L’ambition

le monde tombe en poussière d’atomes dès
que j’essaie de l’étreindre pourtant il faut
me dit-on, payer mon tribut pour justifier
d’être assise à sa surface cendreuse il faut

sourire à son illusion et courir dans le sens
du maillage il faut vouloir exister toujours
plus fort dans des yeux qui ne me sont rien

pour qu’ils me réverbèrent l’illusion de
ma propre lumière, c’est ce que l’on me dit

mais je préfère photographier des rideaux

Country kitchen

Vous avez égaré vos souliers du dimanche et n’osez pas vous présenter à l’église ? Vous n’avez pas entendu les cloches parce que vous avez bu votre samedi soir jusqu’à la glotte et vous souhaitez vous repentir dans les formes ? Indiquez-moi votre adresse et je vous dirigerai, par retour de pigeon, vers la niche, l’autel ou le calvaire les plus proches de chez vous afin que vous puissiez vous y flageller ou y rendre hommage au Très-Grand – via son fils, la mère de son fils ou l’un de ses saints. (Service payant mais vraiment pas cher : donnez ce que vous auriez donné à la quête, ça financera mon Coca-Cola du dimanche soir – le simple mot apéro fait très mal à la tête.)

(Rue de Messines, Verlinghem.)

Tim Hecker : In The Fog II

Pour C. C.

j’ai couru pour toi comme tu me l’as
demandé je t’ai emmenée à la campagne
près de l’autoroute qui poursuivait son
bourdon nous avons couru 27 km

j’ai tâché de passer des musiques qui
pourraient te plaire la pluie était fine et
il n’y avait que nous sous les nuages

nous étions bien tranquilles là sans
Rideaux ni Voilages pour rompre le fil

de notre méditation en mouvement

Jambes en l’air (4)

Ma vie est parfois difficile, dans la mesure où elle me confronte à un fléau social que je nommerai la question normative. Si j’avais été secrétaire ou manucure et que j’étais une mère de famille honorable, me poserait-on des questions du genre, « Vous avez un travail, à côté ? » ou « À quel âge avez-vous pris conscience de votre hétérosexualité ? » Puisque la civilisation me considère comme un phénomène de cirque, dites-moi pourquoi je me priverais de cette série de jambes en l’air ? Au programme aujourd’hui : moulin, poste électrique et tunnel qui fait flipper (en plus la lumière est bleue). Les gouttes de pluie sur l’objectif vous rappellent combien je donne de ma personne pour votre divertissement…

Déperditions

(Dans le livre Projet urbain de David Mangin et Philippe Panerai, aux éditions Parenthèses, collection Eupalinos.)

Le prospect détermine l’écart entre les bâtiments et leurs hauteurs respectives : un véritable Tetris en 3D. La ville est question de prospect, pourtant elle a des trous, de minuscules déperditions. C’est rassurant – un jour, on y trouvera sans doute des bornes Amazon, des Starbucks drive ou, dans les quartiers populaires, des réparateurs de téléphones mobiles (les nouvelles échoppes de cordonnier), des kebabs à emporter. Profitons de ces espaces vides où les yeux et l’esprit ont encore le loisir de respirer.

(Rue Rivoli, Lille Fives.)

(Avenue du Maréchal de Lattre de Tassigny, Saint-André-lez-Lille.)

help-help-help

Je reprends bientôt les déplacements professionnels et cette perspective fait du tricot avec mes viscères – des mailles serrées. Je serai seule sur Mars, je ne pourrai pas courir à Mons-en-Baroeul et mon chat ne veut pas m’accompagner (elle a horreur du TGV). Je remercie d’avance Marion, qui me sauve le Binic, et Ben, qui me sauve la Villeurbanne, mais il reste encore des sauveurs à trouver pour le Jura, la Champagne-Ardennes et le Berry. Allez, on se mobilise, les amis, on m’envoie ses disponibilités par pigeon.

Meredith Monk : Doctor/patient (l’une des rares pièces vocales de Meredith qui comporte des mots – enfin, des mots : « help »)

Selbstportrait mit Katter

Si vous venez de nous rejoindre, comme on dit à la radio, cette série de billets a ses règles bien établies : je m’amuse à ramasser des images comme des cailloux et à les agencer en haïkus visuels ; en-dessous, j’écris des poèmes de 4-3-2 et 1 vers. Désormais, de temps à autre, je relèverai des phrases dans les musiques que j’écoute en courant (et donc en ramassant les cailloux), à supposer que ce soit de la musique vocale et de moi intelligible, et les intégrerai dans les poèmes. Je me contenterai à l’avenir de signaler la musique dont sera tirée la phrase. La première est extraite de Selbstportrait mit Katter de Einstürzende Neubauten. J’ai un peu hésité entre « Der ganze kosmos ist ein kopfschmerz und ich nehme Teil » et « Life on other planets is difficult », mais seulement un peu.

j’aime tout ce qui en toi m’est étranger
tout ce que je ne pourrais pas être tout
ce qui fait violence à mes perceptions et
qui questionne un instant mes fondations

cette violence un coup de talon dans la
porte et derrière la porte une planète où
mains liées je te vois qui danses nue

comme une flamme où crépite encore le soufre
et je souris d’oublier doucement ton parfum

life on other planets is difficult

Oralité – 8 : cul et fesses

Anecdote rapportée par mon amie Antique. Une mère et sa fille de trois ans sont assises dans un bus, à Faches-Thumesnil.

« J’ai mal au cul, dit la petite fille.
– On dit pas ça, la gronde sa mère : on dit, J’ai mal à mes fesses. »

Sa vacuité assidûment conjurée

s’il m’a fallu des mois pour
comprendre que cette femme
prend quand elle croit donner
c’est parce qu’elle parle si fort

de grands sujets humanistes
qui siéent à son statut social
– quand tout ce qui lui importe est

(le sait-elle seulement ?) d’être
investie par le regard des autres

sa vacuité assidûment conjurée