
Hier, je suis entrée dans ma 53ème année. Je suis la même personne à 52 ans qu’à 25, qu’à 7, qu’à 37.
Quand j’étais ado et que je tenais dans ma main la main de la fille que j’aimais, il est arrivé que j’aie peur – nous avons connu les insultes, les menaces physiques ; un jour un serveur nous a demandé de quitter le bar, en plein centre de Lille : notre spectacle (deux jeunes filles timides de 18 ans se tenant la main sous la table) indisposait les client-es.
34 ans plus tard, le monde est mourant, la civilisation en train de sombrer et d’entraîner avec elle tout ce qui est moins laid qu’elle. Parfois j’ai envie de partir. La souffrance des autres espèces sous notre joug immonde gêne ma respiration depuis une douzaine d’années (avant ça, je ne voyais rien, comme presque tout le monde – personne ne naît antispéciste). Je regarde ce qui enthousiasme mes contemporain-es, je regarde leur manière de lutter (manif suivie de viande en sauce) et je ne me sens pas de la même espèce. Je ne comprends pas le manque d’exigence morale et je n’ai aucune forme d’empathie pour qui n’en a pas.
J’aime quelques personnes. Je les aime si fort que ça fait mal, ça tord, ça hurle dans la chair. Je vais vivre pour ces quelques personnes que la vie a mises sur mon chemin, des personnes que j’aime trop pour ne pas les voir vieillir si ça m’est permis. Je vais vivre pour défendre les autres espèces, je vais vivre pour la musique, pour les forêts, pour la lumière de l’aube filtrée par la forêt, pour sentir le vent me coiffer bizarrement.
Ce que le monde devient m’aide considérablement à ne plus redouter la mort ; bientôt, il n’y aura plus rien à voir, à entendre, à sentir. Plus rien à regretter. Un jour, je rejoindrai mes grands-parents là où ils sont, même si c’est dans le néant, et là où ils sont est déjà chez moi d’une certaine manière, où que ce soit. Un jour, je mourrai avec la forêt, avec ses habitant-es, laissant me survivre (je l’espère) la femme que j’aime, mes amies, ce qu’il restera de ma famille, et la forêt, et la musique. Si seulement je pouvais emporter la musique