De la constance

Cette semaine, je compulse les albums de famille que mes parents ont accepté de me confier et je m’aperçois que je ne me suis pas réinventée depuis la plus tendre enfance (ça ne va pas me simplifier le monde d’après).

Ci-dessous, un extrait de ma Lettre à une jeune athlète dont je ne ferai jamais rien (je pense) :

« Certaines photos d’enfance semblent contenir en germe tout ce que nous allons devenir. Pour que tu comprennes précisément ce que j’entends par là, voici un exemple qui te fournira un indice de pertinence. Si je devais te donner un aperçu de la manière dont je ressens mon inscription dans le monde, je te montrerais cette photo dont chaque détail révèle quelque chose qui m’est essentiel.

Regarde, je suis dans le manège ; j’ai voulu monter dans le manège. Je suis seule. Mon menton tremble et mon regard supplie ou accuse (difficile à dire, et cette ambiguïté a son importance, comme chaque autre détail) cependant que ma main tient fermement le volant du véhicule, immatriculé 62, d’une couleur indéfinissable (ce genre de couleur au sujet de laquelle on se chamaille, les uns y voyant du bleu, d’autres du vert). Il porte l’inscription Excursions : pas Mickey Mouse, pas Sapeurs pompiers, non, Excursions, ce mot suranné qui étymologiquement signifie « course au dehors » – le programme d’une vie. Note bien que je suis assise du mauvais côté de la voiture, passagère tâchant de maîtriser sa trajectoire à l’extérieur de la courbe.

Tenir entre mes mains des photos qui me révèleraient de toi autant que cela est une perspective à la fois effrayante et exaltante. »

Aujourd’hui, j’ai commencé à scanner des photos tirées des albums de mes parents ; retrouver les décors et les protagonistes de cette enfance si joyeuse est une expérience étrange. Je n’ai oublié aucun carrelage, aucun objet, aucun meuble, aucune robe de mes grands-mères, aucune coupe de cheveux de ma mère, aucune moustache de mon père. J’ai aussi trouvé quelques clichés qui trahissent la constance de mon caractère.

On voit d’abord qu’à trois mois, déjà, je suis l’amie des animaux.

J’ai aussi un clown qui n’est pas sans évoquer celui d’un film qui deviendra l’un de mes films cultes, Poltergeist (1982).

Mais je ne risque pas d’être happée par la neige d’une télévision comme l’est Carol-Anne dans le film de Tobe Hooper car, déjà, je les préfère éteintes.

Mes problèmes de communication, on le constate ici, ne sont pas récents.

Je trouve ma vocation à l’âge de 2 ans. (« Tu en auras noirci, des carnets », remarquait ma grand-mère Denise, il y a une quinzaine d’années, avant d’ajouter, « Si tu as ton bonheur comme ça… »)

Je suis aussi une contemplative et une amoureuse de la nature. (J’adore cette photo, ses couleurs ; si je sortais un disque, elle en ferait sans doute la pochette ; ce serait un disque expérimental avec sans doute un peu de violoncelle.)

Je sais dès le plus jeune âge que je ne veux pas être mère. Je maltraite toutes les poupées que l’on persiste à m’offrir pour tenter de m’attendrir et celle qui se trouve dans ce landau a l’air de me désespérer, ou de me dégoûter.

Je suis de toute façon ce que l’on appelle gracieusement un garçon manqué – je préfère le terme tomboy, peut-être à cause de Princess Nokia et de Céline Sciamma.

(Ici avec mes cousins et grands complices d’enfance, Jérôme et Valérie.)

(Là avec mes copains de maternelle, Grégory et Samuel.)

On s’aperçoit rapidement que je ne suis pas toujours commode. (Qui se douterait que, 40 ans plus tard, on m’appellerait Amy, contraction d’Aimable et de Fanny ?)

J’entretiens Mon Bolide avec amour.

Je me fais des cabanes avec trois fois rien : un tancarville, une natte en rabane, deux torchons, quelques pinces à linge. Ici, je suis entourée de mes merveilleuses grands-mères, Denise et Lucette.

J’adopte très jeune cette manière bien à moi de positionner les pieds, qui aujourd’hui encore fait rire mes amis, et je suis une mélomane précoce.

Ici, je parie que j’écoute Porque te vas de Jeanette, dont je suis fan (j’adore Cria Cuervos – Carlo Saura, 1976.)

En toutes choses, je suis sérieuse. Même sous les flashes, je ne me départis pas de la solennité requise par la communion privée (les Upper Rooms & Kitchens viendront plus tard). Je suis juste derrière la fille aux cheveux bouclés qui regarde l’objectif.

Ce qui ne signifie pas que je boude le feu des projecteurs et le devant de la scène, même si, sur cette photo, par un mouvement qu’il n’est pas compliqué de deviner, je suis au fond, en Joséphine – nous dansons ici sur Le bal masqué de la Compagnie Créole, n’est-ce pas l’archétype de la kermesse ?

13-05

Hier, jour nombre premier, sept mois après la signature du compromis, j’ai enfin dit adieu à ma maison de Lille – adieu à Lille – coupé le dernier lien qui m’arrimait encore malgré moi à cette ancienne vie. Le notaire était un homme extrêmement pointilleux , pourtant il employait la préposition sur suivie des noms de ville (usage pompeux, moche et ridicule contre lequel je m’insurge depuis son apparition, il y a une quinzaine d’années), ce qui m’a laissé penser que la cause de la préposition à était définitivement perdue. Ma meilleure amie s’est moqué de moi : C’est une sentimentale, a-t-elle ironisé quand j’ai dit que non, ça ne m’avait rien fait de voir cette maison pour la dernière fois. Puis elle m’a demandé, dubitative, si j’étais parfois émue de passer devant un endroit où j’avais autrefois vécu et il me semble qu’elle a répondu en même temps que moi : Lambersart. Mon appartement au deuxième étage sur parking, 34 bis, avenue du Colysée, où j’ai vécu de 2005 à 2007 avec Joe et Dame Sam, où j’ai écrit la première version du Zeppelin, où je suis morte et ressuscitée, etc.

Au retour, j’ai fait le tour de mes nouveaux paysages et amis. J’ai vu mon Danny, bien sûr – petit trot en duo de part et d’autre du fil blanc, lancer de carotte, salut, etc.

Mais aussi, pour la première fois depuis le 21 mars, ma danseuse étoile préférée, Carrie, qui m’avait beaucoup manqué.

Et canards, poules d’eau, foulques, cygnes, lapins,

arbres gothiques,

mais toujours pas de Dinah – je ne mentionne même pas la poulette de Danny, que je suis résignée à ne jamais revoir.

Mon autre (très) bonne nouvelle du jour : la parution de ma chanson de geste n’est pas annulée pour cause de coronavirus mais seulement reportée de quelques mois. JMJ, quel soulagement !

JC+47

3 mai, Dame Sam a 90 ans en ressenti chat, elle miaule en boucle, toujours le même son, sans fin jusqu’à ce que je me lève, puis une fois qu’elle a bu au robinet, elle recommence. Elle boit, elle miaule, elle boit, elle miaule, ad lib.

J’allume mon téléphone ; un mail des impôts m’annonce que je peux faire ma déclaration en ligne et je m’aperçois que je n’ai pas reçu les sommes à déclarer par mes éditeurs ; et qu’il faut que je me concentre pour n’oublier aucun déplacement que j’ai fait en 2019, aucun chèque de 127 euros. C’est ça aussi, écrivain : une déclaration d’impôts non préremplie. Et c’est recevoir un mail de l’Urssaf m’invitant à créer mon compte sur tel site mais pour y accéder il faut un code d’activation qui ne me sera adressé, par courrier, que quand j’aurai créé mon espace personnel sur le site. Reçu le 30 avril : un mail disant « Vous m’avez adressé le 6 janvier 2020 un courriel relatif à l’obtention d’un numéro SIRET. » J’y réponds, soulagée, avant de me rendre compte que le mail émanait de veuillez-ne-pas-repondre@urssaf.fr. Pour répondre ? C’est simple : « Vous pouvez nous écrire depuis votre espace sur www.artistes-auteurs.urssaf.fr, rubrique « messagerie ». Ce sont des littéraires, ils ont lu leur Kafka.

Le déconfinement, ce sera ça aussi – outre que mon amour va regagner sa vie parisienne. Véto. Impôts. Urssaf. Remplacement de machine à laver. Travaux. Dossiers en cours. Signature notaire. Relevés de compteurs. Appels à l’assurance, aux eaux du Nord + électricité + gaz pour résiliation de comptes (je ne connais même pas le nouveau nom des opérateurs que j’avais choisis il y a 7 ans et demi, je n’y comprends plus rien, je suis perdue, comme une personne âgée seule et gâteuse). Etc. Tant de choses qui font regretter d’être un être humain.

Ces pensées méritent bien un Far West muré.

En attendant, je fais ma lessive à la main et, mon amour s’étant blessée en terrassant le jardin hier, je poursuis seule cette entreprise ridicule, sans fin. Je ne me rappelle pas pourquoi je me suis lancée dans une tâche qui me détruit le dos et me prend tant de temps que je ne peux même plus m’offrir le luxe de courir.

En bêchant, je me dis que je n’aimerai pas non plus être un ver de terre. Rien de spéciste, juste, je préfèrerais vivre dans le ciel ou dans l’eau que dans la terre, je suis claustrophobe. Je ne peux pas rêver d’être un ver de terre, me dis-je, et soudain j’ai mal au cœur parce que je me dis que sans doute, personne ne rêve d’être un ver de terre.  C’est ridicule : les vers de terre s’en tamponnent le coquillard, de ne pas faire rêver de grands crétins tels que nous, qui doivent résoudre des casse-têtes du genre Urssaf – on ne les fait pas rêver non plus, j’en suis persuadée. Soudain, je me rappelle une chanson de Bascom Lamar Lunsford, I Wish I Was a Mole in the Ground, sortie en 1928 ; certes, une taupe n’est pas un lombric, mais j’aime penser qu’un être humain puisse rêver de vivre dans la terre et je m’en rassure un peu hâtivement, sans entrer dans les détails.

 Mon texte sur les terrils m’échappe tout autant que le jardin.

Aujourd’hui, je me flanquerais bien un coup de bêche dans le crâne, qu’on n’en parle plus.

Je décide de sacrifier ce journal de déconfinement de toute façon sans intérêt pour ne pas perdre encore plus de temps que ce foutu jardin ne m’en fait déjà perdre. Et puis c’est bien de m’arrêter à JC+47, parce que 47 est un nombre premier, ce que n’aurait pas été 54, si j’avais attendu le dernier jour du confinement.

Quittons-le sur ces emplacements publicitaires disponibles – c’est ma manière de souhaiter le meilleur au monde d’après.

JC+46

Nous avons décidé de consacrer notre week-end au jardinage, mais avant toute chose, nous n’avons pas d’autre choix que d’entreprendre des travaux de terrassement – manuels. Comme j’ai plus de muscles dans les jambes que dans les bras, j’improvise une technique pour retourner la terre, qui consiste à sautiller sur la bêche. Ensuite, il faut frapper longuement chaque bloc avec une serfouette ou une griffe (puisque ce sont les outils dont nous disposons) pour détacher la terre des racines. C’est moins fastidieux que l’extraction des adventices pièce par pièce.

(Force est de constater que les plantes qui s’en sortent le mieux dans le jardin sont celles auxquelles je n’ai pas touché.)

Il est difficile d’épargner toutes les vies qui grouillent là-dedans : diverses sortes de vers, de chenilles, de coléoptères et une multitude de minuscules fourmis jaunes (mais qu’est-ce que c’est ?) Nous faisons notre possible pour blesser le moins possibles de ces habitants de la terre. Nous comprenons que nous n’aurons pas terminé à la fin du week-end – et quand nous pensons à toutes les étapes qui suivront celle-ci, nous sommes un peu fatiguées. Notre voisine, Peggy, va plus loin : Vous n’aurez jamais fini, soupire-t-elle. Par ailleurs, nous avons des douleurs un peu partout – avec une dominante lombaire en ce qui me concerne, pour la seconde fois du confinement.

Nous partons en promenade en fin d’après-midi mais devons renoncer, en cours de route, à saluer nos lapins : nos corps ne tiendront pas en un seul morceau jusqu’à notre spot secret. En désespoir de cause, nous allons faire quelques courses. Nous croisons Peggy trois fois. Elle est au téléphone mais chaque fois nous reprenons notre échange discontinu en riant. Ils ont de bons vins, ici, me lance-t-elle alors que j’attends masquée devant les Vins Gourmands.

Un emplacement publicitaire disponible au Far West de Loison-sous-Lens.

JC+45

Au réveil, je cherche un mot. Le mot par lequel ma grand-mère Lucette désignait la brioche qu’elle achetait chez Maillet, le boulanger de son village Vendin-les-Béthune. Alors que je respire les cheveux de mon amour et que j’ai cessé de chercher, le mot me revient spontanément : pain-gâteau. Je suis pétrifiée à l’idée que j’aurais pu l’oublier – à l’idée que je pourrais perdre la mémoire de ce qui a fait la saveur particulière de ma vie.

Pour l’instant, ça va.

C’est le 1er mai alors voici une photo de mon muguet – inutile de le couper pour jouir de son parfum et de ses belles petites clochettes.

La fête du travail est aussi l’occasion de signaler l’existence, dans le bassin minier, de parcs d’activités – de grande(s) activité(s), même – dont l’un côtoie notre spot de lapins secret ; un autre, encore plus près de chez moi, est le bien nommé Parc d’Activités Les Oiseaux.

Le 1er mai, c’est aussi le salon du livre d’Arras, qui cette année a lieu sur un site Internet intitulé Le monde d’après. J’y ai participé, comme presque tous les ans, cette fois sous forme d’un texte qui livre ma vision lumineuse du monde d’après. Je me réjouis que la comédienne Lyly Chartiez en ait fait une super lecture, que l’on peut entendre ici.

Dans le monde d’après, je pourrai de nouveau courir ici comme dans le monde d’avant. C’est déjà pas mal.

Le 1er mai, c’est aussi le jour où je lance deux nouvelles rubriques, pour me faire pardonner d’avoir abandonné successivement toutes les autres, et je sais que Le gant du jour vous manque tout particulièrement. Ces nouvelles rubriques seront officieuses, c’est-à-dire qu’elles ne seront si systématiques ni annoncées en gras. Elles seront consacrées respectivement aux emplacements publicitaires disponibles et au Far West du bassin minier. C’est parti.

Emplacement publicitaire disponible

et Far West. Voilà, comme on dit.

Le 1er mai, nous travaillons activement la terre, mon amour et moi, faisant avec nos muscles le travail d’outils aux noms barbares tels que scarificateur ou aérateur-carotteur, dont nous ne disposons pas. Nous avons quatre outils dont deux ont perdu leur manche. Nous voulons notre prairie mellifère, nous allons tout donner. Le soir, nous avons tout juste la force de prendre l’apéritif en écoutant du jazz et en regardant ma rencontre avec Amandine Dhée à la librairie la Forge en direct sur la chaîne Youtube de ma filleule (je suis marraine de La Forge, mais pas de ma nièce – qui, quant à elle, a une chaîne Youtube consacrée à son cochon d’Inde Noisette). Merci à Gwenaelle Bel pour cette initiative.

JC+44

Alors que ma première consultation médicale par vidéo vient de s’achever, avant que je ne m’aperçoive que l’ordonnance ne dit pas la même chose que le médecin pixelisé la minute précédente (je n’aime pas le vingt-et-unième siècle), je surprends un chat en pleine tentative de meurtre et descends l’escalier en courant. L’assassin relâche la tourterelle, qui s’envole dans une nuée de plumes, et je poursuis le chat jusqu’au fond du jardin en criant, Ne remets pas les pattes ici, saleté ! Un peu plus tard, je le vois discuter paisiblement sur le mur du jardin avec le chat pelé qui voudrait que je l’adopte et je lève le poing. Mon amour menace de lui envoyer une racine de pissenlit et il s’enfuit.

En 2004, j’ai sauvé un bébé tourterelle des griffes de mon chat bien-aimé Joe ; pendant un mois, chaque jour, j’ai couru avec Léopold posé sur le dos de ma main pour l’aider à s’envoler (c’est ce qu’on m’avait conseillé – et aussi de le lâcher depuis le haut du mur, ce que j’ai fait, avec pour conséquence qu’il est tombé par terre le bec le premier), jusqu’au jour où il a réussi. Un merle que j’ai brièvement appelé Albert n’a pas eu autant de chance. Ci-dessous, une photo de Léopold et moi. J’avais trente ans.

Ce soir, mon amour et moi marchons dans les rafales de pluie glacée puis au soleil puis sous les cathédrales de nuages noirs jusqu’à notre terril secret, où peu de nos congénères ont dû se promener aujourd’hui, de sorte que nous voyons vingt-trois lapins, malgré la luxuriance de la végétation. Nous exultons.

Pour la première fois, nous passons auprès du pont rouillé de la rue Edison sans qu’un soleil écrasant m’empêche de le prendre en photo, alors le voici.

Aujourd’hui, la circulation automobile me semble insupportable et j’ose à peine imaginer combien je serrerai les dents quand elle aura repris son rythme habituel. Nous apercevons un groupe de six ados qui traînent la patte en capuche comme au bon vieux temps ; un car de police passe à côté d’eux sans sourciller. Avons-nous raté quelque chose ?

Autour de moi, nombreux sont ceux que la perspective du déconfinement ne réjouit pas.

JC+43

Aujourd’hui, mes jambes sont boursouflées par les morsures d’araignées. Je prends mon texte en cours et je le plie et je le casse pour voir si ça produit de la lumière. Il ne pleut pas au moment où je cours, on pourrait prendre ça pour une grâce accordée par le ciel mais j’aime courir sous la pluie, à la belle saison, et aujourd’hui je m’agace d’avoir trop chaud. Danny court avec moi, nous sommes des animaux d’habitudes. J’ai l’impression que nous nous connaissons bien, maintenant, et j’oublie presque que cet ami est un âne. J’écoute Jarboe blues, Jarboe metal, Jarboe  expérimentale (Jarboe a grandi à la Nouvelle-Orléans, ses deux parents étaient des agents du FBI et elle a assisté, enfant, à des cérémonies religieuses incluant des manipulations de serpents), je la mets seulement sur pause le temps de traverser le terril du psychopathe – je veux garder mes sens en alerte. Je passe toute cette traversée à chercher des angles de fuite au cas où je serais confrontée à ce que j’imagine sous forme d’une silhouette massive, haute et carrée, hirsute, avec une hache ou un bidon d’essence à la main.

Je suis dans le mauvais film. Ma meilleure amie étudie les pandémies. Ce soir, en vidéo, elle nous expose diverses conclusions possibles. Je n’ai pas suivi les infos depuis plus de trois semaines maintenant et tout ce que j’apprends est de seconde main, parfois interprété par des cerveaux hyperactifs, de sorte que pour moi, désormais, le coronavirus est une création humaine échappée d’un labo P4 à Wuhan, où travaille le mari de l’ancienne ministre française de la santé. Je me demande si c’est une donnée largement répandue et considérée comme fiable et indiscutable ou si, à supposer que j’aie l’envie + la possibilité de me trouver en société, on me dirait conspirationniste. Ça m’est égal de toute façon.

Jarboe avec Helen Money, Hello Mr Blue

JC+42

Nous poursuivons notre jardinage, assistées par Dame Sam que l’on aperçoit ici en arrière-plan alors qu’elle va tasser le tas de déchets verts – qui sera bientôt plus haut que moi. J’ai un accès de mélancolie quand je vois ce nid d’oiseau abandonné, bardé de plastique. Je hais le plastique.

Nous travaillons beaucoup, aussi, chacune sur notre ordinateur, puis vient l’un de nos moments préférés : la promenade du soir. En sortant, je me sens privilégiée quand nous découvrons que la maison est la seule de la rue devant laquelle un coquelicot ait décidé de pousser. Quel honneur !

Ce gant est, je pense, le premier que nous ayons croisé au spot de lapins, où il rejoint l’équivalent de ce qu’un camion-poubelle plein aurait pu déverser sur la pente du terril – avant l’ère du tri sélectif puisque le verre et le papier s’y mêlent aux divers plastiques.

Là-haut, par chance, c’est très propre. Là-haut, ce n’est pas à cause des détritus qu’on ne voit plus tellement les lapins mais en raison de l’épanouissement des ombellifères et des orties blanches. Je suis en short, c’est vivifiant.

Vers l’ouest, la vue est particulièrement belle aujourd’hui.

L’annonce que nous n’avons pas écoutée soulève chez nous quelques réflexions douloureuses. Je crains le déconfinement autant que j’y aspire. J’ai hâte de revoir mes proches, de faire des virées sur Mon Bolide, de courir dans la nature, de me débarrasser enfin de ma maison lilloise (sept mois après la signature du compromis), etc., mais je ne veux pas être séparée de mon amour. J’ai pris l’habitude du luxe qu’est sa présence auprès de moi à chaque instant : comment y renoncer pour reprendre le fil discontinu de notre vie habituelle ? Je vais sans doute devoir la séquestrer.

JC+41

Adieu jardin mellifère : ma voisine a demandé incidemment à mon amour quand nous avions l’intention de tondre la « pelouse », se disant dérangée par les aigrettes de pissenlits. Pour la première fois en 45 ans de carrière sur cette planète, je passe donc la tondeuse. Je vois les pâquerettes et les pissenlits disparaître, broyés sous le bruyant engin, et ça n’a aucun sens ; je vois fuir les abeilles, guêpes, bourdons et papillons, espère que je ne massacre pas trop d’insectes, pas trop d’escargots, de limaces et d’araignées en même temps que je décapite ces belles fleurs.

Nous décidons de conserver un espace de liberté à l’usage de toutes ces espèces, au fond du jardin, autour du figuier qui a vécu sept ans dans ma cour commune à Lille et qui s’épanouit aujourd’hui en pleine terre. Malgré tout, mon amour et moi sommes déprimées ; nous décidons de semer des graines de fleurs des champs avant la pluie pour racheter cette barbarie, rêvons de nous réveiller un matin pour trouver une prairie piquetée de couleurs et des insectes encore plus heureux bourdonnant à sa surface.

Que regarde mon amour, au retour de la jardinerie ?

Un oiseau.

Et, près de chez nous, il y a un zeppelin.

Moins aérien : en route, nous croisons un gant XXL. Plus grand que mon pied (pointure 39,5). Où est Oasis ?

De retour à la maison, nous jardinons jusqu’à ce que le croissant de lune devienne flou. Vous êtes acharnées, ce soir, commente ma voisine. Il est vrai que mon amour mériterait autant que moi la devise que mes amies m’ont attribuée, il y a bien longtemps : Toujours tout dans la mesure.

Par ailleurs, je suis inquiète. Dame Sam montre des signes de sénilité alors qu’elle doit vivre pour toujours et la poulette de Danny a disparu depuis une dizaine de jours – je ne suis pas sûre de vouloir savoir ce qu’elle est devenue.

JC+40

Nous partons tôt de la maison, pour éviter les promeneurs du dimanche. Nous ne sommes pas venues au bord de la rivière depuis trois semaines et découvrons que la végétation est en train de tout manger, y compris l’escalier biscornu qui nous amène au bord de l’eau.

Nous surprenons un concerto de grenouilles – à moins qu’il ne s’agisse des fameux crapauds calamites qui peuplent en abondance les terrils – qui rivalise avec le conciliabule des oiseaux. Quand nous approchons de l’étang, tout le monde se tait, pas trace des batraciens, que l’on devine facétieux (je refuse de croire que nous puissions inspirer la méfiance).

Nous trouvons plusieurs cirques de poteaux dont le mystère n’est pas loin d’égaler celui des agroglyphes : was ist das ? Au fond, je n’ai pas envie de le savoir, je préfère laisser vagabonder mon imagination. Un marcheur nordique nous interpelle en pleine nature. Nous nous immobilisons comme des chats sur le qui-vive, pensant qu’il s’agit d’un policier (il est bleu marine) et j’aiguise mon regard le plus assassin. Un mètre de distance ! nous crie-t-il. (Nous nous tenons la main.) Non, je plaisante, ajoute-t-il. Je regrette de ne pas avoir fait semblant de rire quand l’idée me vient, qu’il pourrait nous dénoncer.

Le bonheur, qu’est-ce sinon marcher avec l’amour de sa vie sur un petit chemin au bord de la Souchez ?  Un moment, j’oublie que la fin du confinement approche, qui verra ce trésor regagner sa vie parisienne ; je savoure le fallacieux mais exquis sentiment d’éternité qui ramollit les zones les plus sombres de mon âme et les transforme en pur miel.

Au bord de la véloroute quasi déserte, cette maison à laquelle je trouve un petit côté western.