Los Angeles, jour 4

Ce matin j’avais l’intention de me faire une journée allégée en kilomètres : j’irais à Echo Park et ensuite je trouverais un endroit où écrire et reposer mes articulations. Mais c’était compter sans les distances élastiques et les surprises de Los Angeles. Je suis descendue de Los Feliz par Sunset Boulevard, où je savais que j’allais revoir le siège de PETA (People for the Ethical Treatment of Animals),

que j’allais traverser des poches de hipsters et des coins de misère comme des courants chauds et froids, que j’allais longer plusieurs de ces mini collines qui pullulent à L.A. – en voici une :

Mon programme à Echo Park : un petit tour à la super librairie Stories et l’observation de Jensen’s Recreation Center et de ses alentours pour vérifier que mon personnage Mirella pouvait y vivre et, cette fois, c’était assurément le cas. Les escaliers de secours sont parfaits – sans eux, j’aurais eu du mal assurer la cohérence de ma narration.

J’ai non seulement étudié les environs mais aussi l’intérieur puisque j’ai profité de ce qu’une résidente y entrait pour m’y introduire – j’ai regardé trop de films ces derniers mois, quelque chose comme 250 films dont L.A. est le décor, alors je m’introduis dans des résidences et je marche sur des collines avec un Laguiole dans la poche arrière de mon short (ça, ce sera un peu plus tard dans la journée). Ceci est la porte de Mirella – je changerai son paillasson.

Elysian Park était tout proche et, comme l’une de mes scènes s’y déroule, j’ai décidé de m’y rendre dans la foulée. Elysian Park a l’air petit sur la carte mais c’est parce que L.A. est immense, ce que je comprendrais quand j’aurais passé deux heures à y crapahuter. Pour éviter les chemins balisés, j’ai emprunté le genre de sentier juste assez large pour une personne que j’aurais évité dans le chaparral et je n’ai glissé le couteau dans ma poche qu’après avoir marché une vingtaine de minutes sans croiser aucun être humain. L’expérience m’a rappelé mes promenades dans le Vercors, à la météo près : des pentes raides, un sol de pierre et de terre mêlées, la menace d’un prédateur – là-bas le loup et ici, allez savoir, il y a l’embarras du choix (d’ailleurs j’ai entendu de nombreux animaux fuir à mon approche sans parvenir à les voir mais ce n’était pas eux qui m’effrayaient le plus et je me suis rappelé cette enquête selon laquelle 78% des femmes interrogées préfèreraient, seules dans une forêt, croiser un ours qu’un homme).

Puis le sentier a tourné au flanc de la colline et soudain j’ai dominé tout le nord-est de Los Angeles : je marchais en surplomb de l’Interstate 5 (par endroits elle était littéralement à mes pieds, quand la pente était abrupte) et de la L.A. River.

Une chose que j’ai souvent lue et que je confirme, c’est la possibilité de se sentir ici hors de la ville en pleine ville, de sorte que son surgissement dans le champ de notre expérience, comme ce matin depuis la face infréquentée d’Elysian Park, est étrange et parfois terrifiante. Bien sûr, la scène que j’ai située dans le « parc » a pris une autre dimension après cette visite.

Je profite de celle-ci pour signaler qu’il y a encore plus de buses que d’hélicopères dans le ciel de Los Angeles (précisément des Swainson’s hawks).

Les hélicoptères sont omniprésents – j’ai vite fait d’intégrer leur son comme un acouphène de plus. La nuit, on entend hurler les coyotes, les sirènes de police décrire des arcs, de proches à lointaines, et les hélicoptères voler lentement, parfois très bas.

Je suis rentrée à Camero Avenue en slalomant dans des rues résidentielles telles que la ville en compte à peu près 50 000, dont certaines montent et descendent à pic comme à San Francisco – on imagine que L.A. est plate, et la Terre aussi tant qu’on y est…

Je reposerai mes articulations demain, si L.A. le veut.

Los Angeles, jour 3

Ce matin, j’ai fait un tour à Hollywood. Pour commencer, une image tellement américaine…

Une vue de Hollywood Boulevard, en plein Walk of Fame.

Comme à Downtown, la splendeur et la misère se côtoient de près. Les sans-abri sans innombrables au pied des palaces.

Le sens du spectacle…

Je n’avais jamais parcouru l’intégralité du Walk of Fame ; c’est désormais chose faite. J’ai trouvé tous les noms que je voulais, Katharine Hepburn, Cary Grant, Judy Garland, Fred Astaire, Ida Lupino, etc. Lana Del Rey n’a pas encore d’étoile, bizarrement, mais j’ai trouvé son recueil de poésie à Amoeba Records (où je vais chaque fois que je passe à L.A., même quand je ne suis pas accompagnée par une collecionneuse de vinyles…)

Le mythique bâtiment en forme de tour de vinyles, Capitol Records, que l’on voit aussi dans des dizaines de films – un véritable landmark de Los Angeles, parfois même utilisé comme establishing shot, cette image en ouverture de film, voire de générique, qui vous situe immédiatement l’action.

Et comme Downtown, Hollywwod a ses arrière-mondes…

L’après-midi, j’ai fait des repérages pour une scène de mon roman, que je vais devoir / pouvoir considérablement réviser après avoir suivi l’itinéraire de mon personnage. En chemin pour la L.A. River à Silverlake, j’ai fait un crochet pour voir les Snow White Cottages (cottages de Blanche-Neige), où vit Diane dans Mulholland Drive.

La première fois que je suis venue à L.A., il y a un peu plus de trois ans, nous étions allées voir la résidence de Betty dans le même film :

Puis je suis allée découvrir la maison plus modeste où, après avoir étudié des vues immersives sur Google Maps, j’avais décidé de faire vivre l’un de mes personnages. Mais il manquait à cette méthode une dimension que seule une visite à pied peut révéler : l’atmosphère. Et clairement, Nora ne peut pas vivre là où je l’avais décidé. J’ai donc commencé un travail de repéreuse (je rêverais de faire ce boulot pour le cinéma, moi qui n’aime rien tant que d’explorer des topographies) pour trouver un lieu qui lui ressemble plus. Et j’ai fait avec elle le début de footing qui l’amène au bord de la L.A. River pour faire son yoga – c’est là que son destin bascule. D’abord, j’ai changé son itinéraire. Ensuite, la scène se passe dans un parc aménagé au bord du fleuve de béton, à un endroit où le débit d’eau et la végétation sont particulièrement remarquables (pas de courses-poursuite en voiture possible sur ce segment-là – encore que…)

Mais ce que j’ai immédiatement compris, c’est que ce segment était habité. Pas seulement par les canards.

Dans la scène d’ouverture de Nick of Time, la seule scène que je n’aime dans ce film, Johnny Depp et sa fille arrivent à Union Station en train et la fillette observe par la fenêtre des sans-abri qui lavent leur linge dans la River et vivent sur ses bords ; j’ai assisté au même genre de scène aujourd’hui.

J’ai d’abord pensé que j’allais devoir changer de lieu aussi pour le yoga de Nora mais, après avoir observé dans cet environnement les joggeur-ses et les coureurs cyclistes (uniquement des hommes) harnachés comme pour le tour de France, je me suis dit qu’en fait, c’était l’endroit qu’il me fallait pour aboder la question de la cohabitation très étrange entre les classes sociales dans l’espace public de Los Angeles – un espace public qui, par ailleurs, s’avère beaucoup plus intéressant que les observateur-ices européen-nes ont pu l’écrire (pour commencer, il existe bel et bien, ce que peu de sociologues seraient capables d’admettre).

Los Angeles, jour 2

Je n’ai pas le courage de raconter Downtown, pas aujourd’hui. Ce quartier me semble chaque fois plus cauchemardesque, quoique jamais plus je ne ressente le même saisissement que la première fois. Dans l’avion, j’ai revu Seven de David Fincher (1995) ; je ne supporte pas les films de serial killers mais j’ai profité d’être très entourée pour le visionner, parce que je me rappelais que la photographie du film restituait bien l’atmosphère à couper au couteau de Downtown. Ce matin, j’ai essayé d’y prendre des photos mais des regards m’ont fait sentir que ce n’était pas apprécié (par quelque malédiction, j’ai perdu toutes celles que j’ai prises en octobre 2024, alors que j’y étais hébergée – je courais très tôt, la ville dormait encore et il n’y avait pas de témoin, c’était beaucoup plus commode). Alors je vais plutôt poster quelques images de Los Feliz, où je vis cette semaine.

Los Angeles, jour 1

Je préparais mon voyage à Los Angeles depuis des mois ; je suis partie avec un manuscrit de 373 pages, plus de 500 repères sur mon GPS et un forfait spécial États-Unis pour pouvoir (notamment) utiliser ce dernier. Malheureusement, mon téléphone ne fonctionne pas ici, ce qui est très handicapant dans une ville de 1200 km² où l’on est seule et piétonne. Ce matin, dépitée, j’ai décidé que ce voyage serait mémorable quoi qu’il en soit et je suis partie à l’assaut du panneau Hollywood – soit une marche de 23 km, dont les deux tiers dans les collines (par endroits bien escarpées) sous un soleil de plomb.

(à une certaine hauteur, on n’entend plus que les oiseaux et quelques hélicoptères ; la rumeur de la circulation ne nous parvient plus)

J’ai pris des photos des lieux où se passent des scènes de mon roman à Bronson Canyon pour pouvoir finir d’écrire une scène restée en pointillés, après avoir étudié de plus près la topographie – j’ai découvert à cette occasion que la scène du tremblement de terre dans Short Cuts n’est pas fidèle à celle-ci. La Bronson Cave est condamnée, ce qui en fait m’arrange pour ma fiction.

J’ai vu des dizaines de buses,

de geais buissonniers de Californie qui, quand ils volent au soleil, brillent comme des martins-pêcheurs,

des écureuils

et le premier coyote de mon séjour (trop rapide hélas pour que je puisse le prendre en photo). Et aussi, j’ai vu un jeune homme (un Indien de Bengalore arrivé à L.A. il y a trois jours) descendre en courant un chemin étroit qui sinue dans le chaparral ; il était terrifié au point qu’il avait du mal à respirer : il venait de croiser un serpent à sonnettes, un petit qui s’est dressé en position d’attaque à son approche. Il dit avoir aussi vu des crottes de puma (pour mémoire, les pumas mangent en moyenne trois ou quate personnes humaines par an à Los Angeles). Les collines de L.A. ne sont pas un endroit où je risquerais le hors-piste, personnellement.

Puis nous sommes arrivé-es au sommet, derrière les lettres blanches ; plusieurs autres personnes étaient là, sans doute d’autres cinéphiles. On a beau les avoir vues des milliers de fois au cinéma, approcher les lettres de si près reste un choc.

(en arrière-plan, on devine le Griffith Observatory et la modeste skyline de Downtown noyée dans le smog)

Aujourd’hui, des grilles empêchent l’accès aux lettres ; ça n’a pas toujours été le cas. Dans quelques films, on voit des personnages s’en approcher (d’ailleurs Peg Entwistle n’est apparemment pas la seule personne qui se soit suicidée en sautant du haut du H, en 1932 dans son cas – les lettres font 15 m de haut). Ci-dessous, une image de Hollywood 90028 (1973), excellent film de Christina Hornisher. (Je parlerai un jour de ma captothèque. J’ai commencé il y a un peu moins d’un an à collectionner les film stills, également dans le cadre de mon projet L.A. ; j’en ai aujourd’hui un peu moins de 700 ; parfois je passe les images en revue et c’est merveilleux.)

Et la ville est luxuriante, c’est une explosion de fleurs de toutes les formes et de toutes les couleurs, d’arbres énormes dont les racines soulèvent les trottoirs (du moins est-ce le cas à Los Feliz). Je chercherai leurs noms – du moins d’une sélection : si je m’arrêtais chaque fois que j’en vois une nouvelle essence, je n’avancerais pas…

Et pour finir, ce motel sur Hollywood Boulevard :

Fléaux

Il y a deux ans presque jour pour jour, Valentina et moi étions à Los Angeles, dans le quartier d’Altadena, que les incendies ont ravagé ces dernières heures.

Le paysage dans lequel je marche ci-dessous n’existe plus.

La cabane que nous avions louée n’existe probablement plus non plus, elle était au pied des collines.

Les rues où je courais le matin doivent n’être plus qu’un tas de gravats et de cendres.

Mais je pense aussi à la végétation dévastée, ainsi qu’aux diverses espèces dont elle était l’habitat. Beaucoup d’humain-es ont dû évacuer la ville (parmi lesquel-les mon amie Sarah) mais que sont devenus les très nombreux animaux sauvages qui vivent dans les collines – et dans les rues ? Car on peut croiser, la nuit, dans les quartiers en contrebas des collines, des ours, des ratons laveurs, des coyotes, etc., comme ici à Los Feliz, au sud de Griffith Park.

Dans les collines d’Altadena, on pouvait lire dans la boue les traces de la cohabitation interespèces :

Je me rappelle Bush appelant à prier pour les habitant-es de la Nouvelle-Orléans qui n’avaient pu être évacué-es pendant Katrina – mais que des polices privées prenaient pour cibles quand ces laissé-es-pour-compte allaient se ravitailler dans les supermarchés à l’abandon au milieu d’une véritable scène post-apocalyptique, le capital ne daignant même pas concéder quelques boîtes de conserve à leur survie. J’entends le genre de choses qu’inspire à l’actuel taré ce nouveau désastre écologique et humain (car même si, pour l’instant, ce sont plutôt les populations les plus aisées qui ont été frappées à LA, on ne peut douter qu’à terme, ce qui est en train de se passer va considérablement bouleverser l’occupation de l’espace angeleno) et ce qui se joue en ce début d’année déjà bien merdique me semble absolument terrifiant.

La signalétique : une étude

En cette ère où la signalétique devient un considérable scotome de notre quotidien, j’ai décidé de modifier la date de ce billet initialement publié en novembre 2021, afin de rappeler à l’internaute de passage les raisons de cette pollution visuelle que l’on nous impose – du moins d’une partie de cette pollution, les panneaux pédagogiques thermolaqués étant en passe de prendre plus de place encore dans nos quotidiens que les panneaux de danger (il y en aura sans doute bientôt devant les boulangeries, pour notre édification).

***

Ma passion pour la signalétique est bien connue. Il était temps que je lui consacre une étude un peu conséquente. Ci-dessous, un florilège de photos prises ces cinq dernières années, de la Belgique au bassin minier du Pas-de-Calais.

  1. poétique du panneau

Des gens bien repassés prennent place autour d’un long bureau avec des donuts et du café. Ils disent « Bon, aujourd’hui, nous allons réfléchir à une séquence de mots qui pourrait dissuader les usagers de notre pelouse / notre berge / notre terril de s’y mettre en danger. Quelle stratégie allons-nous adopter ? Il reste des touillettes ? » En effet, si l’on sort des modèles standard proposés par le Brico Monsieur des collectivités, de nombreux angles d’approche sont possibles, qui permettent à la signalétique de trouver toute son efficacité.

Notez les licences poétiques du panonceau ci-dessous : l’ellipse de la chose/l’individu interdit(e) et le mélange singulier-pluriel qui en découle, aux petits airs d’anacoluthe, attirent assurément l’attention.

L’anacoluthe est prisée par la signalétique – tant sur le plan grammatical que sur celui du contenu. On peut supputer que l’usager de l’étang ci-dessous, intrigué par les interdictions circonstancielles, sera forcément amené à s’interroger sur la pertinence de se baigner l’hiver, par exemple. Il s’agit ici d’en appeler à son intelligence – l’interdiction étant de toute façon de pure forme puisque la municipalité décline toutes responsabilités au pluriel en cas d’accident.

La suggestion du danger opère souvent bien mieux que sa formulation prosaïque. Un trou ne fait pas aussi peur que le vide. Par ailleurs, l’oxymore que présentent les termes présence et vide rend le panneau plus percutant que ne le ferait une expression aussi plate que Danger trous.

La redondance est une autre forme de pédagogie, sans doute moins axée sur la confiance que les formes étudiées plus haut.

On peut aussi, aux mêmes fins, exploiter tout un champ lexical : danger, interdiction, risque… Face à tant d’insistance, on se dit que décidément, ça ne sent pas bon. On ne pénètre pas.

Cependant, la concision n’est pas forcément une mauvaise option. Jugez par vous-même : ici, on ne vous fait pas un schéma pour vous expliquer la nature du danger – ce qui risque de vous tomber dessus n’est pas votre problème, tout ce que vous avez à savoir c’est que, derrière le panneau, c’est la mort. Ni plus ni moins. Et avec un point d’exclamation comme un poing dans le nez. Dissuasif, non ? Sans doute pas assez dans le cas qui nous occupe puisque manifestement la chose qui menaçait de mort a explosé. Comme le dit l’expression populaire, « Qui fait le malin tombe dans le ravin » et l’état de ce panneau est à lui seul une leçon pour qui serait du genre à passer outre les mises en garde.

Laisser planer le mystère nous assure que l’usager va rester vigilant à tout danger qui pourrait survenir. On le responsabilise. Ainsi, approchant du canal, il restera sur ses gardes, sachant que la menace peut surgir de partout, d’un canard enragé, d’une péniche à la dérive, d’une glissière de sécurité mal scellée, d’une berge effondrée, d’un pêcheur foudroyé (voir plus bas) + contagieux, etc.

Le message, de par sa double indistinction (de forme – écaillée + déteinte – comme de fond), est paradoxalement plus complet, vous l’admettrez, que le classique ci-dessous :

Ici, le double pluriel insiste sur le fait que des chutes de natures diverses peuvent se produire.

On vous l’explique :

2. la loi des séries

Vous connaissez sans doute la chanson Eveything Happens To Me, rendue célèbre par Chet Baker. Eh bien dites-vous que, quand on n’a pas de chance, on peut se trouver soudain entraîné.e dans une succession de postures douloureuses, sinon fatales, comme on le voit ci-dessous :

(« Chute ; Chute de blocs ; Glissement ; Feu de forêt ; Brûlure ; Intoxication ou asphyxie », nous annonce le panneau)

Telle avalanche de catastrophes peut aussi vous échoir chez vous, sur votre propre marche-pied – n’oubliez jamais que chaque seconde volée à la mort est un coup de chance (l’image qui clôt cette bande dessinée très édifiante me fait toujours frémir par son tragique)

et que si vous ne tombez pas en avant, vous pourrez aussi bien tomber en arrière – à moins que le danger ne soit suspendu au-dessus de vous comme la fameuse épée : pourquoi pas ?

Eh oui, on ne regarde plus ces arbres majestueux de la même manière une fois qu’on a vu l’avertissement : on est décillé pour toujours, arbre = danger.

Bien souvent, le danger vient du dessus. Voyez combien Somarail Track Solution Group MIP flippe sa mère de ce qu’il pourrait vous larguer sur le ciboulot, il en arrive à clignoter sur du papier plastifié : bonhomme bâton mitraillé, point d’exclamation dans un triangle jaune, main agitée sous votre nez, on sent ici une sincérité absente des messages étudiés précédemment. Ne pas donner à sa panique l’aspect policé d’un « c’est vous qui voyez » peut être une stratégie.

Mais revenons à notre loi des séries. Ne faites pas n’importe quoi avec les trains, je vous en conjure : ne sautez pas devant et ne montez pas dessus, malheureux. En toutes choses, faites preuve de bon sens.

Ayez toujours en tête notre bonhomme bâton, rappelez-vous comme il prend cher. Il n’a pas le temps de se relever

que déjà il retombe, foudroyé

– et même si parfois, il l’a bien cherché, le rôle de la signalétique est de le protéger de sa propre bêtise / maladresse.

CAS PARTICULIERS

3. la signalétique se soucie parfois des autres espèces

(Pas toujours, cf. chasse gardée / réservée, zone piégée, etc.) C’est au moins le cas dans cette rue de Gand, où les poissons risquent de mal respirer – normal, me direz-vous, puisque c’est une rue et non un canal, mais s’en rendent-ils bien compte ?

Quant à ce panneau, il protège les escargots de ceux qui voudraient les écraser avec un marteau (tout existe, vous savez, on n’imagine pas ce dont les gens sont capables).

4. la signalétique déjoue les stéréotypes

Ce panneau, par exemple – bien qu’à l’évidence il fasse référence aux Village People – rappelle que, contrairement aux idées reçues, les garçons homosexuels sont suceptibles de relations socialement acceptables et ne passent pas uniquement leur vie au sauna.

5. ça n’arrive qu’ici

Certains dangers spécifiques au bassin minier nous obligent à fabriquer des panneaux qu’on ne trouve pas dans tous les Brico Monsieur.

Avant de clore cette étude sur les stratégies de protection de la population civile par les collectivités, je veux attirer votre attention sur un aspect mal compris de la pédagogie signalétique. Oui, parfois on vous ment.

Mais c’est toujours pour votre bien. Considérez ça comme une alerte incendie, en quelque sorte. En vous exerçant à la discipline et à la prudence, vous allongez votre espérance de vie. On vous apprend à interroger la solidité du sol sur lequel vous allez poser le pied, du treuil qui tient le container suspendu au-dessus de votre tête, du mur auquel vous allez vous adosser. Cependant, je tiens à le rappeler, la collectivité décline toute responsabilité si l’un ou l’autre devait céder. Son truc, c’est la prévention, pas le ramasse-poussière.

de Liège (4)

Les gens les plus attentionnés, doux et généreux du monde vivent à Liège. Ils sont aussi passionnés, créatifs, curieux et bien d’autres choses auxquelles j’accorde beaucoup de prix. Quant à la ville elle-même, elle est étonnante, un peu folle, souvent très drôle ; elle est aussi comme un patchwork de villages disparates, superpose le très moderne au très ancien, les fait cohabiter parfois d’une manière qui fait sourire. Je ne le dis pas de beaucoup de villes mais je pourrais tout à fait y vivre. Avant de commencer mes longues journées d’immersion dans l’écriture et la fabrication de l’objet avec Catherine (et la formidable complicité de Benjamin, Emelyne et Charlyne), j’allais découvrir la ville d’une foulée tranquille ; hier matin, j’ai couru deux heures parce que ça semblait le meilleur moyen de voir le plus de choses différentes en un temps limité. J’ai d’abord longé le fleuve jusqu’à la confluence de la Meuse et de sa dérivation (on appelle outre-Meuse l’île sertie entre le fleuve et sa dérivation ; j’adore la toponymie liégeoise, comme la rue Hors-Château, par exemple, où vit mon amie Marion Renauld – ces prépositions très imagées me plaisent beaucoup, elles me rappellent un cours de linguistique où on réfléchissait au fait que si on peut dire « le pull est dans l’armoire », on ne peut pas dire à l’inverse « l’armoire est hors du pull » ; eh bien, à Liège, peut-être bien que si). Je courais donc au long du fleuve quand j’ai croisé Lisette Lombé, qui faisait une promenade matinale, ce qui était pour le moins surprenant (Liège = 200 000 habitants).

Puis j’ai gagné le parc de la Chartreuse, que j’avais déjà visité deux jours plus tôt et qui m’avait complètement subjuguée, avec ses bâtiments à l’abandon plus que délabrés mais dont l’accès n’est pas interdit par voie de panneaux, parpaings, grilles et autres empêchements si français mais laissés à la disposition et à la responsabilité du public, ce qui est tout de même nettement moins infantilisant.

La ville a renoncé à vendre le site à des promoteurs après qu’il a été occupé par des habitant.e.s – qui se relayaient pour lire La Chartreuse de Parme en entier (Catherine en était, et Charlyne, et Christine Aventin, que j’ai rencontrée), parrainaient des arbres, organisaient des performances, etc. La population a obtenu gain de cause. On peut donc toujours visiter les bâtiments désaffectés, à ses risques et périls.

Hier des bruits m’ont fait peur, je me suis enfuie dans les bois et me suis soudain rendu compte que je me trouvais au sommet d’un rempart. Si, vu du ciel, le dessin du fort a l’air simple, on s’y perd facilement, notamment parce que la nature a repris pas mal de ses droits : d’une part, elle limite la visibilité, d’autre part on y trouve tant de sentiers – plutôt des lignes de désir, à vrai dire – que la perception du site au sol en est bouleversée.

Cette anecdote prouve qu’on ne tombe pas du rempart au prétexte qu’il n’y a pas de panneau danger.

Retour au bord du fleuve, où l’on rencontre donc des poétesses mais aussi des canards peu commodes et

des gens tous nus qui jouent à saute-mouton.

Autre colline, autres visions flippantes : ici, une cage qui m’a évoqué les montreurs d’ours, que j’ai découverte du haut et à laquelle on accède par ce passage.

Nous sommes maintenant à proximité de la Citadelle, sur ce qu’on appelle les Coteaux ; ci-dessous, on aperçoit depuis lesdits un terril que je n’ai pas eu le temps de visiter (ce sera pour la prochaine fois).

Il y a aussi à Liège un goût des passerelles, dont les fidèles lecteurices de ma rubrique National Géo savent combien je le partage.

Depuis la Citadelle, on a une vue particulièrement impressionnante sur la ville ; ici, au lever du soleil. (Une réalité que je ne peux écarter pour la beauté du paysage, cependant, c’est que toutes les collines boisées sont peuplées de sans-abri en tente, parfois en campements entiers ; on en découvre au détour des lacets, plus ou moins visibles depuis les sentiers ; la police ne les ennuie pas, me dit-on, et pour cause : tant qu’ils restent là, les touristes ne les voient pas.)

Une autre passerelle que j’ai beaucoup aimée, outre-Meuse.

Pourquoi écrivais-je que la ville est amusante ? Eh bien, si nous sommes d’accord pour dire qu’une grande ville est toujours un peu en travaux, généralement elle planifie les chantiers de manière à ne par causer sa propre paralysie. Liège, non : le tracé du tram défini, on a commencé à creuser partout en même temps, de sorte que voitures, vélos et piétons naviguent à vue au milieu des trous. Comme le disent mes amies liégeoises : Tant qu’il y a des trous, il y a de l’espoir ; une fois que les constructions sont sorties de terre, tu n’as plus qu’à pleurer.

Une vue de la fac de philo, qui apparaît en tout petit dans notre livre-objet ; j’ai intitulé la photo La phénoménologie de l’esprit.

Bref, I

Liège. I’ll be back soon, c’est sûr…

Californie 8

Mon hier soir, qui est celui d’avant-hier sur un autre continent, après une nuit blanche dans le ciel, le crépuscule s’est présenté en ces termes par la fenêtre de notre chambre :

Et ce matin, qui est en fait hier matin, j’ai couru à Koreatown,

où, comme presque partout dans cette ville, les disparités les plus spectaculaires cherchent désespérément des témoins mais n’accrochent aucun regard sinon celui des profanes que nous sommes, nous, touristes – intrus (We buy houses cash, dit le panneau). Les Angelenos répondent à notre effarement que les sans-abris ne nous feront pas de mal, comme si c’était ce dont il s’agissait ; que des êtres vivants soient réduits à de telles conditions de vie ne semble pas les affecter mais si c’était le cas, comment pourraient-ils vivre là de toute façon ?

Puis nous avons traversé Beverly Hills (et ses villas démesurées au faste parfois grotesque habitées quelques semaines par an mais dont des agents de sécurité armés +en Jeep assurent la surveillance, le reste du temps), La Brea, Melrose,

où cette affiche nous a fait rire aux éclats.

Nous sommes allées voir l’un des sites où David Lynch a tourné Mullholand Drive, les appartements Borghese où vit Betty.

Ensuite de quoi nous avons voyagé – presque 18 heures pour ma part, de LA à Londres à Lille à Bailleul, d’abord avec mon amoureuse puis seule puis avec mes co-Vertébrale(s). J’ai vu le soleil se lever assise plutôt qu’en courant.

Et maintenant, c’est une autre expérience qui commence à la Villa Yourcenar.

Californie 7

Quand je cours, je ne porte pas mes lunettes. La première fois que j’ai vu cette préconisation peinte sur un trottoir, j’ai cru qu’il était écrit NO DOLPHINS.

Parfois aussi, je vois très bien mais je ne comprends pas. Valentina et moi avons fini par nous renseigner sur ce nom (commun ? propre ?) que l’on voit un peu partout à LA (je ne dévoilerai pas toutes les choses ridicules que nous avons imaginées) et nous nous sommes senties très bêtes : X pour Cross, Xing pour Crossing.

Mélange de pubs sur la route du Zebulon.

Comme s’il n’y avait pas assez de millions de palmiers dans cette ville (sans compter leurs ombres),

on en voit aussi beaucoup peints sur les murs – comme ici, à Venice.

Parmi les choses que je voulais absolument faire, il y avait : marcher au bord de la mythique Los Angeles River. J’ai exaucé ce vieux rêve pendant que Valentina faisait ses balances au Zebulon.

Il est arrivé un moment où je marchais entre la rivière et l’autoroute.

Car, s’il y a une chose qui n’est pas qu’une légende, c’est que des autoroutes coupent littéralement la ville. Je n’ai vu aucun endroit, en revanche, qu’on ne peut atteindre à pied comme je l’ai lu à divers endroits. Je chercherai mieux, la prochaine fois.

Quelques reflets de buildings sur des buildings à Downtown, où nous sommes retournées – c’est mon expérience la plus marquante d’ici bien que très loin d’être le lieu que je préfère… On ne s’y sent pas du tout à Los Angeles, ni nulle part ; on se croirait à Gotham City (cf. The Joker).

Une autre expérience que j’ai tenu à tenter, ce qui a fait rire nos ami.e.s ce soir, c’est le bus. Tout le monde m’avait dit que les bus étaient des coupe-gorges. Tout le monde ici a le cerveau déformé par la culture de la voiture et voit des dangers ou des impossibilités partout. Nous avons pris la ligne 7 de Santa Monica à Koreatown. C’est aussi une manière intéressante de voir des rues, des rues, des rues. Les coins de rues ci-dessous, en revanche, ont été photographiés alors que nous marchions.

Le ciel est TOUJOURS très fréquenté à LA. Ci-dessous, à Santa Monica,

dont voici la jetée.

Et quelques miles au sud, voici Venice.

Ce que je voulais y voir, c’était surtout les canaux qui sont le décor d’un roman noir de Bradbury que j’ai adoré il y a une trentaine d’années (moins quand je l’ai relu il y a deux ou trois ans), La solitude est un cercueil de verre.

Ce quartier qui était à l’époque en déshérence est aujourd’hui l’habitat de quelques riches et de nombreuses aigrettes.

Pour finir, voici un portrait de Valentina tiré de quelques nouvelles séries de photos à destination de la presse que j’ai faites ici, en extérieur et dans notre chambre d’hôtel à Koreatwon :

Je lui ai demandé de me rendre la pareille, puis de me rendre l’appareil parce que ses cadrages ne me convenaient pas ; je me sentais mal dans mon corps, qui a pas mal souffert d’une nourriture vegan trop succulente pour la modération. Elle a photographié mes indications sans que je le sache et la série qui en découle nous fait beaucoup rire. Surtout cette photo, qui ne servira pas malgré mon magnifique T-shirt Permanent Draft.