La peau

j’ai mes genoux des grands jours
pochés et pelés
nous avons bien dansé encore
une fois au bord
d’un nouveau précipice
pauvres corps vieillissants
faisandés dedans
nous avons gesticulé pour
défier la mort cependant
que nous râpions nos genoux
sur son indifférence

ce midi les champs scintillent
sous le ciel changeant
mes cheveux gouttent
mon visage ruisselle
sur mes lèvres en perles de sel
il n’y a vraiment que nous ici

je cours dans les ombres étroites
des rues estivales pourtant
jamais ma peau n’a présenté
une teinte si dorée
je la regarde avec étonnement
comme si ce n’était pas la mienne
et que ce n’était pas moi dedans
– cette dense masse de silence
épuisée d’avoir essayé
dans des spasmes maladroits
de bruisser un peu parfois

Il n’y a aucune logique dans tes déplacements

J’ai écrit le poème ci-dessous en 2003 ; je l’accompagne d’une photo, Hello darling, que j’ai prise la même année à Lille, et d’une musique que j’écoutais alors de manière obsessionnelle. Ce poème a trouvé une forme abrégée dans mon recueil La fin du chocolat, parue aux Carnets du Dessert de Lune.

mes jambes sont mon cheval
mon index mon sabre je vais
CHARGER

mes jambes mangent très vite
le bitume comme des herbes hautes sous un train

tu es à tous les coins de rue jusqu’à ce que je les atteigne
tu es au prochain coin de rue tu es le prochain coin de rue

you stand every next corner till I get there
you are a tomorrow that chases another

tu es à chaque prochain coin de rue
jusqu’à ce que je l’atteigne
tu es un demain qui en chasse un autre

footsteps / lifetime / the gum of my shoes
I point to everywhere you could be
gonna charge gonna CHARGE

in the faraway, you know

my legs a bike my legs a horse
and it’s drunk
each step feels like closer to you but it’s a lie

mes jambes un vélo mes jambes un cheval
dessinés à la craie sur le tapis de merde
(the way you ride it when you’re drunk)

you don’t have to hide cause I don’t know how to search
anyway

your absence seems to have a will
like a person has like it hated me but
wha-what have I done to your absence ?
what
– what have I done to you, bitch ?

pas la peine de te cacher
je ne sais pas chercher de toute façon

you stand every next corner till I get there
you a tomorrow that chases another
the gum of my shoes
each corner chasing another
in the faraway, you know

my legs a bike my legs a horse and it’s drunk
this step feels like closer to you but it’s a lie

I love you cause there’s no logic in the way you move
go to places I’m not (go to places I’m never)

breaking my legs is what I can’t afford
mon amour n’étant que jambes pour toi
my love being but legs for you

my love is chalk footsteps on the carpet
c’est une fugue, c’est une suite
it’s that sparkle in my feet

aren’t you ever tired of walking ?
une fugue une suite and I’m playing the flute
(meanwhile, je respire discrètement par le nez)
je porte des chaussures de sport bien aérées


Robert Wyatt : Alifib

J’ai toujours cru que je respirais discrètement

Je cherchais tout à l’heure un poème que j’ai écrit en 2004 ; j’ai donc sorti des dossiers cartonnés de mes archives et non seulement j’ai retrouvé ledit poème, que je vous livrerai bientôt si vous m’envoyez assez de pigeons pour me montrer votre motivation, mais j’ai aussi redécouvert le manuscrit extrêmement protéiforme dont il était extrait. Je l’avais un peu oublié, en tout cas je ne me rappelais pas son titre. C’était « Sur les jambes », ce qui recoupe mes préoccupations actuelles ; le manuscrit se découpait en trois livres, dont le premier s’intitulait déjà « Je respire discrètement par le nez ». J’en ai parcouru un certain nombre de textes et me suis rendu compte, avec une fascination mêlée de découragement, que j’ai toujours écrit la même chose, quoique sous d’autres formes. Voici les couvertures des trois livres de Sur les jambes, illustrées par mes soins (je peignais beaucoup, à l’époque, j’y passais la plupart de mes soirées – ne chargez pas vos pigeons de messages du type « Tu fais mieux de boire l’apéro », je le sais déjà , merci).

Et Brother James de Sonic Youth, qui reflète parfaitement la tonalité du manuscrit.

Démasqués

Le jour où j’ai pris conscience que, dans toutes les villes où je cours, des rues entières sont marquées de traits continus à la craie, comme sur la photo ci-dessous, je me suis demandé, Qu’est-ce que j’ai encore raté ? Est-ce un rituel enfantin auquel je n’ai pas sacrifié en mon temps parce que, là où j’ai grandi, il y avait des jardins à l’avant des maisons et que, de toute façon, comme toujours et en toute chose, je n’ai pas entendu la consigne – si vraiment les choses qui m’échappent depuis toujours sont édictées à mes pairs sous forme de consignes – et dans ce cas depuis combien de temps (siècles, décennies, années) ce rituel est-il si répandu ? L’est-il uniquement à Lille et dans sa banlieue ou tout autour du monde ?

C’est alors qu’un doute m’est venu.

Vous connaissez sans doute les body snatchers : tirés d’un roman de Jack Finney paru aux États-Unis en 1956, The Body Snatchers, quatre films leur sont consacrés : Invasion of the Body Snatchers par Don Siegel en 1956, son remake par Philip Kaufman en 1978, Body snatchers tout court par Abel Ferrara en 1993 et enfin The Invasion par Oliver Hirschbiegel en 2007. Si vous n’avez vu aucun de ces films, je vous résume la situation : des extra-terrestres (les body snatchers) s’emparent du corps des humains, ils prennent leur apparence et les transforment en êtres dénués de toute émotion. Salopards ! Quelques images pour vous donner un aperçu de ce qui nous attend :

chez Don Siegel

chez Philip Kaufman

(Ici, ce cher Donald Sutherland a été parasité par un body snatcher et dénonce de manière très élégante un humain non encore corrompu / remplacé.)

Je dis « des images de ce qui nous attend » car je crois qu’ils sont parmi nous, et qu’ils désignent par ces traits à la craie les maisons qu’ils ont annexées. Et je peux vous dire qu’ils ont déjà body-snatché un certain nombre d’entre nous, je le vois dans toutes les villes où je cours, de Wambrechies à Vendeville, de Loos à Villeneuve d’Ascq, partout, m’entendez-vous ? Ouvrez les yeux.

Sucreries

Un court poème que j’ai écrit l’été dernier, quand j’ai perdu quelques ‘amis’ suite à une rupture ; ils ne me manquent jamais – je me suis furtivement rappelé certains d’entre eux, ce matin, en voyant une photo sur un frigo.

« Allocution à ceux de mes proches qui pensent pouvoir me dire qui je suis, me désigner ma place sur terre et me laisser la vaisselle

eh, je ne suis pas une page blanche
que vous puissiez emplir de vos
élucubrations
reposez-moi immédiatement »

C’est un très court poème vraiment : plus court que son titre même.

Je suis heureuse d’avoir des amis aussi délicats, bienveillants et intelligents que les miens, je veux dire ceux qui sont restés (et tous ceux, aussi, qui sont arrivés ensuite, mes très chères sucreries).

That’s entertainment

j’ai démonté le décor je l’ai
acheminé pan par pan à la déchetterie
porte d’Arras
ainsi que les costumes et les accessoires
j’ai archivé le scénario
j’ai tout rangé tout nettoyé
envoyé les cartons de remerciements
puis en attendant l’heure de rejoindre l’équipe technique
pour fêter la fin du tournage
j’ai imaginé de nouveaux synopsis
à jeter dans le vide
j’ai bien travaillé

Scène finale de The Band Wagon, film de Vincente Minnelli, avec Fred Astaire, Cyd Charisse, Nanette Fabray, Oscar Levant et Jack Buchanan.

In the kitchen (window)

Je vous ai promis, dimanche dernier, de vous raconter la suite de mon rêve. Il ne s’y passait pas grand chose, à vrai dire, sinon que j’écoutais une émission de France Musique dont Liz Harris était l’invitée. C’est là tout le spectaculaire de l’affaire : dans ce rêve, Liz Harris était assez connue en France pour être l’invitée principale d’une émission à une heure de grande écoute. Pourquoi ai-je alors décidé que je vous raconterais aujourd’hui ce rêve minimaliste ? Parce que j’avais déjà préparé le présent billet, qui ne comportait encore qu’une photo de Marie (notre mère à tous) couplée à un morceau de Grouper (pseudo de Liz Harris). Cessez de croire que je suis spontanée.

(Rue Mattéoti, Lille Fives.)

Si vous ne connaissez pas Liz Harris, vous pouvez donc entendre ici l’un de ses morceaux sous le nom de Grouper. Et vous pouvez aussi lire le texte ci-dessous, que j’ai écrit il y a deux ans.

« Ce jour, vingt mille cent trente-six personnes aiment Liz Harris, dite Grouper, sur un réseau social. Peu d’entre nous auront été aimés par plus de vingt mille personnes au cours de leur séjour terrestre, mais si je brandissais une pancarte demandant : Connaissez-vous Liz Harris ? je pourrais sans doute parcourir toutes les rues de Mons-en-Baroeul ou de Marquette pendant des jours sans que quiconque se manifeste.

« Liz Harris a un visage vaguement inuit, large avec des pommettes hautes, une bouche étroite, un nez retroussé, et, quand exposée à la lumière du jour, des yeux bridés dont elle n’essaie pas d’atténuer les cernes, ses cheveux sont noirs et souples et l’expression de son visage a souvent ce dédain qu’arborent aussi certains adolescents solitaires, ce genre d’adolescents qui diraient, Ce monde n’est pas le mien, alors qu’ils en sont la sève et qu’ils auront toute leur vie la tâche de tirer derrière eux les extrémités mortes de leur génération, ces membres dénervés qui se satisfont de ce que le Capital a prévu pour eux, qui débattront toujours des mêmes objets dans le même cadre étroit et jamais ne sauront qui est Liz Harris – une plasticienne et une musicienne, qui joue de la guitare, du piano, chante, enregistre des boucles sonores et exploite un matériel complexe pour inventer une nouvelle manière de faire de la musique dans la petite ville d’Astoria, Oregon, 9 477 habitants (il faudrait réunir plus de deux fois la population d’Astoria sur la place publique pour se représenter le nombre de ceux qui aiment Liz Harris – et qui le signalent : pour ma part, et nous devons être nombreux dans ce cas, je ne le signale pas, bien que ce soit à l’évidence le cas, de sorte que si je devais m’ajouter au rassemblement, sur la place publique, de ceux qui aiment Liz Harris, il faudrait tracer sommairement le contour de mon corps à la craie, voire en pointillés, puisque je ne remplis pas toutes les conditions en ne signalant pas mon amour de Liz Harris sur le réseau social dont il est ici question).

(Liz Harris par Shawn Records.)

« Liz Harris a peu à voir avec les chanteuses (rarement musiciennes) que chérissent les parties molles (dévitalisées, poids morts et indénombrables) de la population ; on peut estimer que Liz Harris et ces idoles, qui sans auto-tune ne chanteraient pas plus juste que moi ou que votre tante Christine, n’existent pas tout à fait sur la même planète. Il n’est pas jusqu’au système de diffusion dont elles usent pour faire connaître leurs productions qui ne diffère en nature. Liz Harris ne vit pas dans une villa sous vidéosurveillance mais loue une maison vert d’eau dans une toute petite ville à proximité de Portland, Oregon, dont les rues semblent se jeter dans la Columbia River, au bord de l’océan. Elle ne porte pas de short doré qui dévoile la naissance luisante de ses fesses mais des chemises et des sweat-shirts à capuche, et l’on dirait toujours que ses vêtements ont été taillés pour elle, sur elle, tant son corps fin les occupe pleinement, tant elle occupe pleinement son corps fin et jusqu’au plus banal T-shirt dont elle le vêt, avec la grâce et la puissance discrète d’une danseuse. »

(Astoria, Oregon – photo trouvée sur le site de la ville, non créditée.)

Grouper : Mary, On the Wall (Second Heart Tone)

Deux samedis matin

j’écoute sept fois la même chanson de Charles Trenet
habillée dans le style des années 20 pour nettoyer la salle de bains
puis j’émince des endives j’en fais une fondue comme si
je ne cuisinais pas pour moi seule tandis
qu’à la radio une voix enregistrée fait la publicité d’une émission
Bonjour, dit-elle, je suis Saskia de Ville* – et moi qui croyais
ne pas l’entendre avant lundi je lui réponds
Eh, bonjour Saskia ! comme quand on croise un ami par hasard
dans une ville qui n’est ni la nôtre ni la sienne
le chat observe mes faits et gestes dans sa belle robe et se demande
à qui je parle et pourquoi je fais comme si tout allait bien
– c’est parce que j’aime au fond j’ai toujours aimé malgré tout
le samedi matin sur terre

***

Pour preuve que j’ai toujours aimé le samedi matin, je viens de retrouver le billet copié-collé ci-dessous, que j’ai posté sur mon blog en 2005 ; c’était un autre blog, une autre vie, et pourtant, en relisant ce petit texte, je me rends compte que rien n’a tant changé (il y a même un embryon de Grand Jeu Concours, c’est effrayant…)

***

le samedi matin il faut être à Ronchin
le centre-ville est en pleine effervescence, la boulangerie, la pharmacie, la Poste, la maison de la presse et le Penny Market débordent de familles en vêtements sportswear et de grands-mères qui se connaissent toutes
à la caisse les gens sont d’une courtoisie qui vous ferait employer le mot courtoisie
je suis une très grande adepte du samedi matin à Ronchin surtout quand je suis très fatiguée par mon vendredi soir, et c’est généralement le cas ; même si je me suis couchée à 4 h je me lève tôt rien que pour ne pas rater le samedi matin à Ronchin
ce matin je suis allée à As’Prix, j’ai acheté :
– un bloc de sténo
– un bol avec un lion comme ça dessus :

(je ne comprends pas pourquoi
ses concepteurs ont décidé de lui
vernir les ongles en bleu)

– un jouet vert brillant pour les chats
– un rouleau pour ôter de mon sweat-shirt noir les poils de ces derniers, avec sur l’étiquette un dessin qui semble dire « va te brosser »

(dont acte)

et ensuite j’ai acheté deux timbres à la Poste, où une crampe fulgurante m’a retourné tous les orteils de tous les pieds, me gâchant le plaisir de glisser mes 1,06 € dans le distributeur de timbres, ce qui d’ordinaire est l’un des grands plaisirs de ma vie ; acheté aussi du Parogencyl à la pharmacie, et deux magazines à la maison de la presse : un hors-série consacré à Jim Jarmusch et un magazine qui s’appelle Photo (je ne le connaissais pas avant ce matin) spécialisé dans
devinez :
– le tennis de table
– la photo
– le potin mondain
– le zydéco
j’achète beaucoup de choses à Ronchin le samedi matin, parfois même des choses dont je n’ai pas besoin (bol avec lion, magazines) et mes chats non plus (souris en papier brillant vert) ; à Ronchin c’est agréable de tenir la porte à ses semblables, parce que ça se vit avec une courtoisie toute particulière
je croise Christophe qui rentre à vélo de la boulangerie et on se fait un grand signe de la main comme le font peut-être nos parents à Liévin puisque lui aussi est un Liévinois d’origine ayant élu domicile à Ronchin
– qui ressemble tellement à Liévin par certains aspects – parmi lesquels il faut compter le samedi matin

***

* Saskia de Ville est productrice de La matinale de France Musique (du lundi au vendredi) depuis le 29 août 2016 ; elle est parfaite à ce poste – belge, c’est-à-dire sympathique et pétillante, c’est une ancienne chanteuse lyrique et une musicologue. Je n’adore pas tous ses chroniqueurs mais c’est la première fois depuis quatre ans (et notamment après un an de boycott pur et simple de tous les programmes de ma radio fétiche en protestation contre la scandaleuse éviction d’Arièle Butaux) que je retrouve avec plaisir cette matinale.

Paréidolie

Et là, qu’est-ce que tu vois ?

(Avenue Gabrielle Groulois, Lambersart.)

Poème écrit cet été :

« un matin vous me signalez un dinosaure
sur le mur de ma petite cour
je suis votre regard et acquiesce
dans les effluves de mon thé aux agrumes
il est assis, je précise
inutilement puisque vous et moi voyons la même chose
dans les craquelures de la peinture
comme ailleurs parfois
comme souvent
comme
comme un seul corps »

The Yardbirds : Shapes Of Things

Résultat du Spécial Grand Jeu Concours

Vous êtes nombreux à avoir tenté votre chance au Grand Jeu Concours spécial Appel du large mais je suis au regret de devoir remettre en jeu le verre de 12,5 cl à mon traditionnel apéro du dimanche soir, pour la simple raison que vous avez tous trouvé, et que vous avez tous trouvé parce que vous avez tous triché : vos pigeons sont des balances. Vous me décevez beaucoup. Quelle ingratitude !

(Rue Adolphe Torgue, La Madeleine.)

La réponse à la question subsidiaire réside dans le poème ci-dessous, écrit cet été ; il raconte l’étonnante arrivée d’un bateau sur mon appui de fenêtre, à moi qui n’ai guère de passion pour ce genre de véhicule (je serais plutôt pédalo).

Cothy

« je n’ai pas de talent spectaculaire moi
je ne sais pas toucher mon nez avec ma langue
mais au moins je connais chaque fenêtre des alentours
qu’orne une maquette de bateau
je vous en montre plusieurs
tandis que nous glissons à travers mon territoire
juchées sur de hauts vélos

je sais aussi prendre l’accent du nord
je le fais volontiers j’imite Cothy
ma voisine de vous inintelligible
pour vous voir rire à renverser la tête
alors je pourrais manger vos dents enfantines
si les dents se mangeaient

Cothy brosse le ciment de la cour elle dit
qu’elle est arachnophobe et son accent
ressemble au bruit d’un fusil que l’on recharge

Cothy fait le ménage pour notre divertissement
elle désengorge l’appartement familial et pose
quatre maquettes de bateau dans le hall de l’immeuble
alors j’en récupère une pour
ajouter ma propre adresse au Bicycle City Tour »