JC+36

Ce matin, les jambes du lycée passent très tôt, l’air est encore frais, Dame Sam et moi (qui n’avons, cette nuit encore, dormi que deux heures) chantons un vieux tube de Fleetwood Mac dans la cuisine en préparant un thé aux agrumes, Carol-Anne fait de nouvelles épines dont on peut apercevoir le vert tendre, à droite sur cette photo.

Parmi les bonnes surprises du jour, mon caviste a rouvert ses portes. Je m’en réjouis démesurément et m’aperçois qu’au fond, j’ai besoin de repères rassurants, moi aussi. Quelques mètres plus loin, en attendant mon tour devant le Petit Casino, je discute avec une vieille dame. Je porte un masque et je me tiens à cinq mètres d’elle. Drôle de vie, hein ? je lui dis. Elle me demande si je suis de Lens et je trouve à la fois amusant, étonnant et réjouissant de dire oui. Elle est d’Éleu-dit-Leauwette : C’est à côté, dit-elle, et  je souris parce que Lens et Éleu partagent le même code postal. Par ailleurs, j’ai fait quatre années d’école primaire à Éleu. Je lui apprends l’existence du marché de la Grande Résidence, elle s’en réjouit alors moi aussi. Et parmi les bonnes surprises de mon jardin (dans lequel je passe mon tout premier printemps), il y a pas mal de muguet, un petit chat errant que je ne présente plus, une dizaine d’autres, et un arum.

Les salades que mon amour et moi avons plantées se développent à une vitesse folle. Pour rester dans la thématique du jardinage,

Le gant du jour

aperçu à proximité du terril maudit.

Le vide du jour

est quasiment une image touristique : celle de la très belle gare de Lens, dessinée par l’architecte Urbain Cassan et inaugurée en 1927. On voit bien, quand son parvis est dégagé, qu’elle est en forme de locomotive à vapeur ; à l’intérieur, des fresques en mosaïque d’Auguste Labouret représentent les mines. Lens n’est pas seulement une ville minière mais aussi une ville d’Art déco. Elle a de petits airs balnéaires par endroits, et à d’autres, on se croirait au Far West, puis on s’engage dans une rue de maisons en meulière et soudain on est en Pennsylvanie, et hop, voici d’immenses maisons à colombages. Magique. (La preuve en photos très bientôt.)

La musique du jour

est pour ce phénomène complexe et lumineux que j’appelle ici mon amour (alors que son nom même est une musique). Pour elle qu’il me semble connaître depuis avant le big bang et qui pourtant me surprend chaque jour. Pour elle qui est entrée dans ma vie avec son irrésistible déhanché, son « à vos risques et périls » et sans qui le monde aurait l’air d’un hall d’aéroport en temps de confinement. Pour elle, Valerie June chante ici Wanna Be On Your Mind – je le précise parce qu’un jour, alors qu’elle lisait ce blog sur son téléphone, mon amour a trouvé une vidéo d’un artiste que je n’aime pas, en lieu et place de celle que j’avais postée (elle me l’a montré, c’est vraiment très étonnant – si Polty se met aux nouvelles technologies, ma vie va devenir très compliquée).

In the darkest hours
Of the brightest days
I wanna be beside you
Each step of the way

Wanna be on your mind
Stay there all the time
You can call my name

Pour une fois, je sors en fin d’après-midi.

Regarde l’âne, bébé, il court ! dit une mère à une poussette. J’en rajoute un peu, fais faire une deuxième longueur d’enclos à Danny. Eh ouais… Puis je lui lance une carotte de calibre idéal et un désinvolte Salut mon chou, à demain, et je reprends ma route en remettant mon casque sur mes oreilles.

If I could
Baby, I’d give you my world
Open up
Everything’s waiting for you

De vieilles photos que j’ai prises

en 2016 et 2017 dans la métropole lilloise et qui se trouvent illustrer plutôt bien le reste de ma promenade.

Je ne l’ai jamais mentionné pour ne briser aucun cœur mais le Mini Marquette que je présentais ici n’est plus. Ce soir, devant les maisons mitoyennes toujours en travaux, des balançoires, un trampoline (sur rue, donc) et une vingtaine de personnes, canette à la main, devisant joyeusement ou, pour les plus jeunes et les plus canines d’entre elles, se poursuivant en courant joyeusement. N’étaient les parpaings, tout cela me rappelerait le camping.

Un peu plus loin, dans l’une des rues dont je proposais l’autre jour, bien malgré moi, une vision rétro californienne, deux amis boivent une bière sur les marches d’un hangar. Deux hommes qui passent par là s’arrêtent, le temps de faire avec eux des checks compliqués, non pas avec les coudes, bro, mais avec les mains (sans gants). En apnée sur le trottoir d’en face, je reste cachée derrière mes lunettes de soleil.

Le détritus du jour

est la rubrique Le détritus du jour. Assez de détritus. Si certains trottoirs de Lens ne sont pas bientôt nettoyés, c’est la peste qui va faire son retour… Bientôt, je dédierai une page (et non un simple billet) à la flore plastique du terril maudit.

JC+35

Je n’ai pas grand chose à raconter de ce confinement solitaire puisque je ne fais guère qu’y écrire : je ne vais tout de même pas mettre mon texte en ligne – j’ai atteint cet après-midi la page 55 (je l’ai commencé il y a deux ou trois semaines – je perds le fil). Je vais juste copier-coller ici un extrait du mail que j’ai envoyé à ma mère tout à l’heure : « J’ai fait beaucoup de modifications, fractionné des chapitres que j’ai redistribués aux endroits où ils me semblaient plus pertinents (ma dernière page se retrouve dans le premier quart et le noeud du texte en page 40 – sans doute trop loin). Bref, ce montage n’est peut-être pas définitif. » Tels seraient été les événements majeurs de ma journée si je n’allais courir. Je vais courir, en fin d’après-midi, moi qui d’ordinaire ne tiens pas si longtemps sans sortir.

Outre que je peux ainsi éprouver

Le vide du jour

et croiser

Le gant [incluant le détritus] du jour

aka le gant-poubelle – astucieux : compacte ton paquet de John Player Special vide dans ton gant usagé !

Je retourne sur le terril du psychopathe. Je traverse tout le plateau d’ouest en est, si tenaillée par la peur que je respire par les oreilles. Je fouille la végétation du côté de la tache blanche, en vain. J’entends des aboiements, qui pourraient venir de n’importe où, le vent étant délicieusement fou aujourd’hui, et je décampe. Je descends par le segment le plus proche, qui est aussi le plus rassurant, et là, que vois-je ?

Non, ça c’est à l’ouest du terril. Le petit scooter qui gisait sur le flanc depuis des jours est de nouveau sur ses roues mais ce n’est pas ce dont je veux parler. Revenons à l’est. Je suis en train de m’enfuir par l’est. Et je me trouve face à un lièvre – le premier que j’aie jamais vu là-bas, grand, majestueux, les oreilles élégamment bicolores à l’intérieur. Qui ne s’enfuit pas quand je l’approche. J’arrête de courir (vérifie par-dessus mon épaule que le psycho n’est pas à mes trousses) et approche lentement. Il regarde le parking du carrossier, à gauche, comme s’il se demandait quelle caisse il allait braquer. Puis il se tourne de l’autre côté. C’est un très beau lièvre dur de la feuille, qui me regarde, interloqué, quand j’arrive à une vingtaine de mètres de lui. Il plonge alors dans les fourrés, dépliant ses longues pattes de dandy.

Cette vision  suffirait à me rendre euphorique mais un moment de gloire tout aussi inopiné m’attend devant chez Danny. Quand j’arrive, une dame et sa fillette le regardent. Ça me met de mauvaise humeur : elles se croient où ? au zoo ? Il leur tourne le dos et broute avec indifférence. Je me poste une dizaine de mètres plus loin et lance avec désinvolture, Salut mon beau, ça roule ? Alors il se tourne vers moi et me rejoint d’un petit trot joyeux. C’est mon Danny chéri – si beau, si malicieux, si charismatique.

Aujourd’hui, mon Antique me dit avec un soupçon de désespoir que je suis devenue très sauvage. C’était déjà le cas depuis longtemps, le confinement ne fait que planter le dernier clou au cercueil de ma vie sociale.

Bientôt, j’imiterai cet habitant de La Madeleine en remplaçant « mon chien » par « mon chat, mon âne, mon oie (I miss you Carrie <3 <3 <3), mes lapins, mes lièvres, mes canards, mes poules d’eau, mes foulques, mes cygnes, mes… » Ce serait trop long et j’aurais peur d’oublier quelqu’un. Et puis il y a quand même quelques êtres humains que je serrerais bien dans mes bras, là, tout de suite, même si Dame Sam y est aussi très bien.

La musique du jour

Il y a quatre jours paraissait le magnifique Illusory, nouvel album de Jarboe (Jarboe La Salle Devereaux, ancien membre des Swans). Pour aborder l’œuvre très riche de la légendaire vocaliste, on peut écouter ceux de ses titres qu’elle a sélectionnés et commentés pour le site du magazine anglais Wire. C’est ici.

(Photo d’Irina Rozovskye.)

Un extrait de son dernier album que j’aime particulièrement : Arrival (j’ai, une fois de plus, eu beaucoup de mal à choisir un titre – tout est si beau, surprenant, chargé d’atmosphère…)

De vieilles photos que j’ai prises

entre 2017 et 2018, à Loos, Lesquin et Lille Sud. Oui, j’ai oublié cette rubrique hier, je suis un peu distraite, ces temps-ci. Pour me faire pardonner, une sélection d’anciens Où est caddie ?

JC+34

Dans le jardin, la symphonie des oiseaux, le sac et le ressac du vent dans les feuillages ; aucun son d’origine humaine n’y parvient ce matin. À travers la végétation de plus en plus dense, j’aperçois le couple orbital et souris, puis je me tourne de nouveau vers mon écran.

Mon nouveau texte a triplé de volume en quelques jours ;  je vis dedans, depuis que je suis confinée avec la seule – l’exquise – Dame Sam – qui lit constamment, non pas par-dessus mon épaule mais par-dessus le rebord du bureau. Cette nuit, j’ai rallumé la lumière pour prendre des notes dans le carnet qui ne quitte pas ma table de chevet. Dame Sam était de mauvaise humeur. Et, dès le réveil, je m’y suis replongée. Dame Sam avait hâte d’en découdre avec notre sujet du moment. Puisse ce texte continuer de nous porter jusqu’au 11 mai, où nous parcourrons 173 km sur Mon Bolide – Dame Sam dans un panier que je fixerai au guidon – en entonnant des chansons cajuns.

Deux vides aujourd’hui

celui de la cité 13 à Sallaumines

et celui de la cité 12/14 à Lens. 3,67 km séparent, à vol d’oiseau, les deux points d’où j’ai pris ces photos. L’organisation spatiale des mines est très particulière, difficile à comprendre et bien plus encore à mémoriser. Je m’y entraîne. Je lis des PDF et des PDF de documentation, des centaines de pages, pour ne pas écrire de bêtises dans mon texte en cours. Ce n’est pas gagné…

Trois vues de la cité du 12/14 datant d’il y a un an, trouvées en street view sur Google Maps, dont une depuis le point où a été prise la photo ci-dessus. Je les ai découvertes, sans doute in extremis, avant que le site ne mette à jour ses vues immersives.

Le gant du jour

quant à lui, nous vient de la métropole lilloise et nous est proposé par mon Antique. On reconnaît bien mon ancien territoire à cette douille de protoxyde d’azote – on en trouve très peu dans le bassin minier.

(© Antique donc.)

Ici, nous aimons les plaisirs simples, tels qu’illustrés par

Le (tas de) détritus du jour

qui gît à Sallaumines. Je l’appelle le tombeau des canettes.

Cet après-midi, je cours avec Danny, le récompense pour son effort de la plus petite carotte que j’aie trouvée au supermarché (et que j’ai choisie spécialement pour lui), et cette fois il la mange comme un Tic-Tac. Je lui promets que je finirai par trouver son format idéal. Avant de filer, je lui dis que je vais faire un tour sur le terril maudit et que je reviens ensuite. J’aimerais bien que tu viennes avec moi, je lui dis, pour ruer sur le psychopathe s’il s’en prend à moi. Cette idée le fait rire et il se met à tourner sur lui-même, à lancer la tête en arrière, il est à deux doigts de braire. Je suis un peu vexée.

Dès lors que je monte sur le terril maudit, je suis desséchée par la peur. Je respire avec difficulté. Je mise sur mon hyperacousie pour me signaler l’éventuelle approche d’un monstre et escalade les monticules derrière le cimetière. Pas de masse blanche en vue et impossible d’avancer de ce côté puisque je suis confrontée à ceci

soit un amas confus parfaitement impraticable. Je n’aurai d’autre choix que de passer par le campement pour trouver le mystérieux objet, mais ce sera pour une autre fois. Pour l’instant, je détale sur mes jambes flageolantes. J’explore les abords du site à l’ouest et, au passage, découvre cet arbre. La photo est pour mon amie O., même si cet arbre doit lui sembler un petit joueur…

Quand je repasse devant l’enclos de Danny, j’y découvre son geôlier ; c’est un monsieur à grosse moustache, l’air bourru, et il caresse brièvement le front de mon ami. Danny a l’air content, c’est sans doute le syndrome de Stockholm.

La musique du jour

Pour danser sur votre balcon avec votre âne, votre chat ou votre lapin, je trouve ça pas mal du tout.

JC+33

Ce midi, je retourne enquêter autour du terril maudit (celui du psychopathe, évidemment). Je passe devant ses trois points d’accès principaux – plutôt que de l’escalader comme je l’ai fait lors de ma première visite, innocente que j’étais – et tente d’en trouver d’autres. Parvenue à l’entrée la plus visible depuis la rue, je craque et m’y engage. Je passe devant la roselière sauvage et me dirige vers le plateau central avec l’intention de le traverser puis de couper jusqu’au cimetière pour essayer de trouver la masse blanche vue en image satellite. La masse blanche sur laquelle je tombe quand je débouche sur le plateau est celle d’un chien sans collier ni laisse. Aucun être humain en vue. Le chien me regarde, il est à une centaine de mètres. Je fais demi-tour. Ai-je mentionné la présence, près de la cabane du psychopathe, d’une niche rudimentaire avec un gros cendrier en guise de gamelle ?

Le vide exact du jour

a des petits airs rétro parce que j’ai malencontreusement activé un filtre sur mon téléphone avant de prendre ces photos.

Ces couleurs m’évoquent la Californie des années 5O, pourtant il s’agit de la route qui mène du terril maudit au quartier de la jeune athlète et de Danny.

Quant à ce cher âne, il fait son petit exercice du jour et court à peu près 70 mètres (c’est mieux que rien) ; je le récompense en lui donnant un morceau de carotte tellement gros qu’il a  l’air de mâcher un Malabar à l’échelle de sa mâchoire. Ça n’en finit pas. Je repasse le voir plus tard, après m’être fait un scénario catastrophe dans lequel il s’étouffait avec le Malabar – par ma faute. Il va très bien.

Les gants du jour

Quand, pour la première fois, je croise un couple de gants, je me pose enfin la question : pourquoi les gens jettent-ils un seul gant ? Quelles drôles de mœurs ont-ils pour n’en jeter qu’un (ou un à la fois) ? Les gants ci-dessous, bien qu’ils soient dégoûtants et ne jaunissent ni ne se grisent mais deviennent marronnasses, me semblent, sous cet aspect, plutôt sains.

Le détritus du jour

Il n’est pas là quand je me dirige vers le spot de lapins ; il y est à mon retour. Dans l’intervalle (que j’estimerais d’une grosse vingtaine de minutes), quelqu’un a subitement eu très chaud et pas de sac où ranger cette épaisseur superflue, mais pas non plus d’épaules ni de hanches autour desquelles la nouer. Je me demande à quoi peut ressembler un tel phénomène.

La musique du jour

Je n’avais pas écouté Cassandra Wilson depuis quelque chose comme 17 ans, je ne sais pas pourquoi ; ni pourquoi j’ai eu envie de retrouver aujourd’hui cet album aux saveurs du Sud des États-Unis, mais c’était une expérience apaisante, aussi reposante que celle de Fleetwood Mac était éprouvante.

Des photos que j’ai prises

entre 2017 et 2018, avant que le lâcher de gant(s) ne soit à la mode. Le deuxième m’a toujours fait rire ; il a même un titre : Help.

Ce soir, je ferme mon fichier Word à 22h43. Je viens de terminer une description qui m’a fait peur, ensuite de quoi il faut descendre au rez-de-jardin pour baisser le volet roulant ; derrière le simple vitrage, le jardin est plongé dans l’obscurité, tout juste puis-je distinguer la crinière de Carol-Anne sur un fond d’un pourpre très sombre. Je vérifie que toutes les portes sont verrouillées.

J’ai aussi beaucoup écouté Abbey Lincoln aujourd’hui, et notamment

At night when everything is quiet
The old house seems to breathe a sigh (…)
Sometimes I can hear a staircase creaking
Sometimes a distant telephone
Oh, and when the night settles down again
This old house and I are all alone
Maintenant il va falloir trouver le sommeil, sans mon amour. Je vais m’accrocher à Dame Sam.

JC+32

Première insomnie sérieuse depuis le début du confinement : une heure de sommeil, par bribes. Un sommeil comme un bibelot cassé – disons un oiseau en faïence.

De vieilles photos que j’ai prises

en 2017 (les trois ci-dessous)

Je n’aime pas le livre que j’ai fini de lire cette nuit, je ne le garderai pas, bien qu’il parle de Los Angeles et qu’à ce motif, je conserve quelques livres très moyens. Los Angeles est l’une de mes lubies de lecture, au même titre que le 11-Septembre et l’ouragan Katrina – et depuis bien plus longtemps. Le roman que je viens de finir péniblement a presque réussi à me dégoûter de la mégalopole monstrueuse et à me décourager de l’explorer un jour comme j’en rêve depuis vingt-cinq ans – j’y passerais un mois en immersion, à supposer que, de mon vivant, le voyage redevienne une possibilité, ensuite de quoi j’aurais vu tout ce que j’avais envie de voir sur cette planète avec assez d’urgence pour ternir l’exemplarité de mon empreinte carbone.

Tchernobyl aurait pu être une de mes lubies ; je me suis souvent demandé pourquoi ce n’était pas le cas. Hier soir, mes amies m’ont appris qu’un incendie y sévissait depuis deux semaines, avec les conséquences que l’on peut imaginer. (Je suis redevenue incapable de lire des informations et dois compter sur mon entourage pour me relayer les plus importantes.) Je ne peux m’empêcher de voir toutes ces saloperies qu’endure l’espèce humaine comme une poignée de poivre qu’elle a jetée contre le vent et qui lui revient dans les yeux – cette métaphore me vient en écho à une discussion que j’ai eue hier après-midi avec ma mère, au téléphone, alors que nous parlions de tout autre chose.

Dame Sam ne quitte plus mes genoux (ou mon ventre, la nuit) depuis que mes anciens co-confinés sont rentrés chez eux. Elle est redevenue ma petite glu et pousse mes mains de la tête quand je suis trop longtemps concentrée sur mon travail sans la caresser. Aujourd’hui, nous attaquons notre texte en cours à 5h30. Une pluie fine et dense, à l’odeur réconfortante, commence à tomber vers 7h30. Vers 8h30, le couple mixte qui fait chaque matin treize fois le tour du lycée passe avec deux parapluies. L’homme et la femme sont toujours vêtus de couleurs sombres et j’ai fini par les considérer comme des concepts. Des silhouettes. Ce matin, leur constance et leur bel unisson de jambes et de bras m’émeuvent et j’en envie l’accord parfait, presque chorégraphique. C’est une pluie douce et silencieuse qui exhausse les parfums organiques et ils tournent en-dessous d’un pas vif.

10h51. Je lève la tête de mon écran pour réfléchir, regarde par la fenêtre et vois un vanneau huppé se poser brièvement sur la cheminée de ma cuisine, les cheveux mouillés. Trois secondes plus tard, il est déjà parti. 12h25. Le gros chat blanc du quartier se lave tranquillement dans mon jardin et réverbère le soleil désormais intense. 14h. Je vais courir, après avoir écrit pendant près de huit heures.

Aujourd’hui, la ville est plus déserte que jamais. Je croise aussi peu de voitures que de piétons et, un instant, je m’inquiète d’avoir raté une info importante. Ce serait bien mon genre.

Le vide du jour avec détritus (du jour également)

La bande de pelouse à crottes qui sépare le parc de la jeune athlète (lui-même fermé) de l’autoroute (dont on aperçoit ici un échangeur désert) est condamné par des barrières municipales. Au cas où des petits rigolos y organiseraient une free party et rouleraient des pelles pleines de covid, sans doute.

Le gant du jour

est mauve. C’est le premier gant mauve de ma collection et je suis presque joyeuse en le voyant se mêler là aux débris végétaux, ravie comme à l’époque des autocollants Panini : Je ne l’ai pas encore, celui-là ! me dis-je en dégainant mon appareil.

Dans mon refuge, aujourd’hui, en plus de neuf lapins, j’ai vu mon premier canard depuis neuf jours (cette coïncidence me console de ce qu’il n’entre ici aucun nombre premier). J’ai tâché de l’approcher le plus doucement possible mais il a eu peur de moi et s’est envolé.

 

Alors que je faisais mes étirements, de retour chez moi, j’ai constaté qu’un des chats errants du quartier, avec qui je m’entends de mieux en mieux et qui est une véritable splendeur asymétrique à la Joe (feu mon autre chat bien-aimé), a une énorme pelade sur le flanc droit, alors j’ai pleuré. Des candidats à l’adoption ? Je sais ce que vous vous dites, mais Dame Sam ne souffre aucun partage.

La musique du jour

Comment ne pas me répéter, ne pas citer encore les effets proprement hallucinants de Fleetwood Mac sur ma mémoire et sur ma conscience (j’ai poursuivi mon introspection cet après-midi) ou mon héroïne Jenny Hval, dont les quatre derniers disques m’ont été, aujourd’hui comme bien souvent, un baume inestimable ? La voici avec une chanson subtilement désarticulée tirée de son avant-dernier opus, le EP The Long Sleep.

We will not be awake for long
We’ll meet in the smallest great unknown

Le conseil lecture du jour est la rubrique sabordée aujourd’hui. Elle a cessé de m’amuser. Ne lisons pas, voilà tout : lire est une activité non essentielle, comme courir. Pour preuve, la plupart des gens se contentent de lire leurs téléphones, assis sur leur cul, et ils ne meurent pas. Ils soupirent juste en disant, C’est long. Ou ils invitent des gens et rient gras. J’ai hâte que ma voisine reprenne sa vie habituelle et ses esprits.

JC+31

Je me réveille, Dame Sam s’étire sur mon ventre et je constate l’absence de mon amour à ma gauche et la présence de bouchons en mousse dans mes oreilles – je les ai mis vers 23h, après m’être disputée par SMS avec ma voisine, et après qu’elle a conséquemment claqué autant de portes qu’elle a pu.

(Ma chambre vide.)

Sur le site de Pitchfork, aujourd’hui, un hommage à Stevie Nicks. Je ne sais pas ce qui me pousse à écouter en ligne les deux derniers albums de Fleetwood Mac que je me sois procurés à leur sortie et dont à l’époque j’ai usé les cassettes (j’avais les Greatest Hits en 33 tours – Hold Me, Tusk et Dreams étaient mes préférées, et aussi Sara, et The Chain mais il est sur Rumours), à savoir Tango in the Night en 1987 et Behind the Mask en 1990. Ce n’étaient vraiment pas leurs meilleurs LP mais leurs mélodies sucrées ont conservé des souvenirs extraordinairement précis de mon adolescence : Sky is the Limit dans les graminées, à l’écart du lac Majeur où mes cousins se faisaient des potes italiens qui leur apprenaient des gros mots – va fanculo, ah ah. Et moi, dans mon casque en mousse : Love, love, love / Love is dangerous. Mon autre groupe culte était (depuis plusieurs années déjà) The Smiths. L’année suivante je découvrais Sonic Youth.

Ce matin, je fais des recherches sur les cavaliers miniers en écoutant des albums de Fleetwood Mac. Depuis mon passage à la musique dématérialisée, je n’ai conservé que ceux-ci :

Fleetwood Mac, période américaine, nous offrira donc assurément

La musique du jour

Ce matin, j’ai du mal à me dire que la vie n’a pas repris son cours habituel comme c’est le cas dans la maison – qui n’est plus Socorro mais n’est pas pour autant redevenue mon Vaisseau Fantôme. Son nouveau nom lui viendra bien assez vite, sans que j’aie besoin d’y réfléchir. En attendant, j’essaie de me souvenir que la pandémie sévit encore, de même que les règles de confinement. Je dois me faire violence pour ne pas retourner voir les cavaliers d’Avion que j’ai découverts par hasard au mois de janvier,  bien trop loin de chez moi selon la règle qui nous empêche d’occuper l’espace – règle absurde qui montre à qui ne l’aurait pas encore compris que la pseudo évolution de l’espèce a atteint un point de non-retour. L’impossibilité dans laquelle je suis de me déplacer m’est d’autant plus difficile à comprendre que j’écoute ces chansons pour la première fois depuis l’adolescence. C’est le même territoire, la même bande son, la même solitude, alors quoi ? Que s’est-il passé de si terrible, ces trente dernières années, se demande l’adolescente que je fus, pour que tu n’aies pas le droit de parcourir le bassin minier, le 17 avril 2020 ?

Le vide du jour

et

Le gant du jour

me rappellent assez rapidement aux réalités de ce printemps. Le gant ci-dessous a jauni en vieillissant – à sa teinte, je lui aurais donné plusieurs mois, voire plusieurs années. Mes souvenirs d’adolescence ont moins mal vieilli, comme en atteste Fleetwood Mac dans mon casque (j’ai décidé de poursuivre en mouvement l’expérience de rétrospection). Notons que certains gants se grisent tandis que d’autres jaunissent.

Ce matin, les lapins sont peu nombreux mais ça me fait du bien d’être « à la maison », comme mon amour appelle le spot : ça me donne l’illusion que si je cesse de guetter les lapereaux, la main en visière, je n’ai qu’à me pencher vers elle pour l’embrasser, respirer sa peau et plonger dans son regard noir intense (genre chocolat noir à 85%). Je salue aussi son poney rouillé.

(Où sont lapins ?)

Ce soir, après avoir écrit plusieurs pages sur les terrils, je rends visite à Danny (pas trace de sa poulette), il est super content de sa demi-carotte bio (on fait moitié-moitié, mon ami et moi) mais le fermier voisin vend ses produits et des gens commencent à faire la queue sur la route, alors je m’éloigne en apnée. (Je n’ai pas encore dit, je crois, combien j’étais devenue forte en apnée. Dès lors que je suis obligée de croiser quelqu’un sur un trottoir, je tourne la tête à 90° dans le sens opposé, tout en retenant mon souffle, de vingt mètres avant à vingt mètres après.) Je rentre avant l’orage.

Le conseil lecture du jour

Je vous donnerais bien, pour une fois, un bon vieux conseil lecture des familles, avec un nom d’auteur, un titre, un éditeur et un prix à virgule. Je pensais à ce livre en courant ce matin, parce qu’il serait à la fois un conseil de lecture et un conseil d’écriture : quand je l’ai lu, je me suis dit que chacun devrait en écrire sa version. Son auteur vit dans le même département que moi, nous nous entendons bien ; sa fille a fait partie d’un groupe qui mélangeait punk et krautrock avec beaucoup de talent ; un jour, alors que nous allions faire une lecture à l’Hybride (Lille), il m’a offert celui de ses livres que je vous aurais bien conseillé aujourd’hui, et qui à l’époque venait de paraître en poche. Ce faisant, il m’a dit « Je pense que ça pourrait te plaire » et c’est effectivement mon préféré de lui. Trouvez l’auteur et le titre du roman dont il est question et gagnez ma considération pour vos dons de détective.

Nouvelle rubrique :

Des vieilles photos que j’ai prises

(C’était un soir aux Périseaux, il y a un an et demi.)

JC+30

Le (dé)conseil lecture du jour

Ne lisez pas ce billet, ce n’est qu’un épanchement lacrymal narcissique et non informé sur le coronavirus. Il représente cependant une étape importante dans un Journal de Confinement, aussi modeste soit-il, dans la mesure où à JC+30, ce confinement devient solitaire. Par ailleurs, c’est un billet très pauvre en lapins. Ceux-ci ne sont pas du jour et nous tournent le dos.

Pourtant, je suis réveillée par un fou rire, ce matin. J’ai rêvé que je voyais quelqu’un porter des chaussettes à col polo. Je me disais que c’était normal, au fond, puisqu’on parle de cou-de-pied, pourquoi les chaussettes n’auraient-elles pas de col ? Puis je me demandais si les chaussettes plus traditionnelles étaient des chaussettes à col roulé. Je ris encore un long moment après mon réveil.

 

Je suis très fatiguée, je le suis la plupart du temps depuis le début du confinement, bien que je dorme plus que jamais. Je me blottis dans les bras de mon amour, où je somnole encore un moment. Je suis heureuse, là, dans ses bras. Je me sens à ma place. Je vais courir avant qu’il ne fasse trop chaud mais je ne suis pas en grande forme et je trouve éprouvants les dénivelés du bassin minier auxquels, ces derniers mois, j’ai pourtant fini par ajuster ma foulée, mon souffle et le travail de mes muscles, jusqu’à ne plus y penser. Je traverse

Le vide du jour

entre la Grande Résidence et la fosse 14

et je rentre par le parking du stade Bollaert, où je trouve

Le gant du jour

Quand j’arrive chez moi, il est 10h30 et une adolescente lit dans un sac de couchage sur mon canapé. Ce n’est rien, je le sais, mais je me sens très lasse. Brutalement, démesurément. C’est l’étincelle, le mini truc qui fait tout exploser. Je m’aperçois que depuis la crise de la semaine dernière, j’essaie de vivre avec ces deux adolescents comme s’ils étaient de très gros acouphènes, et que mes nerfs sont sur le point de lâcher. Mon amour m’apprend que les siens aussi. Alors je prends un calmant et je lis, Dam Sam étendue sur mon ventre, pendant que la mère et ses enfants remplissent leur voiture. Ça ne prend qu’une dizaine de minutes. Puis je dis au revoir à mon amour et c’est comme si on m’arrachait un organe à mains nues.

(Le pan de mur que fixait mon regard quand nous avons pris la décision du départ. J’y vois une œuvre belle et mélancolique, vraisemblablement d’arte povera, exprimant la finitude de toutes choses.)

Moi, j’arrache le lierre qui mangeait le mur du jardin. Peggy n’en veut plus, ni moi depuis qu’elle a évoqué un nid de rats qui autrefois vivait dedans alors je tire, je tire des lianes entières, je suis une meurtrière mais je ne ressens rien à cause du calmant – d’ailleurs il arrive qu’on cesse de sentir la douleur quand elle est trop forte. J’arrache du lierre et j’écoute mon Antique au téléphone. Elle doit entendre ma voix faire hum, puis des longs scrrrriiiiiiitch. Je parle mollement parce que je suis groggy mais je tire fort.

Tu n’es pas allée voir les lapins ? me demande mon amour au téléphone, quand elle est de retour à Paris, et je pleure parce que ce sont nos lapins. Et même le poney de mon amour ne parvient pas à me faire rire quand je regarde sa photo, je voudrais le prendre dans mes bras même s’il n’est au fond que

Le détritus du jour

La musique du jour

L’autre musique que je veux à mon enterrement : Knoxville, Summer of 1915, de Samuel Barber, sur un texte de James Agee. Pièce commandée et créée par Eleanor Steber, que l’on entend ici. Hier soir, alors que nous venions de rendre visite à nos lapins, mon amour a dit « C’est l’heure » et j’ai eu ce morceau dans la tête. Il m’était revenu plusieurs fois au cours des jours précédents – je l’écoute moins depuis quelques années, pour ne pas l’user car c’est l’un des plus beaux que j’aie jamais entendus. Je l’écoute maintenant, c’est l’heure et je suis assise à regarder les oiseaux, les chats et les bourdons affairés, Dame Sam ronronne sur mes genoux. J’aimerais écouter cette musique avec mon amour, quand elle reviendra, dans quelques jours.

It has become that time of evening when people sit on their porches, rocking gently and talking gently and watching the street and the standing up into their sphere of possession of the trees, of birds’ hung havens, hangars.

(…) By some chance, here they are, all on this Earth; and who shall ever tell the sorrow of being on this earth, lying, on quilts, on the grass, in a summer evening, among the sounds of the night. May God bless my people, my uncle, my aunt, my mother, my good father, oh, remember them kindly in their time of trouble; and in the hour of their taking away

Je clos définitivement la rubrique Mon relevé du jour. Ça fait beaucoup de clôtures, cette semaine, j’en ai bien conscience. Il y en aura d’autres, je préfère l’annoncer sans détour. J’en suis désolée d’avance.

L’enfer du jour

C’est le soir où, après avoir tant souffert de la solitude et du confinement, ma voisine a choisi d’inviter des amis et de péter les plombs. D’où : musique populaire, et on chante en chœur de toutes ses forces, et on danse en même temps, ou du moins sautille-t-on, à en croire les vibrations dans le sol. Il reste dix minutes avant le couvre-feu et quelque chose me dit qu’elle s’en fiche tout autant que de l’interdiction de côtoyer des amis. Que faire ? Elle a dit tant de fois qu’elle devenait folle : peut-être, si je lui envoyais un SMS pour lui demander de baisser le volume général, deviendrait-elle violente et se mettrait-elle à baver de la mousse, essaierait-elle de me crever les yeux, et il n’y aurait aucun témoin.

JC+29

Je n’ai pas fait de cauchemar cette nuit – enfin, si, mais ces millions d’insectes qui envahissaient ma maison n’étaient pas aussi traumatisants que la cabane du psychopathe – si c’en est une – dont je craignais de rêver. C’est malgré tout ma première pensée, au réveil, et celle de mon amour aussi. Cependant, je n’appelle pas la police. J’envoie mes photos du site maudit à mes meilleures amies. Outre que mon Antique a la fibre d’un détective privé, j’ai espoir qu’elles me proposent de nous accompagner sur place, à la fin du confinement. Nous poursuivons l’enquête au téléphone, avec des vues satellites et mes photos. Nous nous interrogeons sur cette tache blanche qui se situe à proximité de la paroi rocheuse ; à l’échelle, elle fait à peu près la taille d’une voiture.

Il faut que j’aille voir ce que c’est mais mon amour refuse de m’accompagner : elle a plutôt besoin de lapins, dit-elle. Seule, je n’ose pas m’y aventurer. Je ne cours pas sur le terril mais autour de lui ; j’inspecte les environs. Pas de marbrerie à l’horizon. Rien à signaler. Je ne vois ici que

Le vide du jour

Mais je ne ressens pas ce calme comme serein. Plus loin, je suis presque rassurée de voir que les passants sont nombreux dans les rues de Sallaumines, ce matin (toutes proportions gardées : même hors confinement, Sallaumines est ce qu’on appelle une ville morte), même si ça m’oblige à changer de trottoir vingt fois pour ne croiser personne. Ces habitants avec leurs sacs Lidl n’enterrent pas des gens sur des terrils, je les aime beaucoup. Mais ma véritable récompense de cette course à pied, c’est Danny qui me l’apporte.

Désormais, quand j’arrive en courant dans sa rue, il court avec moi jusqu’au bout de sa pâture. Je m’en réjouis d’autant plus qu’il a bien besoin d’exercice physique. Je le coache, en quelque sorte. Il faut se rendre compte qu’il a passé sa vie confiné dans cet enclos. Hier, nous l’avons vu ruer dans sa cabane, et sa poulette se tenait à l’écart, méfiante. Je comprends qu’il pète parfois les plombs, le pauvre chou. Si un jour je pars vivre dans les bois (ce qui supposerait que ma phobie toute neuve des psychopathes sylvestres soit passée), je l’emmènerai avec moi.

Le gant du jour

C’est mon cinquième jour sans informations mais mon amour me rapporte deux ou trois bricoles, de temps en temps. Ce matin, elle me raconte les dernières sorties de Trump et me dit que les gants ne servent à rien parce que le virus passe à travers. Peu importe, je continuerai d’en porter quand je vais dans des commerces essentiels : je ne crois strictement plus rien de ce qu’on nous dit – ou plutôt, de ce qui se dit, car je sors assurément du nous.

Le détritus du jour

– le jour où un type en a eu assez d’avoir dans un album photo ce souvenir de cuite : c’est aujourd’hui. Le jour de trop.

La musique du jour

Aujourd’hui, il faut bien s’y mettre, planter les pieds de tomates, de courgettes, d’aubergines, de concombres, les salades. Un des outils s’y casse – l’un des premiers outils que j’aie acheté de ma vie, à la jardinerie d’Avion, qui a rouvert la semaine dernière. Comme je crains que nos plantations ne prennent pas, mon amour dit qu’il le faudra bien, si nous voulons devenir autosuffisantes – une idée que nous évoquions dès avant le confinement et à laquelle mon objection majeure est : comment achèterai-je de la musique dans notre cabane au milieu des bois si nous faisons ce choix de vie ? La musique étant l’une des choses qui m’importent le plus, ce n’est pas une question anodine.

Collectress, c’est quatre Anglaises multi-instrumentistes : Rebecca Waterworth, Caroline Weeks, Katherine Mann (aka Quinta) et la formidable Alice Eldridge. Leur nouvel album, Different Geographies, est sorti le 6 mars dernier, quatre ans après le très beau Mondegreen. Quand j’ai eu envie de l’écouter, cet après-midi, je ne pensais pas à sa pochette. Or, chaque fois que j’imagine ma cabane, elle est perchée sur le terril de Pinchonvalles – fantasme né la première fois que j’y ai mis les pieds. D’ailleurs, ma première pensée, hier, quand nous avons distingué à travers la végétation le repaire du psychopathe, c’est « Quelqu’un l’a fait : quelqu’un a installé sa cabane sur un terril ». Avant d’approcher et de voir le détail du tableau.

(Ça, c’était la première fois que je visitais le petit paradis de Pinchonvalles, il y a très exactement un an et demi.)

Le conseil lecture du jour

Si vous ne visez pas la décroissance, lisez chaque jour le mode d’emploi d’un appareil électronique ou électroménager qui agrémente votre quotidien et apprenez tout ce qu’il pourrait faire pour votre confort si vous n’en sous-exploitiez les possibilités. C’est l’occasion. Si j’en avais le temps, j’étudierais en détail celui de mon appareil photo. La semaine dernière, j’ai lu celui de ma machine à laver sans parvenir à lui arracher son secret : où est le bouton Résurrection ?

Au fait

J’ai décidé de clore définitivement ma rubrique La bonne nouvelle du jour.

Mon relevé du jour

Lapin(s) : 11

Joggeur(s) : 0

Mails, SMS et appels de travail : 1

Contrôle(s) de police : 0

Douche : Oui

JC+28

Ce matin, je renonce à courir pour faire les courses au Petit Casino de la rue Lanoy. J’aime beaucoup ce moment, qui me rappelle les trois premiers mois de ma vie lensoise (j’aurai bientôt vécu autant de temps confinée que libre dans ma ville d’adoption) – sauf pour les gants, le masque et le paravent de cellophane autour de la caisse. Sur le trottoir, devant le magasin,

Le gant du jour

est si sale qu’il semble traîner là depuis des mois. Les gants, on le voit, ne vieillissent pas bien.

Puis je me remets à mon texte en cours d’écriture et, en chemin, me perds agréablement dans la documentation. Je me penche notamment sur les ombellifères, mais je n’arrive pas à trouver le nom de la variété qui couvre la plus grande partie de mon terril / spot de lapins (dont je dévoilerai le nom et la localisation à la fin du confinement parce que je suis devenue, c’est officiel, complètement paranoïaque). Avant ouverture, elles ressemblent à ça :

Je perds mon latin à force de chercher leur nom : j’ai pensé à angelica sylvestris (l’angélique sauvage) mais les tiges (de mon herbe) me semblent trop charnues.

Le conseil lecture du jour

Il y a ici une étude très complète des ombellifères (Apiaceae) de la Belgique et des régions voisines. C’est passionnant mais je n’ai pas le temps de lire ses 286 pages, aussi je vous saurais gré de le faire et de m’envoyer le nom de cette plante quand vous l’aurez trouvé (il n’y a rien à gagner : c’est un conseil lecture, pas un Grand Jeu Concours, c’est moi qui vous divertis et non pas vous qui me rendez service).

La bonne nouvelle du jour

As far as anyone can tell / The sun will rise tomorrow, comme le chantait Sinatra dans son concept album Watertown.

Par ailleurs, il y a une recrudescence de rouges-gorges dans le jardin. Les chats errants se multiplient aussi ; j’en identifie une douzaine à ce jour. Et les escargots sont si gros qu’on peut les regarder dans les yeux.

Le vide du jour

pourrait être l’occasion de faire un exposé sur les différents types d’habitat minier (corons, cités pavillonnaires, cités-jardin et cités modernes) mais je ne suis pas un PDF, d’ailleurs les PDF, j’en ai jusque là aujourd’hui et ce doit aussi être votre cas si, faisant honneur à mon conseil, vous venez de lire l’Étude des ombellifères (Apiaceae) de la Belgique et des régions voisines. N’en parlons plus.

Depuis deux jours, mon amour a divers symptômes du coronavirus, le moindre n’étant pas le trouble neurologique : J’ai pris ce tonneau pour un poney, me disait-elle hier, au spot des lapins. Demain, je l’oblige à consulter un médecin en ligne.

La musique du jour

Un premier extrait du nouvel album de Kaitlyn Aurelia Smith, The Mosaic of Transformation, qui paraîtra le 15 mai

Une promesse de lyrisme assez étonnante pour l’héritière californienne de Suzanne Ciani – autre reine du synthétiseur modulaire Buchla.

Le détritus du jour,

en revanche, est très flippant, particulièrement dans son contexte : il s’agit d’un dispositif en granit noir qui évoque fortement la pierre tombale et dont il a dû être très difficile de hisser les divers éléments jusqu’au sommet de mon terril secret, l’endroit n’étant pas accessible aux véhicules motorisés et haut d’une cinquantaine de mètres.

Dans le bois en contrebas, nous avons trouvé un chemin sans issue, coincé entre une paroi rocheuse et un taillis épais, au fond duquel est installée une espèce d’habitation pour film d’horreur, à moins que ce ne soit un atelier sauvage (mais un atelier de quoi ?) avec des outils et toutes sortes de matériaux sales entassés de manière anarchique – bois, brique, ardoise, tôle, etc. Mon amour pense qu’il y avait du sang mais je pense qu’il s’agit d’autre chose. Je ne sais pas. De la poudre de brique, sans doute. Nous avons battu en retraite aussi vite que nous l’avons pu et la seule photo que j’aie prise de l’endroit est floue parce que je tremblais.

(Ça se passe quelque part là-dedans.)

Ce soir, avant de nous endormir, nous nous remémorons ce que nous avons vu et perçu là-bas, et la terreur nous gagne. Mon amour m’interdit d’employer l’expression « paroi rocheuse », pourtant je ne mentionne pas la mousse d’un vert très sombre qui recouvrait les pierres et ne décris pas mon sentiment d’horreur quand j’ai compris que je ne me trouvais pas dans les ruines d’une gentille cabane mais dans un potentiel guet-apens, une impasse naturelle avec plein de trucs contre-nature dedans, tels qu’un marteau et un seau sur lequel séchait un truc pourpre. Je prie en revanche ma bien-aimée de bannir l’expression « chasse à l’homme » et d’arrêter l’inventaire de tout ce qui pourrait se trouver sous la bâche et dans le sac poubelle au fond à droite.

(C’est là, quelque part. On ne voit pas les dénivelés depuis le satellite, mais sous les arbres il y a une paroi rocheuse pleine de mousse.)

Je revois les différents aspects du site et frémis d’y avoir couru plusieurs fois avec insouciance, et d’y avoir amené mon amour – qui, m’assure-t-elle maintenant, n’a cessé de regarder derrière nous, tout le temps que nous nous y sommes promenées tout à l’heure (moins d’une heure, bien sûr), tant l’endroit lui faisait peur. Je décide d’envoyer les coordonnées du lieu et ma photo floue à la police. Demain. En sept ans d’arrière-mondes variés, jamais je n’ai vu un truc aussi inquiétant – pourtant j’ai déjà eu quelques frayeurs.

Mon relevé du jour

Lapin(s) : 0

Joggeur(s) : 0

Mails, SMS et appels de travail : 1

Contrôle(s) de police : 0

Douche : Non

JC+27

Ce matin, je cours avec un sac en papier à la main. Dès que j’entre dans son champ visuel, Danny fait pivoter ses oreilles. Je décide que la distribution se fera à l’autre bout de l’enclos, où se trouve sa poulette. Alors, pour la première fois, Danny court auprès de moi. Je vois qu’il s’efforce de ne pas me dépasser, ou pas trop : il m’attend. Il est joyeux et donne des coups de tête vers moi. Je suis si émue que je ris et me mouche en même temps. Quant à lui, il est déçu quand il découvre que mon sac en papier ne contient que des épluchures. Elles sont bio, je plaide. Mais pour lui, ce n’est qu’une poignée de chips.

(La pâture de Danny se situe sur cette vue satellite entre l’A211 et la route dont j’ai gommé le nom pour préserver la tranquillité de mon ami âne et de sa poulette.)

Le détritus du jour

Mon nouveau terril secret pourrait me fournir assez de détritus du jour jusqu’à la fin du confinement même s’il devait durer jusqu’en août. Se pose la question de l’après : comment dissuader les joyeux usagers nocturnes du site d’y laisser leurs mouchoirs en papier pleins de pipi, canettes, emballages de charcuterie, sachets de chips, etc. ? Comment user de pédagogie auprès d’individus trop décérébrés pour se dire qu’ils auront peut-être envie de revenir pique-niquer au même endroit, un autre jour ? Parler environnement ou civisme, je ne l’envisage même pas. Après mûre réflexion, je miserais plutôt sur la menace d’un AK-47.

Le vide du jour

nous amène aujourd’hui à considérer une autre forme de pollution : la pollution visuelle agréée.

En discutant au téléphone avec ma meilleure amie, je me rends compte que je n’ai pas lu les informations depuis trois jours : je reviens à ma position du « temps normal », en retrait de la vie publique. Mon amour dit qu’il n’y a rien, ces jours-ci, de toute façon, et nous finissons en chœur : Que des chiffres, elle sur un ton affirmatif et moi, interrogatif. Je finis par oublier pour quelle raison je ne peux pas sauter sur Mon Bolide et aller pulvériser dans la nature mes pulsions d’AK-47. J’oublierais sans doute totalement le contexte si je ne croisais tant de gants en plastique.

Le gant du jour

essaie de nous faire croire qu’il n’a que quatre doigts – un truc d’enfant – sauf qu’il n’est pas tourné dans le bon sens – vraiment un truc d’enfant…

Ce soir, nous écoutons le discours du président banquier en prenant l’apéritif. Nous avons fait des pronostics, non sur les informations qu’il va nous délivrer mais sur les formules éculées qu’il va employer, ses figures rhétoriques, son degré d’autosatisfaction. Nous applaudissons chaque fois qu’il nous donne raison, l’ambiance n’a pas été aussi chaleureuse ici depuis bien longtemps et il faut bien admettre que le grand homme fait beaucoup pour l’unité de notre foyer.

La musique du jour

Ce titre de Cruel Diagonals (la Californienne Megan Mitchell) est publié par un label de Sydney, le bien nommé Longform Editions, dont on reconnaît les pochettes au premier regard – la charte graphique est très stricte, aussi classe que sa ligne éditoriale. On trouve aussi sur ce label de belles pièces de Lau Nau, Matchess, Kajsa Lindgren, Kate Carr, Lisa Lerkenfeldt, Felicity Mangan, Jasmine Guffond, Laura Luna Castillo, Marja Ahti, Anna Peaker, Midori Hirano, Alison Cotton, Caterina Barbieri et plein d’autres femmes formidables dont il a été souvent question ici. J’en écoute plein, aujourd’hui.

Le conseil lecture du jour

Je sais que certains d’entre vous profitent du confinement pour apprendre à lire les cartes – non, pas les cartes du ciel, comme je le recommandais il y a quelques jours, mais les cartes du tarot divinatoire, ce contre quoi je n’ai rien à redire. S’il se trouve parmi vous des aspirants haruspices végétariens ou végétaliens, sachez que l’on peut apprendre à lire dans les entrailles d’inanimés. Laissez ce poulet tranquille (ou vous aurez affaire à moi, et n’oubliez pas mon AK-47). Par exemple, apprenez à lire dans les entrailles des armoires électriques. Voilà qui devrait vous occuper un moment.

La bonne nouvelle du jour

Je n’ai pas d’AK-47.

Mon relevé du jour

Lapin(s) : 7

Joggeur(s) : 0

Mails, SMS et appels de travail : 2

Contrôle(s) de police : 0

Douche : Oui