Fissurielle

Cette nuit, je me suis réveillée avec une phrase dans la tête comme une mélodie : le bruit du verre, l’instant avant qu’il ne se fissure.

Plus tard, le jour s’est levé à Douvrin, il a gonflé un grand ciel rose et bleu à la fois, un ciel ielle, puis le ballon a disparu dans les nuages fuligineux.

Lâche pas la patate

Expression cajun qui s’applique idéalement à mon potager. Ci-dessous, mes pommes de terre prises en photo à la fleur de l’âge. Aujourd’hui, j’ai dû toutes les déterrer, un mois et demi avant l’échéance mais in extremis avant que le mildiou ne les achève – plus radicalement que les gastéropodes, bien que, pendant trois mois, j’en aie acheminé des dizaines chaque jour vers la bande boisée qui sépare mon jardin de la cour du lycée (j’appelais ça la navette).

Tant d’amour et de travail pour quatre cageots, pourrait-on se dire, mais les tubercules me le rendent bien et j’ai trouvé de nombreux cœurs parmi mes miraculées.

Les courgettes luttent bravement, elles aussi, bien que certaines aient été dévorées de l’intérieur par des bébés limaces (et on dit que les enfants sont innocents – je n’y ai jamais cru).

Et l’aubergine aussi tient bon.

Mais les tomates dépérissent inéluctablement, le mildiou les boulotte sans hâte, gagnant chaque jour quelques millimètres.

L’autosuffisance, ce n’est pas pour demain.

Des loques

je passe la serpillière quand soudain
j’ai une pensée pour ceux que l’on
dit loques – oh sans prétendre juger
de qui est loque et qui pas loque
mais enfin ce sont des choses qui se
disent des choses que l’on dit malgré
qu’on en ait alors pourquoi pas y
penser en passant le balai ?

on ne naît pas loque, on se fait loque
me dis-je ainsi raclette en main
voire on est fait loque par quelque
perversité narcissique sous l’emprise
de laquelle on croupit quand on s’est
laissé capturer comme au lasso car
un pervers ne se repère pas à tous
les coups : il y a des pervers mous
alors on s’enfonce sans résistance
dans leurs sables mouvants et on en
ressort loque, essoré – si l’on en sort
car il en est qui passifs voient les
décennies se succéder sans espoir
d’esquiver leur despote et s’éteignent
dans le silence où seuls bruissent
leurs chaussons glissant sans force
sur le sol tapissé des miettes molles
qu’ils laissent traîner – car pourquoi
ramasser ce qui reviendra ? se dit
l’humaine loque pour qui chaque
jour est le décalque des autres tant
la loque manque de goût pour tout

bien que victime ça ne suscite pas
la sympathie une loque mais plutôt
des soupirs de lassitude : tel est le
triste sort des loques que de suffoquer
en faisant se lever les yeux au ciel
comme une nuée de mouettes
c’est ce que je me dis encore en
rinçant la serpillière ensuite de quoi
je laisse à mon tour les loques pour
aller vaquer à mes petites activités


La confiance

6h45, je viens de saluer Carrie sur son étang et me dirige vers le terril de Noyelles quand je vois un lièvre blessé sur le chemin, à 1,50 m de la route. Un lièvre si petit que je le prends d’abord pour un lapin. Il est étendu sur le flanc, les pattes étirées ; il n’a pas de plaie ouverte, pas de sang dans les poils. Je n’ose pas l’approcher parce qu’il a peur de moi, dès que j’esquisse un pas vers lui je peux voir le pelage clair de son ventre palpiter beaucoup trop fort, ses yeux s’écarquiller, ses pattes creuser le sol du chemin dans sa tentative désespérée de fuir. Je me tiens à distance tandis que je cherche de l’aide, appelle des numéros et tombe sur des répondeurs, il est si tôt. Je décide d’amener le lièvre chez moi en attendant 8h30 et l’ouverture de la clinique vétérinaire voisine, j’ôte ma fine écharpe de tissu pour l’envelopper dedans mais il devient fou, émet une espèce de sifflement déchirant ; je renonce à le porter pendant 3,5 km alors qu’il est au bord de la crise cardiaque et qu’il a peut-être un organe endommagé. Je pleure beaucoup, ce qui ne sert à rien, appelle des proches qui ne peuvent rien faire pour nous. Je me demande pourquoi moi, pourquoi maintenant ? Passé ce bref moment de panique égocentrique, je parviens à joindre la vétérinaire de garde, qui m’envoie vers les pompiers, les pompiers disent que ce n’est pas de leur ressort mais me demandent où se trouve le lièvre, je cours jusqu’à une plaque de rue, je dis rue Georges Rainguez à Noyelles-sous-Lens, près du pont, vous voyez ? Pas du tout, Madame. Ce n’est pas de notre ressort, me répète-t-on, désolé, voyez avec le centre communal. Au centre communal, on me répond car il est maintenant 7h, mais on me répond avec réticence – Que voulez-vous qu’on fasse ? Et moi, dis-je, je suis censée le regarder crever sur un bas-côté ? On me demande une adresse alors je m’emporte : Pourquoi vous dire où il se trouve si vous ne pouvez rien faire ? Je vais venir, me dit la voix, soudain plus conciliante, je serai là dans un quart d’heure. Je remercie treize fois. J’attends près du lièvre ; je me pose juste à côté de lui et lui parle d’une voix si douce qu’il finit par s’apaiser, les yeux moins mobiles et ses pattes cessent de ruer dans les cailloux du chemin. C’est seulement alors que je comprends ma méprise : ce serait vraiment un grand lapin. Et puis, si près de lui, je vois la forme de ses oreilles, de son museau, de ses pattes. Ce doit être un tout jeune lièvre, un enfant. Je lui dis que tout ira bien, accroche-toi, bébé, n’aie pas peur, on va te soigner puis tu retourneras dans la nature raconter à tes amis ta grande aventure chez les humains. J’essaie d’y croire quand l’employé dépose avec précaution dans un cageot le lièvre qui de nouveau siffle et rue ; j’acquiesce avec espoir quand il me dit qu’il va confier mon protégé à une association. En l’attendant, je m’étais promis de ne pas quitter le lièvre tant que je ne verrais pas de mes propres yeux des gens compétents le prendre en charge mais je ne peux pas m’imposer dans l’utilitaire de ce monsieur qui par ailleurs ne me semble pas dénué de compassion – il me dit que les gens roulent trop vite, ici, que je dois avoir froid, il caresse délicatement le flanc du lièvre avant de le poser dans le cageot puis à l’arrière de sa camionnette, d’ailleurs je n’ai pas d’autre choix que de lui accorder le bénéfice du doute, à défaut d’une confiance dont je suis devenue incapable – quelques jours après avoir constaté que même les gens qui disent vous aimer vous lâchent quand vous avez désespérément besoin de soutien, comment puis-je en toute sérénité confier un lièvre blessé à un homme qui pourrait aussi bien être un chasseur ? Mais que puis-je faire d’autre ? Sinon répéter treize fois merci – et c’est comme dire au lièvre que tout ira bien.

J’étais incapable d’apporter à ce petit être sans défense les soins dont il avait besoin, or pour rien au monde je ne l’aurais abandonné aux crocs de ses prédateurs ou à l’indifférence, voire à la cruauté des passants qui n’allaient pas tarder. Seule, j’étais totalement impuissante. Aujourd’hui, peut-être ai-je sauvé un lièvre ou peut-être ne reverra-t-il jamais les siens ni ne sentira plus le soleil réchauffer l’atmosphère au bord du ruisseau. Je vais devoir vivre avec cette incertitude.

/ 3 : Chaussons

plus je suis fatiguée moins je sens que je cours
c’est facile et pendant un peu plus d’une heure
malgré le givre qui mordille, je n’ai pas froid
tandis qu’à la maison si, assise j’ai froid dedans
et faim de nouveau quand la nausée bâille alors

j’ai fait des chaussons avec les pommes que ma
nouvelle éditrice m’a apportées mardi ce sont
mes premiers chaussons aux pommes de la vie
diminuée, les gestes sont revenus spontanément
et je n’ai pas pleuré parce que je n’ai plus d’eau
dedans, ni chaleur ni eau ni parfois rien du tout :
il arrive que la douleur reste collée hors de vue
– une chaussette dans un tambour de machine –

et quand elle revient, le sang fouette l’intérieur
de mon crâne, aussi abrasif que du sable pulsé
par pression et grand débit d’air et la tête tourne
– ainsi, quand j’ai décollé du mobilier urbain
les affichettes de Dame Sam a disparu et que
sur les photos elle me dardait son regard vert
impérial. ce matin alors que je courais dans la
nuit scintillante je lui ai dit Mon bébé, envoie
-moi une étoile filante et j’ai imaginé son regard
vert cligner nonchalamment bien sûr car cette
petite chipie chat n’en a jamais fait qu’à sa tête

Signes

Cette nuit, je n’ai pas dormi. Vers quatre heures, j’ai entendu des pas dans l’escalier. Je n’ai pas envisagé un instant que quelqu’un se soit introduit dans la maison, ce qui aurait nécessité un certain fracas et, pour cette raison même, mon cœur a été saisi, mon cœur qui depuis trois jours bat de manière expérimentale. Il a fallu plusieurs minutes pour qu’il retrouve un rythme à peu près plausible.

Ce matin, je suis partie courir à 5h59. Mon corps était si léger que je le déplaçais sans effort, c’était comme passer un chiffon sur les routes. Il n’y avait personne, nulle part personne, j’aurais pu croire qu’une apocalypse silencieuse avait eu lieu pendant la nuit si, de loin en loin, je n’avais vu passer un bus vide. Puis j’ai emprunté un chemin arboré à l’écart de toute habitation et dépourvu d’éclairage. Je n’entendais pas un bruit, hors celui de mes semelles, ce qui me donnait une sensation étrange, mais soudain j’ai perçu un bruissement à ma droite. Il venait des arbres mais le son avait plus à voir avec le grésillement de l’électricité, or il n’y avait pas plus de pylône à proximité que de vent. Le son courait auprès de moi et, comme pendant la nuit, j’ai ressenti une peur profonde, puis la peur s’est dissipée. Le son m’a suivie pendant plusieurs centaines de mètres tandis que je fixais avec perplexité les branches nues et immobiles dont il semblait provenir. Quand j’ai tourné la tête dans l’axe du chemin, j’ai vu dans le ciel dégagé, où les constellations se dessinaient nettement, une étoile filante. Le grésillement s’est tu dans les arbres et les oiseaux ont entamé une foisonnante polyphonie.

Alors j’ai compris. C’était elle, elle qui me disait les mots de Beverly Glenn-Copeland (la reprise de Lafawndah m’est venue spontanément comme si quelqu’un – je sais bien qui – avait appuyé sur play dans ma tête),

Don’t despair
Tomorrow may bring love

Non, ma bonne étoile, je ne désespère pas. Relisant les paroles du morceau, de retour chez moi, je ne suis pas surprise d’y trouver cette phrase, à laquelle je n’avais jamais prêté attention : So you go to the window in search of a sign.

Photos prises à Brooklyn, Lille et Lezennes.

Supernova

Dans le train, ces musiques pour me relier à DS Vénus, les paysages familiers comme des lames dans le ventre et un poème pour mon requiem, gribouillé dans le carnet que m’ont offert mes merveilleuses amies.

Kaja Draksler Octet, Danas, Jučer, Sutra

Mica Levi, Rose

Venus ex Machina (Nontokozo F. Sihwa), Avril

pour survivre il faut
épuiser le corps jusqu’à ce que
les terminaisons nerveuses aient
le bouilli de spaghettis mous
épuiser le corps jusqu’à ce que
le cerveau hébété se laisse
aller à la distraction même si
ça ne peut durer qu’un instant
car dès lors que l’on se surprend
à respirer l’air se fige dans les
poumons gelés alors il faut attendre
que l’esprit à notre insu
de nouveau daigne s’égarer
ainsi l’émission de jazz à la radio
me parvient depuis le salon
tandis que je plonge dans la casserole
les légumes que je viens d’éplucher
dehors la nuit commence à tomber
je passe la main sur mon tablier
saupoudré d’amidon brillant
quand soudain je m’aperçois
que la souffrance s’était suspendue
entre deux spasmes comme une bête
douleur menstruelle
et qu’un moment ainsi baignée
de sensations familières j’ai pu faire
comme si la féline qui me faisait
une vie doucement heureuse
était toujours dans la pièce d’à-côté
– hélas je ne peux savourer cette
illusion car à peine la conscience
s’écarquille-t-elle que déjà la douleur
explose en supernova dans mes viscères
et je me rappelle que je cuisine
des légumes qui allaient se perdre
avant de les congeler pour le jour
où mon corps enfin réparé
acceptera de s’alimenter

Une histoire vraie

Mon requiem avance à une vitesse un peu vertigineuse ; il enfle de tout ce que répand mon cœur déchiqueté. C’est un roman qui n’en a pas l’air, très fragmenté mais au dispositif serré : un goutte à goutte en fin de perfusion. On y trouve plusieurs poèmes écrits en 2017 mais pas celui ci-dessous, que par ailleurs j’aime toujours beaucoup. Dame Sam l’aimait bien aussi (ce sont des choses que je devinais au mouvement de ses oreilles quand je lisais à voix haute). Il est tiré d’une histoire vraie.

quelle image voulez-vous avoir de vous-même
si vous laissez cet homme vous traiter ainsi ?
voilà ce que j’ai dit
à ma gynécologue
l’autre jour quand elle pleurait
puis elle a retiré le spéculum
elle a dit que j’avais raison
et qu’elle allait quitter ce salaud
puis j’ai payé 57 euros et
je suis remontée sur mon vélo
puis j’ai mangé des miettes à même
le sol et j’ai dit merci
aux doigts qui les égrenaient
j’ai l’impression
que ça m’a coûté très cher
est-ce que c’est remboursé ?

Photo prise dans l’arrière-monde ronchinois en cette même année 2017.