Des poèmes à Joe

Extrait et chutes de Collier de nouilles (Les Carnets du Dessert de Lune, 2008.) Attention, âmes chagrines, ce billet comporte des photos de chats – ouais… Pour ne pas mentir, j’en ai des milliers, de Joe, de Dame Sam, de Joe avec Dame Sam, sur Dame Sam, sous Dame Sam, et j’ai réussi à n’en sélectionner que cinq, dont quatre floues, alors ne vous plaignez pas.

(Joe noyé dans la lumière, avenue du Colysée avec un y, Lambersart, en 2006 – alors que j’écrivais la première mouture du Zeppelin et, parallèlement, ce qui allait devenir Je respire discrètement par le nez.)

Mon chat et sa bipède (deuxième partie)

« beaucoup de gens regardent Joe comme un chat alors qu’en fait
c’est Joe
l’un de mes êtres vivants préférés

il m’apprend comment aborder la vie parce que moi je m’y prends comme un gland de mocassin
il faut
renifler doucement les choses
les observer longuement
les manger si elles sont comestibles et sinon, en faire le tour plusieurs fois avec des yeux ronds
il faut
manger, se laver, dormir, jouer, explorer et faire des câlins, tel est l’enseignement de Joe :
des préceptes qui m’ont appris à vivre le ventre dénoué

moi je dis
si un chat peut m’apprendre tout ça, alors peut-être que oui
Joe est un chat »

(Joe psychédélique, rue Brûle-Maison, Lille, 2004.)

Tête d’affiche, pattes de lapin

« Dans les fictions, toujours les chats sont des éléments décoratifs, au mieux des ficelles narratives censées suggérer au public que le personnage ne sait même pas s’occuper d’un chat, ou qu’il est seul au monde et qu’un chat est toute la compagnie qui lui soit échue sur terre, toutes choses amenées à changer au cours de l’édifiante fiction, à mesure que le personnage lui-même nous offrira le glorieux spectacle de sa mutation en individu digne de respirer l’air terrestre vicié. Exit alors le chat-accessoire, dont le petit nom, si tant est qu’il a été mentionné, déjà nous échappe.

Et dans la vie des gens chez qui parfois on va boire un verre, les chats sont des ombres glissantes et anonymes, qui dans le pire des cas laissent des poils sur les coussins du divan. Des meubles salissants, des vases au pas chaloupé, des photos encadrées nécessitant gamelles et litière, des cactus posés entre la fenêtre et le rideau, des accessoires de jardin s’ils ont de la chance, des tamagotchis sans piles. Ces gens croisent leur chat entre le divan et le frigo, ils passent là, devant leur chat, sans le voir. C’est à se demander pourquoi ils ont un chat, pourquoi ils ont fait la démarche d’en adopter un, ce qui a bien pu leur passer par la tête et combien de temps ça a pris pour y passer.

Moi, toujours quand je croise mon chat dans l’appartement ou le jardin, j’entre en interaction avec lui ; au minimum, si je suis extrêmement pressée, je dis ça va, Joe ? en sautant par-dessus les meubles (ou Joe) de mon pas le plus élastique, et alors Joe cligne des yeux, ce qui signifie que oui, il va plutôt bien. Comme un chat. Et pourtant je n’ai pas eu la démarche volontaire d’adopter un chat, je ne me suis pas rendue là où l’on peut adopter un chat, choisissant entre plusieurs chats ce noir et blanc avec sa petite tête bicolore asymétrique, ce ventre marbré et ce regard stupide. C’est Joe qui m’a choisie : il est entré par ma fenêtre un beau matin, a pissé dans le pot du yucca, mangé la boîte de thon que je lui ai proposée faute de mieux, bu l’eau teintée de lait dont j’avais rempli une coupelle à cacahuètes faute de mieux, puis il s’est couché sur le divan avec un air à ne pas vouloir être dérangé, alors pendant qu’il dormait je suis allée au supermarché le plus proche acheter des gamelles, un bac à litière, un sac de litière, des croquettes fourrées, des boîtes de boulettes en sauce, un collier et une capsule pour mettre son nom et son adresse dedans, et quand Ava est rentrée du travail le midi, je lui ai dit au fait, on a un chat. Il va falloir s’occuper de ses vaccins.

(Joe sur mes jambes, rue de Valmy, en 2001, alors que je viens de le recueillir.)

Voilà comment Joe est arrivé chez moi. Et depuis il me suit partout, au gré de mes déménagements, avec son collier, ses gamelles, sa litière, ses jouets et son carnet de santé dans sa grande valise bleue grillagée assez grande pour le contenir.

C’est Joe qui a décidé de tout, sauf peut-être de son nom, quoique, si vous le regardez attentivement, pas de doute possible, c’est Joe le nom qu’il devait porter. Un jour Joe a décidé qu’il lui fallait un jardin, je lui ai dit qu’on allait voir ce qu’on pouvait faire avec notre compte en banque souffreteux et le marché de l’immobilier. Eh bien c’est une excellente idée qu’il a eue là, parce que maintenant je suis heureuse, moi aussi, de pouvoir jouer au badminton sur la pelouse, les arbres pour filet et Joe pour ramasseur de volants.

Avec Joe, comme avec les êtres humains qui constituent le reste de mon entourage, on s’efforce de vivre en bonne intelligence et de se donner l’affection que l’on ne saurait attendre du reste du monde.
Parfois je m’étends sur le lit, l’après-midi, parce que les angoisses me donnent des nausées et rendent ma nuque trop friable pour qu’on lui confie le poids de tout une tête ; Joe apparaît bientôt à la porte de la chambre, la patte sur la hanche. Puis il vient se poser sur moi et pousse ma tête de la sienne, allez, quoi, secoue-toi un peu, et si je n’en ai pas le courage, il n’insiste pas, il s’étend sur mon ventre et ronronne et ça fait comme un doux massage qui dénoue les intestins. On finit toujours par se relever, moi souriante et lui sautillant.

(Joe cool, Lambersart, 2007.)

Il est plus délicat que beaucoup de bipèdes. Les bipèdes, quand vous avez des angoisses, ça ne connaît que l’apitoiement, la douche froide et les comparaisons avec des maux aussi divers que la famine, le handicap physique ou les familles désunies. Avec ça.

Alors j’estime que Joe mérite plus dans ma vie et mes fictions qu’un rôle de figurant.

Je dis ça pour ceux que ça soûlerait, Joe, Joe, Joe ; essayez simplement d’oublier que c’est un chat, et alors son importance capitale vous apparaîtra en néon. »

(Joe et Dame Sam en 2008, rue Charles Quint, Lille.)

Nouvelles du monde

« Joe est étendu sur la table basse du salon et il se lèche précieusement les pattes tout en cherchant, du coin de l’œil, une connerie à faire. On pourrait croire, à le voir pousser des objets au bas de la table à petits coups de patte, qu’il aimerait se défouler un bon coup dans le jardin, mais non : parfois mon chat aime traîner toute la journée en pyjama. Il regarde d’un air morne les stylos, livres et briquets gisant maintenant sur le tapis tunisien, puis se dirige d’une démarche nonchalante vers sa gamelle pour voir si des boulettes de viande en sauce n’y ont pas poussé depuis la dernière fois, et revient dans le salon, shootant au passage sans conviction dans ses jouets.

Il trouve une tache de soleil assez grande pour lui sur le divan et s’y prélasse, roule sur le dos, se fait les ongles avec les dents.

Parfois il me lance un regard agacé, tu n’as rien d’autre à foutre que d’épier le moindre de mes mouvements ? Voilà ce qu’il semble me dire. Alors je me tourne vers mon écran d’ordinateur et poursuis mon texte. Joe saute sans délicatesse sur mes genoux, il ne sait pas comment se mettre, tourne en rond pendant quelques minutes en malaxant mes cuisses comme un oreiller dont on modèle le kapok à la convenance de son crâne. Il s’endort enfin. Parfois, quand il rêve, des grognements et des coups de patte cotonneux rompent un instant son atonie posturale, alors je ris et il ouvre à demi un œil luisant. Se traîne en chaussettes jusqu’à sa gamelle.

La signature de la Constitution provisoire irakienne a débuté tout à l’heure à Bagdad sans que j’aie rien compris à quoi que ce soit dans toute cette affaire, ni rien appris, sauf peut-être que je ne sais rien. Joe se roule dans la tache de soleil sur le divan, je l’entends ronronner à travers la voix de Dusty Springfield et ses arrangements made in Memphis. »

(Jouet de Joe, rue Abélard, Lille, 2005.)

Grues grues

grues extatiques

(Rue Jean Jaurès, Lomme.)

grues alanguies

(Rue Philippe de Girard, Lomme.)

grue déchirante

« Summer arrives
With a length of lights
And summer blows away
And quietly, it gets swallowed by a wave
It gets swallowed by a wave »

The Decemberists : Summersong (sur l’album The Crane wife).

Montreuil

Vendredi je serai au Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil. Au programme : rencontre avec la Néerlandaise Annet Huizing, auteur de Comment j’ai écrit un roman sans m’en rendre compte (Syros) devant rien moins que six classes de collège ; je parlerai de La vitesse sur la peau. Retrouvez-moi aussi sur le stand du Rouergue de 12h30 à 13h30 et de 15h à 16h.

Stendhal Hors les Murs (ex Missions Stendhal)

Les 12 lauréats 2017. Entre parenthèses, le pays de destination.

Salim BACHI (Cuba)
Fanny CHIARELLO (États-Unis)
Marion de DOMINCIS (Algérie)
Cédric GRAS (Albanie/Kosovo/Serbie)
Marion GUENARD (Égypte)
Yasmine KHLAT (Liban)
Niels LABUZAN (Botswana)
Gwen LE GAC (Argentine)
Gaspard MARIE-JANVIER (Israël)
Mathilde RAMADIER (Norvège)
Nicolas RICHARD (États-Unis)
Emmanuel RUBEN (Bulgarie/Roumanie/Ukraine)

(Soon, soon, soon… Pour un mois de résidence.)

Lecteurs.com

Je réponds à quelques questions de lecteurs sur lecteurs.com :
le-zeppelin
« Retrouvez les réponses de Fanny Chiarello à ses lecteurs à propos de son roman Le Zeppelin

Pour rappel, la critique de Christophe Robert pour « Le Zeppelin » est à lire ici

Sophie Dupont : Comment vous est venue l’envie d’écrire ce livre ?

Tout est dans le premier chapitre, qui ébauche vraiment la période pendant laquelle j’ai écrit la première version du Zeppelin. Ce chapitre est à la troisième personne parce que j’avais dix ans de moins à l’époque dont il est question : j’avais besoin de cette distance pour l’évoquer, mais ça n’en parle pas moins de moi. Pour résumer, le Zeppelin était ma réaction au traumatisme du 11 Septembre – il pourrait aussi être une réponse aux attentats plus récents. J’ai voulu écrire un roman qui tournerait en dérision les structures du film catastrophe pour montrer que dans le monde que je décris, non édulcoré, non hollywoodien, il n’existe rien de tel que l’héroïsme et la solidarité. J’ai choisi ce biais en hommage à Richard Brautigan, auteur qui a détourné plusieurs genres romanesques (roman noir, gothique, western, etc.) et dont la lecture m’a aidée à surmonter l’horreur de vivre dans un monde où tout me rappelait l’échec du collectif. Ce dernier est évidemment le sujet du Zeppelin.

Qu’avez-vous souhaité transmettre à votre lecteur ?

Je ne pense jamais aux lecteurs quand j’écris, c’est la plus grande honnêteté que je puisse avoir envers eux ; l’inverse serait de la séduction. Ma démarche est toute dédiée à la recherche littéraire, sans considération parasite et surtout pas commerciale.

Vous êtes vous rendu compte à un moment que votre écriture pouvait désorienter le lecteur ?

Écrire consiste à créer une langue singulière dans la matière du langage commun. C’est en tout cas ma vision de l’écriture, je suis de cette école-là : de celle qui accorde plus d’importance à la manière de raconter qu’à ce qui est raconté. En tant que lectrice, de la même manière, je ne suis pas une consommatrice mais une exploratrice d’écritures audacieuses et d’univers inédits, qui seuls m’intéressent. Je ne vais pas très loin dans un livre qui ne me désoriente pas, que je le lise ou l’écrive.

Quel est le lien entre l’avant-dernier chapitre et le reste du livre ?

Dans le chapitre qui le précède, « Ouroboros : titre d’un seul chapitre », on voit l’auteur fictif se plaindre de ce que son roman s’est annulé lui-même ; le chapitre « Tous ne seront pas épargnés » vient donc remplacer tout ce qui a précédé et montre la manière dont se seraient étripés les habitants de La Maison si le Zeppelin n’avait pas survolé la ville, ce en quoi je sous-entends que la violence n’attendait qu’un déclic pour exploser, et que le Zeppelin n’a été qu’un prétexte au déchaînement collectif dans cette ville plombée par un ennui existentiel profond.

Clara Defachel : Dans Le Zeppelin, tous vos personnages ont un côté marginal, voire inquiétant. C’est à eux que vous cédez la narration, qui reflète de fait leurs caractéristiques.

Je ne cède pas la narration, je la partage avec douze autres personnages. Par ailleurs, un angle d’approche de ce roman serait de considérer cette polyphonie douteuse comme un portrait de l’auteur en puzzle, alors je vous en donnerai, de l’inquiétant !

Quel était à votre sens le meilleur narrateur ?

Je ne comprends pas la question. Qu’est-ce que ça veut dire, « meilleur », quand on parle de personnages fictifs ? En tout cas, si j’avais estimé qu’il y en avait un « meilleur » que les autres (mais vraiment, quel drôle de concept !), je n’aurais pas écrit un roman polyphonique.

Parmi les habitants de La Maison, y en a-t-il un capable de racheter tous les autres ?

Le double de l’auteur, puisque d’une part il est omniscient et conscient, et que d’autre part il peut tout rejouer ; Sylvette Dix-Sept est son double allégorique en ceci qu’elle a également le pouvoir de réécrire cette histoire dont elle connaît la plupart des paramètres.

Question qui m’intrigue fortement (j’ai bien remarqué la chose, mais n’ai pas su trouver son sens) : pourquoi tous les personnages natifs de La Maison ont-ils un nom commençant par S ?

J’ai adopté le principe du Livre des Origines, registre d’état civil canin qui préconise de donner aux chiens de race un prénom commençant par telle ou telle lettre selon l’année de leur naissance. À La Maison, ce principe onomastique est resté bloqué depuis des générations sur le S, preuve supplémentaire de la fossilisation avancée de sa population, qui ne fait guère qu’entretenir ses superstitions – ce qu’elle appelle des malédictions. J’ai choisi la consonne sifflante parce qu’elle me paraissait convenir à une ville damnée qui n’existerait dans mes pages que le temps de s’autodétruire et de terrasser un zeppelin.

Merci Fanny Chiarello !

Karine Papillaud »

Merci à eux…