Loos Oliveaux

Un reportage de type Géo National Geographic* en 7 points et 17 photos.

Le 17 avril, je me suis prise de passion amoureuse dévorante pour la ville de Loos en découvrant le quartier des Oliveaux. Un tiers de la population loosoise vit dans cette Z.U.S., sur laquelle rayonne la tour Kennedy. Construite en 1969, cette dernière est, avec ses 28 étages, la tour plus haute au nord de la région parisienne. De fait, comme les tours Europe de Mons-en-Barœul (dont je parle beaucoup ici), on l’aperçoit d’un peu partout autour de la ville, notamment depuis le quartier CHR de Lille, comme sur cette image :

Alors bienvenue aux Oliveaux ! Vous pouvez entrer par ce petit chemin sinueux (le quartier en regorge, des petits chemins qui relient des rues pavillonnaires à des tours, qui relient des tours, qui relient des rues pavillonnaires à des rues pavillonnaires)…

– ces petits chemins qui sentent la noisette constituent un très agréable labyrinthe à travers tout le quartier :

… ou vous pouvez pénétrer dans les Oliveaux par la grande porte, comme Monsieur, Madame et Kiki sur cette photo :

Vue du sol, la tour Kennedy est assez impressionnante :

D’un peu plus loin aussi…

Il y a tout ce que vous voulez, aux Oliveaux, si l’on excepte (du moins à ce jour) ce qui entre dans la catégorie des chalets du Nord, à savoir les boîtes aux lettres en forme de chalets, puits d’ornement, sabots de façade et autres moulins de jardin, ainsi que les zéphyrs embrasés (du moins ne sont-ils pas exposés aux yeux de tous). L’on y trouve en revanche – et en sept points, donc :

1. de la géométrie

(Voir également la cantine municipale, en photo ici.)

2. Un mini centre commercial presque entièrement à l’abandon – n’y subsistent guère que la pharmacie, le cabinet médical et la boucherie : en comparaison, Triolo (à Villeneuve d’Ascq) fait figure de Mall of America.

3. Du kitsch & lutte des classes, notamment

a – des Mickey artistiques + Rideaux et Voilages bucoliques

b – une faune murale (apparentée aux panonceaux canins pour les besoins de la publicité)

4. du fun fun

5. des cœurs

6. des upper rooms & kitchens

7. et même des champs

C’était un petit reportage sur le fascinant quartier Loos Oliveaux (≠ Los Olivos, qui se situe dans le Comté de Santa Barbara en Californie). Mais ne croyez pas que je compte en rester là :

J’y courrai encore beaucoup et vous en rapporterai d’autres images tout aussi enchanteresses – à vos yeux qui savent voir.

* Je corrige suite à un appel du National Geographic, dont le rédacteur en chef souhaite publier ce reportage dans ses pages et m’en commander un autre sur la Z.U.S. de Montreuil ; j’hésite encore.

Notes sur Mons-en-Baroeul

(Extraits d’un texte écrit pendant l’été 2015.)

« Un soir, cet hiver, j’ai descendu la ville de Mons-en-Baroeul depuis son point culminant. Le hasard et mon goût pour la marche en avaient ainsi décidé. J’avais aperçu mille fois le sommet des tours Europe, hautes de vingt-et-un étages et visibles depuis plusieurs villes, des centaines de rues et des dizaines de parcs, depuis les voies ferrées, les friches et les échangeurs autoroutiers qui s’emmêlent autour de la métropole comme un corset de fils barbelés.

(Une tour Europe vue depuis la rue Parmentier.)

Ce soir-là, au fil des rues vallonnées que j’ai parcourues pour regagner Lille, j’ai traversé de vastes espaces bétonnés, vides et battus par le vent, me suis approchée des grands ensembles, que relient des chemins et des parkings labyrinthiques et dont les lames dressées vers le ciel semblent l’inviter au seppuku. Après cela, je suis revenue presque chaque jour, fascinée.

(Une des « tours jumelles » vue depuis la rue Pierre Curie.)

(Une tour America vue depuis la rue de Normandie.)

J’ai d’abord décrit des cercles concentriques autour des tours Europe. Celles-ci, d’un blanc dont la proximité révèle qu’une mousse verte le corrompt à chaque arête, se détachent sur le ciel ou se confondent avec lui selon qu’il est dégagé ou laiteux ; l’on peut ainsi les voir, à mesure que l’on se déplace autour d’elles, sous tous les angles possibles, se découpant derrière des toits plats ou pointus, leur image encadrée de lilas, de corète du Japon, de cerisiers en fleurs, de magnolias ou d’antennes paraboliques. On peut les voir depuis presque chaque point du territoire qu’elles dominent, impassibles.

(Commerce au bas des tours Europe, depuis l’avenue Robert Schuman.)

La résidence Europe est à la fois le phare et le symbole de la ville (le logo de la municipalité consiste en quatre traits blancs sur une colline verte et un fond de ciel bleu que perce une étoile). Les tours bordent une perspective que je qualifierais de soviétique, même si elle ne débouche pas seulement sur la tour hertzienne rouge et blanche qui offre un repère spatial à toute la banlieue nord-est au sommet de laquelle elle émet, mais aussi sur le « village vertical » America, comme on le nommait à sa livraison.

(La tour hertzienne vue depuis la rue de Normandie.)

(Les tours America vues depuis la rue de Normandie.)

De près, la résidence Europe évoque un squelette de stégosaure, totem dont la présence à mi-chemin entre la ville haute et la ville basse, sa carcasse parallèle à ces dernières, voudrait décourager les intrus de sa masse écrasante. Paradoxalement, les arêtes lisses et nettes des corniches qui soulignent chaque étage leur donnent un aspect fragile, car l’on imagine de loin pouvoir les saisir entre le pouce et l’index et les sectionner sans bruit, les cueillir proprement ; l’on peut presque sentir dans la pulpe des doigts l’écho tout juste perceptible de la section, comme s’il s’agissait de constructions Lego, ou que l’on était un nouveau Godzilla – l’un ou l’autre.

(Les tours Europe vues depuis la rue Greuze.)

Autour de la Z.U.S., des lotissements sinueux de pavillons à toit plat, cubes à la brique pâle et aux petits carreaux de céramique, leurs jardinets entretenus comme des chevelures par de vieux messieurs aux gestes lents et patients, lotissements troués de longs passages étroits ; le passant distrait ne remarquera pas ces échappées qui lui sont proposées vers des rues parallèles presque identiques, pour le profane, à celle que présentement il emprunte.

(Passage reliant les rues Marcel Pinchon, Édouard Lalo et Hector Berlioz – trois parallèles.)

Je découvre, au fil de mes courses à pied, des béguinages aux volets toujours clos, des rues de style balnéaire aux palaces fleuris de roses trémières et des rues ouvrières aux bicoques guère plus spacieuses que des cabines de plage, des maisons anglaises à grilles noires et bow-windows, des lotissements surannés, une église que l’on dirait satanique, des épiceries sombres dans les coins, sous les étagères de tôle, et que baigne une odeur de fruit trop mûr.

(Boulevard du Général Leclerc, avec en fond les tours Europe.)

(Rue Marcel Pinchon.)

(Avenue Foch.)

Très vite, je conçois une passion lumineuse et sans entrave pour cette petite ville aux contrastes agressifs. Je l’élis secrètement la ville la plus photogénique de la banlieue et me réjouis qu’elle soit ignorée du monde, tout au moins des individus qui, à quelques kilomètres de là, poursuivent le bonheur dans le halo d’enseignes lumineuses et le vacarme d’un quotidien où la profusion d’événements dérisoires supplante la quête de sens, car je peux ainsi prétendre qu’elle m’appartient. J’emploie par-devers moi l’adjectif sublime pour qualifier cette banlieue peu recherchée, je l’emploie avec un frisson d’extase perverse, ma conscience effarée par la force péremptoire de ce choix lexical spontané. J’y vois une fièvre amoureuse un peu coupable – quand, plutôt que de se déclarer à son objet, on le suit incognito, fasciné par son propre émoi tout autant que par l’objet de cet émoi et par ce que l’on découvre de l’objet en question.

(Avenue Marc Sangnier.)

Je me renseigne sur la ville. La documentation que je rassemble comporte des batteries de chiffres ; jamais je n’aurais envisagé que les ressources de l’INSEE pourraient un jour combler chez moi un manque affectif proprement douloureux. Je me repais de ces chiffres pour oublier que je ne pourrai jamais embrasser cette ville dans son entier, que je ne pourrai jamais l’appeler chez moi, que je ne pourrai jamais l’avoir fondée, peuplée, gouvernée, protégée, animée, ni par mes propres et seuls moyens ni par les voies traditionnelles qui permettent de s’investir dans le devenir d’une ville. Ce n’est pas la mienne, et l’adopterais-je que je ne serais pas le premier individu à le faire, ni le principal, ni le dernier. Cette ville ne sera jamais à moi. »

(Avenue du Maréchal Joffre.)

(Commerce au bas des tours Europe, vu depuis la rue du Maréchal Lyautey.)

Depuis l’écriture de ce texte, j’ai déplacé mon territoire vers l’ouest, le Nouveau Mons a pris la forme d’un écoquartier, de nombreux commerces ont fermé leurs portes sous les tours Europe tandis qu’un Carrefour City concurrence l’épicerie photographiée ci-dessus, et le béguinage auquel je fais allusion a été rasé.

Trois enclaves

Extrait, illustré rien que pour vous, de mon dernier manuscrit – qui est, en substance, un vaste compte-rendu de course à pied:

« Quand vous étiez enfant, vos cousins employaient des mots que vous ne connaissiez pas et dont vous pensiez qu’il s’agissait-il de mots picards. Ce matin, vous vous perdez dans un lotissement de ville nouvelle ; vu du ciel, il doit évoquer un virus observé au microscope car tout au long de la courbe que décrit la rue, de part et d’autre de son arc, s’ouvrent à intervalles réguliers des impasses semblables à celle où vivaient vos cousins et où vivent toujours leurs parents : un cercle au bout d’une rue droite. »

(Villeneuve d’Ascq, quartier Flers-Bourg.)

‘Le mot raquette vous revient inopinément. Dans la conversation courante, vos cousins désignaient leur rue comme la raquette ; ils ne disaient pas Dans notre rue, ils ne disaient pas non plus Dans notre raquette, mais Dans la raquette, ce qui vous a longtemps laissé penser que cette dénomination avec article défini était un sobriquet affectueux imaginé par eux pour évoquer leur lieu de résidence. Trente ans plus tard, après vous être incidemment rappelé ce mot dans cette acception, vous vous apercevez que non.’

(L’une des raquettes en question, même lotissement.)

« La raquette est, avec l’impasse et la boucle, l’une des trois configurations élémentaires de voirie dont se composent les enclaves résidentielles. Le terme est utilisé en urbanisme, vous le découvrez en lisant un article sur les ensembles résidentiels enclavés. Raquette n’est pas un régionalisme, comme le mot poche quand il désigne un sac en plastique, non, raquette est un mot si savant que les meilleurs dictionnaires en ignorent l’acception urbanistique. Cette acception appartient à une élite, à un tout petit cercle d’initiés, ainsi qu’à vos cousins, dès l’enfance. À l’époque où vos genoux étaient pleins de croûtes et de Mercurochrome, vous ignoriez que vos cousins fussent familiers d’une science fascinante dont vous n’aviez jamais entendu le nom. »

(Pas une raquette mais le même lotissement que ci-dessus – s’il s’agit bien d’un lotissement…)

« Un article de Céline Loudier-Malgouyres vous invite à la prudence. Le lotissement dans lequel vous vous perdez ce matin n’est pas nécessairement ce qu’il convient d’appeler un lotissement puisque vous ignorez si l’ensemble résulte d’une opération menée par un promoteur ou s’il s’agit d’un ensemble hiérarchisé organisé autour d’une boucle principale qui dessert des terminaisons en impasse ; la prudence voudrait que vous le désigniez simplement comme un enclavement à morphologie arborescente. Vous pourriez quasiment, apprenez-vous, parler de dimension fractale, dans la mesure où il y a répétition de motifs identiques à différents niveaux hiérarchiques. »

(L’Épine, Lezennes.)

(Hellemmes vue de L’Épine.)

(L’Épine vue de Hellemmes.)

« Depuis que vous avez entamé l’exploration du territoire périurbain dont vous ne cessez de redéfinir les limites, chaque étude que vous lisez vous révèle l’étonnante pertinence de vos observations non éclairées. Urbanisme, sociologie, architecture : vos intuitions s’avèrent souvent justes. Vous savez courir en ville. Vous avez sur les sites que vous sillonnez un regard dont la perspicacité vous semble compenser en partie vos frustrations personnelles. Vous ne jouez pas de musique, vous ne parlez pas cinq langues, votre charme est très relatif, de même que votre savoir, mais vous avez une qualité bien à vous : vous savez courir en ville – et aussi prendre le train régional, oui, vous faites ça très bien. »


(Vue de Bauvin par la fenêtre du TER Lille-Lens via Don-Sainghin ; le train régional me semble en effet un autre moyen privilégié d’observer les villes.)

« Vous disposez d’un vocabulaire un peu plus précis chaque fois que vous lisez un article ou un ouvrage spécialisé. Les mots ont le pouvoir de modifier la perception. Récemment encore, vous ne vous seriez pas dit, Ça alors, cet ensemble résidentiel est doublement enclavé ! en découvrant un lotissement que forme un réseau de boucles et d’impasses, réseau viaire aussi dense que hiérarchisé puisque ses cinq kilomètres de voirie ne sont reliés à la ville que par quatre entrées. À cet enclavement endogène s’en ajoute un exogène puisque cet ensemble est entouré par un canal, un cimetière de quatre hectares, un site industriel de cinq hectares et un golf de dix hectares. Avant de lire quelques articles sur l’enclavement résidentiel, vous auriez dit, Ce lotissement est un gâteau de cire sans abeilles. »


(Marcq-en-Baroeul, quartier Bourg-Centre ville.)

« De fait, sa morphologie est plus alvéolaire qu’arborée ; par ailleurs, il est aussi peuplé qu’une ruche mais on peut en parcourir tout le rayon sans y croiser personne. Typique. Ou alors, dans une veine plus politique, vous auriez dit de ce même ensemble qu’il était un gros kyste très calcifié à la périphérie d’une ville plus que bourgeoise dotée d’un hippodrome et d’un centre hippique indépendants, d’un golf et de maisons aussi somptueuses que celles de l’avenue Saint Charles à La Nouvelle-Orléans ; vous auriez décrit les uniques repères visuels qui permettent de vérifier que l’on ne tourne pas en hexagone dans ses rues toutes semblables, des repères aussi triviaux qu’un père Noël gonflable escaladant une façade, les bras et les jambes tordus de sorte qu’il semble supplicié. »

(Vue sur ce lotissement en forme de ruche, constitué de maisons rayées comme des abeilles…)