Biennale d’art contemporain de Lyon : messes noires et musique sacrée

Le 26 septembre, dans le cadre d’un partenariat entre la Biennale d’art contemporain et LYL Radio, je proposerai une séance d’écoute aux Grandes Locos, à Lyon. Voici le programme.

Messes noires et musiques sacrées par des artistes FINTA*en musique expérimentale

Tracklist

  1. Claire M Singer, Cairn Toul (Saor, 2023)
  2. Sarah Davachi, Songs of the Smile’s Fig: III. Follies (The Will of Tongues, 2026)
  3. Maria W Horn, Atropa (Kontrapoetik, 2018)
  4. Meredith Monk, Ascent (Songs of Ascension, 2011)
  5. Áine O’Dwyer, The Little Lord of Misrule (Music for Church Cleaners, 2015)
  6. Diamanda Galás, Swing Low Sweet Chariot (You Must Be Certain of the Devil, 1986)
  7. Mary Jane Leach, Green Mountain Madrigal (Celestial Fires, 1993)
  8. Kyria Libia, Visión IV: Weronika (Visiones De Lo Sublime, 2025)
  9. Matana Roberts, Her Mighty Waters Run (Coin Coin Chapter Four: Memphis, 2019)
  10. Klein, Hope Dealers (Harmattan, 2021)
  11. Delphine Dora, Ritournelle scolastique #1 (Hymnes Apophétiques, 2026)
  12. Ed Williams, Chloé Saffores, Couperin – Prélude non mesuré no. 3 (Taynton, 2026)
  13. Alice, Jésus Christ (L’Oiseau magnifique, 2023)

Je vous invite aujourd’hui à écouter une sélection de pièces expérimentales par des musicien-nes FINTA*. Des pièces que, pour une raison ou une autre selon les cas, je qualifie de messe noire ou de musique sacrée. Certain-es improvisent sur des orgues d’église, d’autres composent des pièces liturgiques d’avant-garde ; certain-es sont mystiques, d’autres athées à tendance sataniste ou simplement irrévérencieuse ; certain-es décomposent la musique religieuse, d’autres en inventent une nouvelle forme ; certain-es ont un rejet politique de la religion, d’autres accompagnent celleux qui passent l’aspirateur dans la maison du Seigneur – puisqu’il faut bien que quelqu’un-e s’y colle… Il y aura de l’orgue, du gospel, des cloches, des chœurs et des cordes.

Claire M Singer, Cairn Toul (Saor, 2023)


Claire M. Singer est compositrice, multi-instrumentiste et titulaire de l’orgue de Union Chapel à Londres, dans le quartier d’Islington. C’est là qu’a été enregistré Saor, l’album dont est tiré Cairn Toul, le morceau que nous allons écouter. Il s’agit du premier opus d’un triptyque inspiré par les montagnes écossaises de son enfance. Elle y joue de l’orgue, du violoncelle, du mellotron et de l’harmonium, additionnés d’électronique. Elle y développe des textures et des harmoniques complexes qui évoquent le sublime de la montagne et le saisissement que l’on éprouve à contempler une synecdoque de l’éternité dans une mer de nuages.

Sarah Davachi, Songs of the Smile’s Fig: III. Follies (The Will of Tongues, 2026)


Sarah Davachi est une compositrice et musicienne d’origine canadienne établie à Los Angeles. Rien de tel pour décrire sa démarche que de lire la page Bandcamp de son triple album paru fin août, The Will of Tongues : « L’album comprend cinq nouvelles compositions pour orgues historiques (…), une suite de trois pièces chorales, une série d’interludes pour divers ensembles microtonaux (cordes, cuivres, bois) ainsi qu’une pièce de musique de chambre de longue durée pour trio à cordes, orgue et bande magnétique. The Will of Tongues met en œuvre les nombreux concepts et méthodes de composition qui ont nourri le travail de Davachi au cours de la dernière décennie – notamment l’itération, la théorie de l’accordage, la variation de texture et de timbre, la durée étendue, l’harmonie verticale, la charge émotionnelle des intervalles et le contrepoint –, le tout ancré dans la tradition minimaliste au sein de laquelle elle évolue. » Parmi les nombreux-ses musicien-nes qui apparaissent sur cet album, notons les guest stars Whitney Johnson (alto), Lucy Railton (violoncelle) et Mara Winter (flûte).

Maria W Horn, Atropa (Kontrapoetik, 2018)


Maria W Horn est une compositrice de Stockholm, en Suède, dont le travail explore les propriétés spectrales intrinsèques du son. Ses compositions font appel à une instrumentation variée, allant des synthétiseurs analogiques aux chœurs, en passant par les instruments à cordes, l’orgue à tuyaux et diverses formations de musique de chambre. Son premier album, Kontrapoetik (2018), dont est tirée Atropa, la pièce que nous allons écouter, est ce qu’elle appelle un « contre-exorcisme » de sa région natale qui, sous une apparente quiétude, a été le théâtre de nombreuses violences au fil des siècles – répression militaire de mouvements ouvriers dans les années 1930 et vaste exécution de femmes accusées de sorcellerie en 1674. Notons que Maria W Horn a participé à un projet de recherche artistique prenant la forme d’une secte féministe satanique, qui pratiquait des cérémonies et rituels fondés sur des contre-lectures des récits chrétiens de la Genèse afin de démanteler leurs traditions misogynes. Sa musique : des progressions harmoniques diffractées par l’inversion et la répétition, parfois broyées et déformées par des couches de distorsion.

Meredith Monk, Ascent (Songs of Ascension, 2011)


Nous allons écouter une pièce de la compositrice, chorégraphe et cinéaste new-yorkaise Meredith Monk, descendante d’émigrés juifs et cependant bouddhiste. Tirée de l’album Songs of Ascension, œuvre de 2011, Ascent nous mène loin des pièces pour voix quasi a cappella de Meredith, puisqu’à son fidèle ensemble vocal s’ajoutent un quatuor à cordes, des percussions et des bois. La pièce a été créée en Californie, dans la tour de l’artiste Ann Hamilton qui, dotée d’escaliers en forme de double hélice, « ne connaît ni haut ni bas (ou, plutôt, incarne les deux simultanément), permettant ainsi à la divinité de s’exprimer à travers la suspension du corps », disent les notes de pochette. Et elles ajoutent que « L’œuvre témoigne de la continuité entre terre et ciel ; sa composition élémentaire puise la matière sonore aux confins de l’univers — des confins qui se trouvent résider entre nos deux oreilles ».

Áine O’Dwyer, The Little Lord of Misrule (Music for Church Cleaners, 2015)


L’Irlandaise Áine O’Dwyer, aujourd’hui établie à Londres, est une musicienne, compositrice et performeuse dont l’œuvre associe l’aspect conceptuel de l’art sonore à des techniques de composition traditionnelles. Elle aime particulièrement travailler in situ ; ses enregistrements et ses performances laissent de la place au public et aux lieux. La passionne tout particulièrement l’étude des propriétés de chaque orgue sur lequel elle improvise et son adéquation à l’architecture qui l’abrite. Sur son premier album – Music for Church Cleaners, paru en 2012, elle improvise au son des aspirateurs des agents d’entretien de la St Mark’s Church, à Londres, dans le quartier d’Islington (décidément un quartier bien fréquenté). La pièce que nous allons écouter en est tirée ; dans The Little Lord of Misrule, on entend un enfant s’impatienter et on se dit que sans doute ce n’est pas si facile d’avoir une mère pour qui le temps se suspend chaque fois qu’elle pousse la porte d’une église.

Diamanda Galás, Swing Low Sweet Chariot (You Must Be Certain of the Devil, 1986)


Née en 1955 à San Diego, Diamanda Galás est découverte par le Living Theatre – une troupe de théâtre expérimental libertaire créée à New York en 1947 par Judith Malina. C’est en jouant dans des hôpitaux psychiatriques que Galás affine sa conception de la musique et du chant. Elle se produit volontiers dans des églises, où elle compose avec des réverbérations parfois impressionnantes. Je vous invite à écouter ses pièces longues, notamment Wild Women with Steak Knives, considérée comme l’une des performances vocales les plus radicales jamais enregistrées – il est vrai qu’outre les techniques de jeu étendues qu’elle y déploie, ses productions vocales oscillent entre l’horreur et la possession. « Tout le registre des dysfonctionnements vocaux fait partie de son répertoire : sanglots, spasmes, haut-le-cœur, hennissements, mouvements des lèvres et des joues, gargouillements, gémissements étranglés, sifflements, bégaiements hystériques », lit-on sur le site internet Guts of Darkness. Aujourd’hui, nous allons écouter sa version du gospel Swing Low Sweet Chariot, parue en 1986 sur l’album You Must Be Certain of the Devil.

Mary Jane Leach, Trio for duo (Celestial Fires, 1993)


Il y a bien longtemps maintenant, Mary Jane Leach a fait l’acquisition d’une vieille église dans l’État de New York. Il lui fallait bien ce type d’acoustique pour étudier comme elle l’aime la physicalité du son et mettre en jeu ses interactions avec l’espace. Le truc de Mary Jane, c’est d’exploiter les sons différentiels, combinatoires et d’interférence, à savoir des sons qui ne sont pas directement émis par les interprètes, mais qui résultent de phénomènes acoustiques engendrés par leur jeu. Ses célèbres Pipe Dreams sont des pièces trop longues pour que nous puissions les écouter aujourd’hui. Nous allons entendre Green Mountain Madrigal, pour 8 voix de femmes a cappella, qui déclinent les syllabes de la phrase Lasciatemi morire (Laissez-moi mourir). Mary Jane explique que dans cette pièce, « Aucune partie ne comporte plus d’une syllabe consécutive du texte », de sorte que l’on peut « assimiler chaque partie à une cloche au sein d’un ensemble de cloches à main, la mélodie circulant de l’une à l’autre. »

Kyria Libia, Visión IV: Weronika (Visiones De Lo Sublime, 2025)

Kyria Libia est une compositrice madrilène de musique sacrée expérimentale. Son premier album, Visiones de lo Sublime, est né de son lien profondément intime avec l’orgue à tuyaux. Elle nous propose une liturgie créative, une exploration sonore qui, si nous le souhaitons, peut devenir pour nous comme pour elle une expérience mystique. Les notes de pochette nous disent que « Ses visions sont brutes et rayonnantes — des épiphanies qui jaillissent pour ensuite se dissoudre dans des instants d’immobilité cathartique ». En ceci, elle m’évoque une Hildegard von Bingen qui aurait troqué les chœurs pour l’orgue (qui, à sa manière, est un chœur).

Matana Roberts, Her Mighty Waters Run (Coin Coin Chapter Four: Memphis, 2019)


Le projet Coin Coin de Matana Roberts, artiste non-binaire de Chicago, aujourd’hui établie à New York, est une œuvre en plusieurs chapitres (à ce jour, cinq ont paru sur les douze prévus par l’artiste). Il combine toutes les facettes artistiques de Matana Roberts, saxophoniste alto, chanteuse, poétesse, plasticienne dont les partitions graphiques sont de véritables œuvres d’art. Dans cette série, elle explore l’histoire des Africain-es en Amérique, notamment à travers sa propre histoire familiale. Le morceau que nous allons entendre, Her Mighty Waters Run (tiré de Coin Coin Chapter Four: Memphis, paru en 2019), est extrapolé d’un gospel traditionnel.

Klein, Hope Dealers (Harmattan, 2021)


L’agence Qu Junction dit de Klein que « Ses productions musicales, ses films et ses performances ont notamment pour ressorts la cartographie urbaine, la vidéosurveillance, l’humour, le hip-hop, la noise et les questions d’identité. Ses œuvres ont été exposées ou performées dans des musées, des galeries, des cours, des squats et des pubs. » Klein nous mène en effet très loin de l’église, je sais. Mais je vais vous faire écouter Hope Dealers, une piste de son album Harmattan, paru en 2021 ; il est assez singulier dans son corpus et elle y délaisse un instant ses sonorités très urbaines pour embrasser l’infini. Rien de religieux ici, mais assurément un certain mysticisme.

Delphine Dora, Ritournelle scolastique #1 (Hymnes Apophétiques, 2026)


Delphine Dora est une pianiste, chanteuse, compositrice et improvisatrice prolifique, que sa curiosité insatiable amène à passer du minimalisme à la folk, de l’improvisation à l’électroacoustique. À propos de sa musique, elle parle de « litanies extatiques », de « cérémonies intemporelles tissées de voix et de piano, de gazouillis d’oiseaux et de sons ruraux, d’intuitions électroniques et de bourdons à peine perceptibles », d’une « invitation à rêver l’imperceptible, à jouir de l’impermanence, à se satisfaire de l’infini ». Son album Hymnes Apophétiques est une série d’improvisations sur l’orgue de l’église Saint-Saphorin en Suisse. Selon le label Morc Tapes, « Elle témoigne d’un profond respect pour l’orgue (…) Toutefois, à bien des moments (…), la sonorité se fait plus ludique qu’à l’accoutumée. C’est une approche audacieuse (…) : si elle porte la tradition de l’instrument en haute estime, elle refuse de s’y soumettre. » Cependant, peut-on lire sur Fluid Audio, « Son caractère sacré demeure intact (…) tandis qu’il s’avance vers la lumière éclatante d’une aube nouvelle. » Écoutons la Ritournelle scolastique #1.

Ed Williams, Chloé Saffores, Couperin – Prélude non mesuré no. 3 (Taynton, 2026)


Ed Williams est compositeurice, interprète et chercheureuse ; son travail se situe au croisement de la musique ancienne, de la composition expérimentale et de l’épistémologie transféministe. Chloé Saffores, également transfem, est danseuse, chorégraphe et improvisatrice. Tou-tes deux vivent entre Marseille et Paris. Durant l’été 2023, sur l’orgue de l’église Saint-Lawrence à Taynton, en Angleterre, elles ont « décomposé » des œuvres écrites près de quatre siècles plus tôt. Ed écrit dans les notes de pochette, « Les interprétations improvisées que Chloé et moi avons réalisées ont exigé à la fois une extrême sensibilité et de l’endurance, alors que nous co-composions avec les sons inattendus et spectraux surgissant de l’enfoncement lent des touches et du tirage des jeux (un jeu étant un ensemble de tuyaux de même type correspondant à un timbre) ; comme si nous jouions de l’orgue à la manière dont les morts eux-mêmes pourraient le faire. »

Alice, Jésus Christ (L’Oiseau magnifique, 2023)


« Alice fait du folklore du futur ». C’est ce qu’on peut lire sur la page Bandcamp du trio. Alice, c’est des synthés de récup et les voix de Sarah André, Yvonne et Lisa Harder. Basé sur le chant intuitif et sur l’expérience de la chorale partagée par la mère et la fille, Yvonne et Lisa, le répertoire du « micro-chœur intergénérationnel », ainsi qu’il se décrit, repose sur de modestes polyphonies chorales, détourne la folk occitane et mêle chant pseudo-traditionnel et expérimentations. Le trio varie les registres, passant de la mélancolie au mysticisme à des morceaux franchement drôles, comme ce Jésus Christ que nous allons maintenant écouter.

Une petite sélection d’albums pour poursuivre…

Laura Altman, Opening Out (sur Holy Trinity, 2025)
Ellen Arkbro, For Organ and Brass (2017)
Azurite Sun (Léa Thirion), To Lift The Curtains Of Darkness (2024)
Olivia Block, 132 Ranks (2018)
Kara-Lis Coverdale, Changes in Air, 2025
Delphine Dora, Anaïs Tuerlinckx, L’œil de la tigresse (2024)
Diamanda Galás, Plague Mass (1991)
Laurel Halo, Raw Silk Uncut Wood (2018)
Eva Marie Houben, searching for beauty – organ spaces (2025)
Clarice Jensen, Organ Studies (2019)
Naima Karlsson, [Vital Organs]: I. Heart Protector (2020)
Lo Kristenson, Förnimmelser (2023)
Kali Malone, The Sacrificial Code (2019)
Puce Moment, O.R.G.II (2026)
Justina Repečkaitė, La Mue (dans Tapestries, 2026)
Julia Edith Rigby, Sea Cave Breathing I (2025)
Jordan Sand, Baby Ghost (2026)
Shida Shahabi, Living Circle (2023)
Aleksandra Słyż, I Carry the Strength (2026)
Karen Vogt, I’ve been waiting for the longest time (2022)
Hilary Woods, la piste Taper sur l’album Night CRIÚ (2025)
XKatedral Anthology Series III (2026)