Los Angeles, jour 14

Je n’ai pas grand chose à montrer aujourd’hui. J’aurais pu prendre de superbes photos sous le déluge mais si j’avais fait ça, je n’aurais plus d’appareil photo – ou de téléphone portable. J’ai quitté mon antre de Santa Monica juste à temps ; ma nouvelle amie Kathryn est venue me chercher en voiture sous la pluie torrentielle alors que dans l’antre, le toit commençait à fuir, il gouttait à trois endroits différents, deux auprès de prises de courant. Sur l’autoroute, des mares géantes occupaient parfois plusieurs voies, les véhicules en décrochaient des gerbes d’eau spectaculaires et sur les voies de droite, certains avaient de l’eau jusqu’aux portières. C’était très impressionnant. Nous avons déjeuné dans un très chouette petit restaurant vers Echo Park et nos discussions m’ont vite fait oublier Santa Monica. Je ne remercierai jamais assez Kathryn pour sa présence – la qualité de sa présence, sa douceur, la richesse de nos échanges. Puis je suis arrivée à mon hôtel et quand je suis entrée dans ma chambre immaculée, délicatement parfumée, au cinquième étage, j’aurais pu pleurer. Quand il s’est arrêté de pleuvoir, je suis sortie faire un tour dans les rues plus désertes que jamais de Downtown (jour férié de déluge oblige) et une fois de plus j’ai été fascinée, soulevée, bouleversée par cette splendeur décadente. Je me suis arrêtée faire quelques courses et suis rentrée du supermarché sous une pluie battante qui a duré tout juste le temps de mon retour à l’hôtel – je ne peux pas consulter la météo heure par heure, voyez-vous, sinon j’aurais attendu à l’abri en prenant des photos. Malgré ma cape de pluie, la moitié de mes vêtements est en train de sécher dans la salle de bain et j’ai l’impression de gâcher la délicatesse des lieux. Comme si la poisse de m’être pris cette averse était un résidu de la crasse de SM que j’amènerais avec moi dans ce bel hôtel très chic. Quand je suis sortie de la salle de bain, la chambre était inondée de lumière.


(Il y a certes des traces sur les vitres – il s’agit de vitres de 2,50 de haut qu’on ne peut pas ouvrir – mais croyez-moi, le reste est rutilant)

La vue depuis ma table, puisqu’ici, j’ai aussi une table sur laquelle travailler. Côté droit (j’ai oublié de préciser que cet hôtel se trouve à une extrêmité de la rue qui m’obsède le plus à Downtown – et m’obsède littéralement, depuis plus de trois ans -, à savoir Broadway) :

Côté gauche, plus tard dans la journée :

Une photo prise depuis le toit de l’hôtel :

Ce billet me voit renouer pour la première fois depuis quatre ans avec ma vieille tradition des Jambes en l’air (si vous nous rejoignez, il y a une catégorie Jambes en l’air sur ce blog, aujourd’hui réduite à un best-of mais qui jadis était alimentée au quotidien). Ce déménagement valait bien ça.

Tack för idag

Emanuel Campo, qui a des origines suédoises, nous a appris cette expression qui signifie « merci pour aujourd’hui ». Hier, nous n’avons pas dansé mais nous sommes lu et dit des textes que nous avons ensuite abondamment commentés (avec d’interminables digressions très rythmées) jusqu’à tomber de fatigue. Anna nous avait fait une soupe, qu’ont suivie des infusions de thym. Ainsi on peut dire que les poètes dansent tous les jours sauf pour la fièvre du samedi soir. Il était tout de même 2h30 quand nous nous sommes séparés sur des jambes en l’air qui valaient tack för idag.

Nous avons pris conscience que nous étions en train de développer un monde et un langage à nous, isolés dans notre retraite poétique, comme si le reste s’était effacé. Mais il faut dire que chaque jour, de nouveaux signes semblent resserrer nos liens. Hier matin, Maud est allée marcher vers le lac à peu près au moment où j’en revenais avec le sentiment d’être traquée, comme je l’expliquais dans mon billet du jour. Elle a aperçu dans la brume une forme inerte mais qui lui évoquait un animal. C’était un sanglier décapité, sans doute par un train car il gisait en contrebas de la voie ferrée quoiqu’à un certaine distance. Maud m’a montré les photos qu’elle a prises, il n’y a guère de doute possible et il semble que l’accident venait de se produire. Le pauvre a été fauché loin de chez lui, dans le périmètre même où (a priori contre toute vraisemblance) j’avais senti pendant un peu plus d’une heure que son surgissement n’était pas impossible.

Ce matin, j’ai contemplé le lever du soleil depuis la plus belle salle de la Factorie, sous laquelle coule la rivière, tout en travaillant à ma Suite du sanglier pour chevrotements et chaussettes roses, je la disais à voix haute pour estimer sa musicalité quand j’ai aperçu par la baie vitrée, là, juste sous la brèche,

le matin-pêcheur dont Anna m’avait parlé hier. Je ne déteste pas mes conditions de travail.

J’ai attendu que le fluo se répande dans la nature pour aller courir sans grand plaisir, gênée par les humains mêmes dont la proximité, exceptionnellement, me rassurait ; ils n’étaient pas si nombreux car ce n’est pas très fréquenté ici et j’ai craint d’être renversée par un sanglier qui fuirait les bouses en gilet orange et leurs fusils de connards. Les événements de la semaine me questionnent sans répit sur mon rapport à la nature : phénomène ou apophénie ? Comme toujours, ce sont les oiseaux d’eau qui, finalement, m’ont apaisée.

Jambes en l’air du quotidien

Nous avons vu dans les précédents épisodes que la pratique des jambes en l’air pouvait être 1. une stimulation pour l’élévation en harmonie avec la nature et avec les constructions humaines ; 2. un outil pédagogique efficace et ludique pour découvrir un territoire. C’est aussi, tout simplement, un moyen de pimenter le quotidien, d’y prendre son pied sans complexe. Quelques exemples :

abribus

hangar

art de rue

gare

laverie

aire de jeux

square

fresque de tunnel

voiture brûlée

avant moisson

après moisson

promenade au bois

ou à la palmeraie

passage sous un pont

chantier

Jambes en l’air : du tourisme

On peut voyager, les jamabes en l’air.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est jel-du-NPR-72.jpg.

Testez vos connaissances : essayez de reconnaître les divers bâtiments de la métropole lilloise devant lesquels posent mes jambes. La réponse est juste sous la photo.

Les Arts & Métiers, Lille

Centre des impôts, Lille

Hôtel de Région, Lille

Église Notre Dame de Lourdes, Lomme

HLM du secteur Concorde, avenue Beethoven, Lille

Tunnel piéton, parc du Héron, Villeneuve-d’Ascq

Notre Dame de Fatima, Lambersart

Halles du marché, La Madeleine

Tour hertzienne, Villeneuve-d’Ascq

Serre équatoriale, Jardin des plantes, Lille

Tour de Lille et gare Lille Europe, Lille

Tour Europe, Mons-en-Baroeul

Relais radio télévision, Wattignies

Château d’eau, Marcq-en-Barœul

Clos Saint-Pierre, Lambersart

Échangeurs du périphérique, Lille Fives

Grotte, Jardin Vauban, Lille

Métro Port de Lille, Lille

Pont de la rue du Pont, Sequedin

Parc de la Citadelle, Lille

Passerelle ferroviaire, Faches-Thumesnil

EuraTechnologies, Lille

Terrain militaire, Villeneuve-d’Ascq

Hôtel de ville, Lomme

Hôtel de ville, Lille

Salle Saint-Jean, Saint-André

Grand Stade, Villeneuve-d’Ascq

La Poste, boulevard Hoover, Lille

Ferme du Mont Garin, Lambersart

Musée des moulins, Villeneuve-d’Ascq

Piscine Max Dormoy, Lille

Porte de Paris, Lille

Église Saint-Pierre, Villeneuve-d’Ascq

Métro aérien, Lille CHR

Jambes en l’air : ascension

J’ai inventé le concept de jambes en l’air en février 2017. J’avais le moral au ras du sol et j’aspirais à me relever ; j’avais aussi besoin de me réapproprier ma vie et les villes qui en étaient le décor. Contrairement aux apparences, lever les jambes semblait faire sens. Je courais avec mon appareil photo et, quand je voyais quelque chose s’élancer vers le ciel et que j’aspirais à l’imiter, je m’allongeais sur le dos, prenais la photo et aussi vite me relevais et poursuivais mon chemin. Recommandé à celles et ceux que leur image préoccupe : après un tel exercice, on peut aller à la boulangerie en robe de chambre, on est libre, l’ego en sommeil.

La toute première fois, il y avait forcément une idée de démolition, là-dedans.

Mais ensuite, tout n’était plus que prétexte à la fuite en l’air.

Il y eut reconstruction

Il y eut des bonnes ondes

des arbres indéracinables

des regains d’énergie

des voies ferrées vers des ailleurs spirituels

l’envie de jouer bientôt est revenue

et enfin il y eut (fiat) de la lumière (lux)

Bref, je recommande énergiquement cette thérapie.