compte-rendu du conseil d’administration de la cité de Lille-La Délivrance sur les écoles ménagères, 1925.

Monsieur, ou Le culte du corps à travers les âges

Dans cette nouvelle rubrique, c’est rien moins qu’une brève histoire de l’homme que nous retraçons, de l’antiquité à nos jours.

L’antiquité

Les plus assidus d’entre vous reconnaîtront ci-dessous l’objet de L’art (9). Je déteste me répéter mais il me semble important de ne pas négliger cette partie de l’histoire. Monsieur n’était pas que footballeur, il pouvait également être discobole, ce que les fouilles effectuées au Jardin des Plantes ne révélaient pas. Il pratiquait ce sport sans short – notez que cette statue nous apprend beaucoup quant à l’évolution de l’anatomie virile.

L’époque médiévale

Les plus assidus d’entre vous reconnaîtront ci-dessous l’objet de L’art (19). Je déteste me répéter mais il me semble important de ne pas négliger cette partie de l’histoire. Monsieur, outre qu’il ouvrait la voie aux hipsters comme le mentionnait L’art (19), portait la robe avec beaucoup de grâce.

Années 1920

Théorie la plus répandue à propos de ce buste : Monsieur était contemplatif. Vêtu d’un simple boléro qui dévoilait son torse nu et bronzé, il observait avec courage l’activité de ce monde indifférent à ses souffrances morales, à savoir les mouvements de la vie sur la place Alexandre Dumas – le vent dans les arbres, les ombrelles fleurissant le terrain de pétanque, les zéphyrs embrasant des tourterelles sur un fil électrique, etc. Théorie la plus polémique : Monsieur était une commère.

Années 1950

Monsieur était coquet. Nous pensons qu’il entretenait déjà son corps comme nous avons la preuve qu’il le faisait dans les années 1980 (voir plus bas) et qu’il tenait à ce que ses vêtements épousent au plus près son torse puissant, à des fins esthétiques.

1978

Deux théories s’opposent autour de cette image trouvée sur un site de fouilles à proximité de la gare Lille Europe : Monsieur (que l’on reconnaît à sa mâchoire de qualité américaine) construisait-il la ligne 1 du métro lillois ou était-il un amateur de la chanson YMCA, incontournable de la culture gay ? Il est permis de se poser la question car le tube de Village People et l’inauguration des Grands Travaux qui aboutiraient au réseau métropolitain que nous connaissons aujourd’hui (pas moins de deux lignes) datent de la même année.

Années 1980

Les archives photographiques d’une grande agence de coaching sportif sise à proximité du cimetière de l’Est, à Lille, nous rappellent que Monsieur ne joue pas qu’au football. Certains spécialistes pensent que ce harnachement suggère des pratiques érotiques extrêmes. Nous ne pouvons toutefois l’affirmer avec certitude. La thèse la plus plausible nous paraît être que monsieur n’entreprend rien, dans les années quatre-vingt non plus qu’à aucune autre période de l’histoire, sans un équipement ad hoc, avec un goût prononcé pour les matières techniques de type latex ou microfibres mais aussi pour les couleurs fluorescentes et les jeux électroniques.

XXIème siècle

La mode masculine est assurément aux fessiers étroits, comme en témoigne ce leader de la contestation lilloise célèbre pour sa signature en forme de rébus.

La semaine que j’ai consacrée à la très sérieuse (quoique petite) histoire des genres et de la sexualité dans la métropole lilloise touchera bientôt à sa fin. Cette semaine, dans la métropole lilloise, j’ai couru en quête d’images pour alimenter mon sujet, c’était amusant. Je m’amuse bien, parfois, ici. Et d’autres fois, j’ai bien envie de disparaître totalement et d’arrêter. Aujourd’hui, c’est le cas.

Aussi ai-je supprimé l’attendue « brève histoire des genres et de la sexualité dans la métropole lilloise (7) : DJ (11) », qui était prête à poster. Quelques autres billets aussi : corbeille. Ceci n’est pas un vrai billet ; ceci est un exercice : puis-je manquer de rigueur pour quelque chose d’aussi stupide qu’un billet de blog ou suis-je vraiment incorrigible ?

In the upper room

Photos prises à Lille et La Madeleine. Grand Jeu Concours : trouvez avant tous vos camarades dans quelle rue exacte se trouve l’une ou l’autre de ces statues et gagnez une moustache postiche. Moi, j’ai fini mon travail. Je vous souhaite un bel été.

Charleroi

Quand un magazine hollandais a désigné Charleroi comme la ville la plus laide du monde, j’ai senti qu’elle pouvait me plaire. J’y ai trouvé des échos des paysages miniers qui ont baigné mon adolescence, mais aussi des paysages post-industriels qui accueillent mes courses à pied et qui constituent mon territoire d’élection, et, en super bonus, quelques atmosphères berlinoises. Un après-midi ne nous a pas permis d’embrasser tant de splendeur : il faudra y retourner.

Cette photo a été prise dans une station souterraine sur la ligne de métro à l’abandon qui relie Montignies-sur-Sambre à Charleroi.

Le métro fantôme

Pour accéder à la ligne du métro qui relie Montignies-sur-Sambre à Charleroi, à l’abandon depuis des décennies, l’on descend sur les rails ici même, en contrebas d’une passerelle mal en point. L’on saute sur un matelas posé en travers des voies et, plus tard, l’on remontera plus ou moins à la force des bras, avec une plaque de béton en guise de marche-pied.

D’un côté, la végétation rend la progression difficile (mais pas impossible). Des roseaux poussent dans la broussaille et l’on entend par endroit des écoulements d’eau qui semblent expliquer ce phénomène étonnant.

De l’autre côté, l’on atteint rapidement une station souterraine, dans laquelle il serait dangereux de s’aventurer sans lampe de poche (toutes les bouches d’égout sont béantes). En l’absence d’un matériel photo adéquat, l’on obtient des images assez effrayantes (proches de ce que l’on peut ressentir sur place, dans le seul bruit de l’écoulement d’eau et l’obscurité totale – c’est de cette station que provient le tag « Welcome to hell » en photo ici).

Après cinq cents mètres de tunnel, l’on arrive à découvert, en contrebas de la rue puis dans une espèce de couloir végétal formé par les haies des jardins qui nous surplombent, et l’on marche, dans les aboiements des chiens (bien plus flippants que tout le reste), jusqu’à une station gorgée d’une lumière qui rend également difficile la prise de photos, du moins en un jour de grand soleil.

Nous poursuivons, toujours à découvert, dans une tranchée clôturée de part et d’autre par un grillage sans trou : même plus peur des chiens.

Puis nous marchons sur le ballast du métro aérien.

La station à laquelle nous parvenons me rappelle (sans doute en raison de la chaleur et du profond silence) celles du métro berlinois à (l’approche de) Wannsee.

Ici, nous sommes repérées par des habitants des maisons en contrebas, qui nous montrent du doigt. Alors nous nous rappelons les mises en garde d’un graffeur rencontré juste avant le grand saut et nous déguerpissons.

Je ne suis pas très sensible aux fresques urbaines mais quelques-unes ici m’ont vraiment plu. Je me contenterai d’une photo de détail, en couleur parce que ça lui va bien.

Mon truc, c’est plutôt les objets trouvés. Ils ne manquent pas, sur les voies du métro (certains tronçons de la ligne sont de véritables décharges) mais diverses natures mortes ont particulièrement attiré mon attention. En voici deux.

L’art

Charleroi tâche de se reconstruire après avoir connu la misère, culturelle autant qu’économique. L’on y trouve aujourd’hui un Palais des Beaux Arts moderne et actif, un musée de la photographie très prisé, Charleroi Danses (Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles), etc. Autrement dit, Charleroi aime l’art ; vous et moi aussi, ça tombe bien. Suivez-moi pour une modeste visite guidée en sept images.

D’abord, exceptionnellement, un peu d’art officiel avec un détail de la Passation de l’artiste belge Martin Guyaux, qui s’élève très haut sur la place du Manège.

De l’art judiciaire aussi, dont vous apprécierez sans doute, comme nous, les nombreux détails – particulièrement le poulpe.

Et enfin, de l’art royal et historique avec ce portrait d’Albert 1er, le Roi des Belges, qui trôna entre deux Léopold.

Nous avons bu un rafraîchissement au Café du Monument, établissement chaleureux où tout le monde se connaît, se fait un bisou (unique) pour se dire bonjour et s’appelle par des petits noms tels que l’Affreux. Le monument qui donne son nom au café m’a bien plu à contrejour.

La ville de Montignies-sur-Sambre, dans la banlieue de Charleroi, voue un intérêt véritable et poignant à l’art de jardins et façades, celui-là même dont vous savez que je l’aime d’amour tendre.

L’on y trouve aussi le genre de coquines auxquelles cette rubrique L’art vous a depuis longtemps habitués.

Mais l’on y savoure surtout l’humour belge.

Je n’ai pas osé photographier certains temples du bon goût, dans lesquels des dizaines d’oiseaux s’embrassaient et s’embrasaient sous le regard ému de biches en stuc : ça sentait le gros chien et le gros plomb de carabine, nous étions dans un chemin étroit qui évoquait certains films d’horreur et j’avais peur de mettre nos vies en danger. Vous m’en voyez infiniment désolée.

Des usines

Ce n’est pas ce qui manque, les usines, à Charleroi. Certaines sont encore en activité, comme celle dont l’image ci-dessous est un détail du type orteil de l’odalisque. La lumière ne permettait pas de prendre le site en photo sous tous les angles que j’aurais souhaités – je reviendrai un jour de grisaille ou de pluie.

Celle-ci, en revanche, a visiblement cessé de tourner depuis quelque temps, à en juger par son délabrement…

… et par la santé de la végétation qui l’assaille.

Le site est sous surveillance, cela explique sans doute qu’il ne soit pas couvert de tags – nous n’en avons vu aucun ; ni aucun gardien ni aucun chien, et c’était préférable car l’on ne miserait pas sur la solidité des bâtiments ni de ses passerelles pour engager une course-poursuite.

Dessous, c’est de la dentelle qu’inonde la lumière du soir.

Dedans, des cuves et des cadrans incompréhensibles.

Autour, c’est particulièrement post-apocalyptique : un no-man’s land de ferraille et, tout au fond, un terril en feu.

Si, je vous assure, il est en feu – vous le voyez mieux ici, derrière ce château d’eau qui semble pointer des canons vers l’entrée de l’usine ?

Le château d’eau en question, quoique menaçant, fait figure de nabot auprès de l’immense cheminée en béton qui déjoue toute perspective dans mon objectif.

Mal assis, là

Mal assis à Charleroi.

Mal assis à Montignies-sur-Sambre.

Un peu de géométrie

Clinique en démolition, centre de Charleroi.

Hôtel de police. Il a vraiment cette forme (ce n’est pas une illusion de perspective), droite d’un côté, pseudo conique de l’autre.

Un morceau de l’usine en activité que j’évoquais ici.

Encore une vue d’une station de métro désaffectée.

Ce que nous supposons être le terminus de ladite ligne de métro, à Montignies-sur-Sambre, sans avoir pu le vérifier.



Upper rooms, kitchens et buanderie

(Église Saint-Christophe.)

Dans une impasse de Montignies-sur-Sambre (du moins est-ce une impasse pour les voitures – le piéton aura de belles surprises dans les méandres de petits chemins comme je les aime), l’on tombe en pâmoison devant cette chapelle que côtoie un étendoir à linge en plastique.

L’on s’approche de la fenêtre et l’on découvre, à l’intérieur de la chapelle, un autre étendoir à linge, d’un autre modèle que celui de l’extérieur. Ici, La Sainte Vierge, son fils et tous leurs amis saints, danseurs et autres porte-flambeau nus mettent vraiment la main à la pâte dans la vie quotidienne de leurs fidèles.

Entre les deux villes, et entre deux tags très menaçants (car cela se passe dans une station de métro désaffectée), un montage biblique.

Si vous allez à Montignies-sur-Sambre, je vous conseille de déjeuner dans l’un des fast-foods du mini centre commercial, rue du Calvaire (près de l’hôpital Reine Fabiola). Installez-vous en terrasse et humez la langueur de l’après-midi naissant. L’atmosphère, le vide, la lenteur, tout cela m’a rappelé les États-Unis (le pays cajun, pour être exacte), comme beaucoup de choses en Belgique le font (à commencer par l’émission de blues que l’on peut écouter en filant vers la nuit sur l’autoroute déserte). Les clients du centre commercial marchent d’un pas traînant, le patron de Oh ! (le fast-food que nous avons choisi) débarrasse une tasse à la fois, celui du bar-tabac d’en face somnole sur une chaise en plastique et, tout au bout de la rue du Calvaire, la Vierge Marie s’adosse au mur après avoir fini sa canette.

Loos Oliveaux

Un reportage de type Géo National Geographic* en 7 points et 17 photos.

Le 17 avril, je me suis prise de passion amoureuse dévorante pour la ville de Loos en découvrant le quartier des Oliveaux. Un tiers de la population loosoise vit dans cette Z.U.S., sur laquelle rayonne la tour Kennedy. Construite en 1969, cette dernière est, avec ses 28 étages, la tour plus haute au nord de la région parisienne. De fait, comme les tours Europe de Mons-en-Barœul (dont je parle beaucoup ici), on l’aperçoit d’un peu partout autour de la ville, notamment depuis le quartier CHR de Lille, comme sur cette image :

Alors bienvenue aux Oliveaux ! Vous pouvez entrer par ce petit chemin sinueux (le quartier en regorge, des petits chemins qui relient des rues pavillonnaires à des tours, qui relient des tours, qui relient des rues pavillonnaires à des rues pavillonnaires)…

– ces petits chemins qui sentent la noisette constituent un très agréable labyrinthe à travers tout le quartier :

… ou vous pouvez pénétrer dans les Oliveaux par la grande porte, comme Monsieur, Madame et Kiki sur cette photo :

Vue du sol, la tour Kennedy est assez impressionnante :

D’un peu plus loin aussi…

Il y a tout ce que vous voulez, aux Oliveaux, si l’on excepte (du moins à ce jour) ce qui entre dans la catégorie des chalets du Nord, à savoir les boîtes aux lettres en forme de chalets, puits d’ornement, sabots de façade et autres moulins de jardin, ainsi que les zéphyrs embrasés (du moins ne sont-ils pas exposés aux yeux de tous). L’on y trouve en revanche – et en sept points, donc :

1. de la géométrie

(Voir également la cantine municipale, en photo ici.)

2. Un mini centre commercial presque entièrement à l’abandon – n’y subsistent guère que la pharmacie, le cabinet médical et la boucherie : en comparaison, Triolo (à Villeneuve d’Ascq) fait figure de Mall of America.

3. Du kitsch & lutte des classes, notamment

a – des Mickey artistiques + Rideaux et Voilages bucoliques

b – une faune murale (apparentée aux panonceaux canins pour les besoins de la publicité)

4. du fun fun

5. des cœurs

6. des upper rooms & kitchens

7. et même des champs

C’était un petit reportage sur le fascinant quartier Loos Oliveaux (≠ Los Olivos, qui se situe dans le Comté de Santa Barbara en Californie). Mais ne croyez pas que je compte en rester là :

J’y courrai encore beaucoup et vous en rapporterai d’autres images tout aussi enchanteresses – à vos yeux qui savent voir.

* Je corrige suite à un appel du National Geographic, dont le rédacteur en chef souhaite publier ce reportage dans ses pages et m’en commander un autre sur la Z.U.S. de Montreuil ; j’hésite encore.

Notes sur Mons-en-Baroeul

(Extraits d’un texte écrit pendant l’été 2015.)

« Un soir, cet hiver, j’ai descendu la ville de Mons-en-Baroeul depuis son point culminant. Le hasard et mon goût pour la marche en avaient ainsi décidé. J’avais aperçu mille fois le sommet des tours Europe, hautes de vingt-et-un étages et visibles depuis plusieurs villes, des centaines de rues et des dizaines de parcs, depuis les voies ferrées, les friches et les échangeurs autoroutiers qui s’emmêlent autour de la métropole comme un corset de fils barbelés.

(Une tour Europe vue depuis la rue Parmentier.)

Ce soir-là, au fil des rues vallonnées que j’ai parcourues pour regagner Lille, j’ai traversé de vastes espaces bétonnés, vides et battus par le vent, me suis approchée des grands ensembles, que relient des chemins et des parkings labyrinthiques et dont les lames dressées vers le ciel semblent l’inviter au seppuku. Après cela, je suis revenue presque chaque jour, fascinée.

(Une des « tours jumelles » vue depuis la rue Pierre Curie.)

(Une tour America vue depuis la rue de Normandie.)

J’ai d’abord décrit des cercles concentriques autour des tours Europe. Celles-ci, d’un blanc dont la proximité révèle qu’une mousse verte le corrompt à chaque arête, se détachent sur le ciel ou se confondent avec lui selon qu’il est dégagé ou laiteux ; l’on peut ainsi les voir, à mesure que l’on se déplace autour d’elles, sous tous les angles possibles, se découpant derrière des toits plats ou pointus, leur image encadrée de lilas, de corète du Japon, de cerisiers en fleurs, de magnolias ou d’antennes paraboliques. On peut les voir depuis presque chaque point du territoire qu’elles dominent, impassibles.

(Commerce au bas des tours Europe, depuis l’avenue Robert Schuman.)

La résidence Europe est à la fois le phare et le symbole de la ville (le logo de la municipalité consiste en quatre traits blancs sur une colline verte et un fond de ciel bleu que perce une étoile). Les tours bordent une perspective que je qualifierais de soviétique, même si elle ne débouche pas seulement sur la tour hertzienne rouge et blanche qui offre un repère spatial à toute la banlieue nord-est au sommet de laquelle elle émet, mais aussi sur le « village vertical » America, comme on le nommait à sa livraison.

(La tour hertzienne vue depuis la rue de Normandie.)

(Les tours America vues depuis la rue de Normandie.)

De près, la résidence Europe évoque un squelette de stégosaure, totem dont la présence à mi-chemin entre la ville haute et la ville basse, sa carcasse parallèle à ces dernières, voudrait décourager les intrus de sa masse écrasante. Paradoxalement, les arêtes lisses et nettes des corniches qui soulignent chaque étage leur donnent un aspect fragile, car l’on imagine de loin pouvoir les saisir entre le pouce et l’index et les sectionner sans bruit, les cueillir proprement ; l’on peut presque sentir dans la pulpe des doigts l’écho tout juste perceptible de la section, comme s’il s’agissait de constructions Lego, ou que l’on était un nouveau Godzilla – l’un ou l’autre.

(Les tours Europe vues depuis la rue Greuze.)

Autour de la Z.U.S., des lotissements sinueux de pavillons à toit plat, cubes à la brique pâle et aux petits carreaux de céramique, leurs jardinets entretenus comme des chevelures par de vieux messieurs aux gestes lents et patients, lotissements troués de longs passages étroits ; le passant distrait ne remarquera pas ces échappées qui lui sont proposées vers des rues parallèles presque identiques, pour le profane, à celle que présentement il emprunte.

(Passage reliant les rues Marcel Pinchon, Édouard Lalo et Hector Berlioz – trois parallèles.)

Je découvre, au fil de mes courses à pied, des béguinages aux volets toujours clos, des rues de style balnéaire aux palaces fleuris de roses trémières et des rues ouvrières aux bicoques guère plus spacieuses que des cabines de plage, des maisons anglaises à grilles noires et bow-windows, des lotissements surannés, une église que l’on dirait satanique, des épiceries sombres dans les coins, sous les étagères de tôle, et que baigne une odeur de fruit trop mûr.

(Boulevard du Général Leclerc, avec en fond les tours Europe.)

(Rue Marcel Pinchon.)

(Avenue Foch.)

Très vite, je conçois une passion lumineuse et sans entrave pour cette petite ville aux contrastes agressifs. Je l’élis secrètement la ville la plus photogénique de la banlieue et me réjouis qu’elle soit ignorée du monde, tout au moins des individus qui, à quelques kilomètres de là, poursuivent le bonheur dans le halo d’enseignes lumineuses et le vacarme d’un quotidien où la profusion d’événements dérisoires supplante la quête de sens, car je peux ainsi prétendre qu’elle m’appartient. J’emploie par-devers moi l’adjectif sublime pour qualifier cette banlieue peu recherchée, je l’emploie avec un frisson d’extase perverse, ma conscience effarée par la force péremptoire de ce choix lexical spontané. J’y vois une fièvre amoureuse un peu coupable – quand, plutôt que de se déclarer à son objet, on le suit incognito, fasciné par son propre émoi tout autant que par l’objet de cet émoi et par ce que l’on découvre de l’objet en question.

(Avenue Marc Sangnier.)

Je me renseigne sur la ville. La documentation que je rassemble comporte des batteries de chiffres ; jamais je n’aurais envisagé que les ressources de l’INSEE pourraient un jour combler chez moi un manque affectif proprement douloureux. Je me repais de ces chiffres pour oublier que je ne pourrai jamais embrasser cette ville dans son entier, que je ne pourrai jamais l’appeler chez moi, que je ne pourrai jamais l’avoir fondée, peuplée, gouvernée, protégée, animée, ni par mes propres et seuls moyens ni par les voies traditionnelles qui permettent de s’investir dans le devenir d’une ville. Ce n’est pas la mienne, et l’adopterais-je que je ne serais pas le premier individu à le faire, ni le principal, ni le dernier. Cette ville ne sera jamais à moi. »

(Avenue du Maréchal Joffre.)

(Commerce au bas des tours Europe, vu depuis la rue du Maréchal Lyautey.)

Depuis l’écriture de ce texte, j’ai déplacé mon territoire vers l’ouest, le Nouveau Mons a pris la forme d’un écoquartier, de nombreux commerces ont fermé leurs portes sous les tours Europe tandis qu’un Carrefour City concurrence l’épicerie photographiée ci-dessus, et le béguinage auquel je fais allusion a été rasé.

Trois enclaves

Extrait, illustré rien que pour vous, de mon dernier manuscrit – qui est, en substance, un vaste compte-rendu de course à pied:

« Quand vous étiez enfant, vos cousins employaient des mots que vous ne connaissiez pas et dont vous pensiez qu’il s’agissait-il de mots picards. Ce matin, vous vous perdez dans un lotissement de ville nouvelle ; vu du ciel, il doit évoquer un virus observé au microscope car tout au long de la courbe que décrit la rue, de part et d’autre de son arc, s’ouvrent à intervalles réguliers des impasses semblables à celle où vivaient vos cousins et où vivent toujours leurs parents : un cercle au bout d’une rue droite. »

(Villeneuve d’Ascq, quartier Flers-Bourg.)

‘Le mot raquette vous revient inopinément. Dans la conversation courante, vos cousins désignaient leur rue comme la raquette ; ils ne disaient pas Dans notre rue, ils ne disaient pas non plus Dans notre raquette, mais Dans la raquette, ce qui vous a longtemps laissé penser que cette dénomination avec article défini était un sobriquet affectueux imaginé par eux pour évoquer leur lieu de résidence. Trente ans plus tard, après vous être incidemment rappelé ce mot dans cette acception, vous vous apercevez que non.’

(L’une des raquettes en question, même lotissement.)

« La raquette est, avec l’impasse et la boucle, l’une des trois configurations élémentaires de voirie dont se composent les enclaves résidentielles. Le terme est utilisé en urbanisme, vous le découvrez en lisant un article sur les ensembles résidentiels enclavés. Raquette n’est pas un régionalisme, comme le mot poche quand il désigne un sac en plastique, non, raquette est un mot si savant que les meilleurs dictionnaires en ignorent l’acception urbanistique. Cette acception appartient à une élite, à un tout petit cercle d’initiés, ainsi qu’à vos cousins, dès l’enfance. À l’époque où vos genoux étaient pleins de croûtes et de Mercurochrome, vous ignoriez que vos cousins fussent familiers d’une science fascinante dont vous n’aviez jamais entendu le nom. »

(Pas une raquette mais le même lotissement que ci-dessus – s’il s’agit bien d’un lotissement…)

« Un article de Céline Loudier-Malgouyres vous invite à la prudence. Le lotissement dans lequel vous vous perdez ce matin n’est pas nécessairement ce qu’il convient d’appeler un lotissement puisque vous ignorez si l’ensemble résulte d’une opération menée par un promoteur ou s’il s’agit d’un ensemble hiérarchisé organisé autour d’une boucle principale qui dessert des terminaisons en impasse ; la prudence voudrait que vous le désigniez simplement comme un enclavement à morphologie arborescente. Vous pourriez quasiment, apprenez-vous, parler de dimension fractale, dans la mesure où il y a répétition de motifs identiques à différents niveaux hiérarchiques. »

(L’Épine, Lezennes.)

(Hellemmes vue de L’Épine.)

(L’Épine vue de Hellemmes.)

« Depuis que vous avez entamé l’exploration du territoire périurbain dont vous ne cessez de redéfinir les limites, chaque étude que vous lisez vous révèle l’étonnante pertinence de vos observations non éclairées. Urbanisme, sociologie, architecture : vos intuitions s’avèrent souvent justes. Vous savez courir en ville. Vous avez sur les sites que vous sillonnez un regard dont la perspicacité vous semble compenser en partie vos frustrations personnelles. Vous ne jouez pas de musique, vous ne parlez pas cinq langues, votre charme est très relatif, de même que votre savoir, mais vous avez une qualité bien à vous : vous savez courir en ville – et aussi prendre le train régional, oui, vous faites ça très bien. »


(Vue de Bauvin par la fenêtre du TER Lille-Lens via Don-Sainghin ; le train régional me semble en effet un autre moyen privilégié d’observer les villes.)

« Vous disposez d’un vocabulaire un peu plus précis chaque fois que vous lisez un article ou un ouvrage spécialisé. Les mots ont le pouvoir de modifier la perception. Récemment encore, vous ne vous seriez pas dit, Ça alors, cet ensemble résidentiel est doublement enclavé ! en découvrant un lotissement que forme un réseau de boucles et d’impasses, réseau viaire aussi dense que hiérarchisé puisque ses cinq kilomètres de voirie ne sont reliés à la ville que par quatre entrées. À cet enclavement endogène s’en ajoute un exogène puisque cet ensemble est entouré par un canal, un cimetière de quatre hectares, un site industriel de cinq hectares et un golf de dix hectares. Avant de lire quelques articles sur l’enclavement résidentiel, vous auriez dit, Ce lotissement est un gâteau de cire sans abeilles. »


(Marcq-en-Baroeul, quartier Bourg-Centre ville.)

« De fait, sa morphologie est plus alvéolaire qu’arborée ; par ailleurs, il est aussi peuplé qu’une ruche mais on peut en parcourir tout le rayon sans y croiser personne. Typique. Ou alors, dans une veine plus politique, vous auriez dit de ce même ensemble qu’il était un gros kyste très calcifié à la périphérie d’une ville plus que bourgeoise dotée d’un hippodrome et d’un centre hippique indépendants, d’un golf et de maisons aussi somptueuses que celles de l’avenue Saint Charles à La Nouvelle-Orléans ; vous auriez décrit les uniques repères visuels qui permettent de vérifier que l’on ne tourne pas en hexagone dans ses rues toutes semblables, des repères aussi triviaux qu’un père Noël gonflable escaladant une façade, les bras et les jambes tordus de sorte qu’il semble supplicié. »

(Vue sur ce lotissement en forme de ruche, constitué de maisons rayées comme des abeilles…)