35’39

au retour du Grey Dog
j’ai enregistré mon trajet en métro
de Canal Street à Utica
puis mes pas au long de Stuyvesant Avenue
et l’on entend des discussions feutrées
sous des porches et la pulsation
laid back des voitures que je croise
– le son de Brooklyn la nuit

c’est ce que j’écoute en travaillant
quelques pages qui parlent de toi
cet après-midi
Qu’est-ce qui arrive à mon personnage, dans votre roman ?
m’as-tu demandé alors que nous étions des vous
et tu as semblé trouver étrange
que ta question m’amuse tant

Les chemins qui vont au Grey Dog

là-bas
tu es mes jambes tu es
mes yeux je te
confie mon vaisseau et
là-bas
tu es la nuit qui
nous dérobe
aux regards tu es mon rire
lancé vers les néons les
avions tu es
le planisphère la carte
virtuelle où je pose
un index malavisé tu es
la mémoire du chien gris
tu es le corps
qui redéploie le plan je
sens le tissu de ta manche sur la
pulpe de mes doigts
je vois les tiens émietter un
toast et ta voix éteindre
le brouhaha puis
le sol en pente de 50th Street
se dérobe sous moi
dans la lumière blanche
que je laisse t’emporter :
je ne m’étends pas devant
les bus –
comme s’il devait y avoir
une autre vie
où je pourrais être
à ma place auprès
de toi

(Merci pour les magnifiques photos.)

Encore des dents américaines

la dentiste sourit derrière toi il ne manque
que le lapin – son sourire et tes cheveux et la machine
mais pas de lapin
tu es la lueur dans l’œil du lapin
qui n’est pas là ni ta mère mais on peut
entendre les nombres de ta mère
et du lapin dans ton sourire sur la photo
et la dentiste ne brandit même pas
d’instrument effrayant
j’aime beaucoup cette photo
je la garde pour moi
chaton des rues

How do you say in Russian : You have the most beautiful smile I’ve ever seen ?

Recommandation

C’est vraiment grâce à Marie, notre mère à tous, que je serai dans un avion ce soir ; elle m’a dépêché deux anges, Camille et Arnaud, avec un forfait téléphonique extraordinaire et une admirable maîtrise des centres d’appel – sans parler de la patience, qui est un basique chez les anges. Je venais de traîner ma race à JFK en vain et en navette et je rentrais au Crowne Plaza en pleurnichant à moitié quand les anges m’ont demandé, Alors, vous avez réglé le problème ? Ben non, je suis une potiche et la femme la moins équipée technologiquement du XXIème siècle occidental, ça ne se voit pas à mon pull vert ? Alors ils ont tout fait à ma place. Je ne suis pas fière mais je suis rassurée, et reconnaissante. Très bien, cette Marie, je vous la recommande vivement.

(Elle fait sa timide, c’est mignon…)

Merci aussi à Camille et Arnaud. Je ne sais pas ce qu’il serait advenu de moi sans leur divine intervention.

Bing Crosby & Judy Garland : Connecticut

Où est Ptchulli ?

Dans l’avion ? Mais non, voyons.

J’avais bien fait les choses ; je me suis dirigée vers l’aéroport avec beaucoup, beaucoup d’avance.

Une fois dans le bon terminal, j’ai trié les photos de mon séjour sur un siège doté d’une tablette, pour que le diaporama n’endorme pas mes proches, demain, à l’apéro. J’étais zen, vraiment (®Temesta). Puis je suis allée voir ce qui se passait du côté d’Iceland Air, pour me dégourdir les jambes (qui sont des femmes). Mon vol était annulé. La compagnie aérienne m’offre une nuit au Crowne Plaza, qui vibre du trafic aérien et qui est d’un effroyable mauvais goût.

(Sans les couleurs, on voit un peu moins combien c’est laid, mais je ne pouvais pas assumer ces rouges criards.)

Très déprimée, j’ai repéré un deli grocery à un kilomètre de l’hôtel ; je m’y suis acheté une bière qui s’appelle Rebel IPA et qui est assez forte. J’ai demandé au monsieur à la caisse de l’ouvrir pour moi. Marcher dans des vraies rues après avoir parcouru des couloirs froids à l’aéroport et posé ma lourde valise dans cet hôtel aseptisé, ça m’a fait du bien. Il y avait plein d’éléphants sur des barrières, dont un modèle que je ne connaissais pas : l’éléphant barrit, la trompe et les pattes antérieures levées. Je n’ai pas osé le prendre en photo à cause de ses heureux propriétaires mais, plus loin, j’ai trouvé une œuvre d’art qui vaut bien quatre éléphants.

(Courage, Madame.)

De retour au Crowne Plaza, je me suis assise au fond du parking, face à un mur très à mon goût, et j’ai bu quelques gorgées de ma Rebel IPA dans son emballage de papier en fumant une cigarette : comme une beatnik.

Et, bien sûr, poussant la provocation jusqu’à l’extrême, j’ai commis ce délit sous un drapeau américain.

Maintenant je me pelotonne dans mon affreuse chambre en essayant d’oublier les démarches vraisemblablement kafkaïennes qu’il me faudra engager demain pour m’incruster sur un autre vol, je finis ma Rebel en coutant WBGO et je retouche des photos. Je suis sûre que je suis punie par Jésus pour avoir manqué la messe de ce matin – mais, gros malin, si j’avais su, j’aurais pu ne pas la manquer : nous n’allons pas nous en sortir, Jésus et moi, si nous ne cessons de nous punir à tour de rôle. Que faire ?

Yes indeed

Je pars mais, autant vous prévenir, je continuerai de hanter les rues d’ici.

Frank Sinatra : Witchcraft

L’ironie de la situation m’apparaît soudain : je ne pourrai pas aller à la messe ce matin, je ne pourrai pas écouter Allison jouer de son orgue sacré dans son église, à cause du fucking Marathon de New York. Des millions de mécréants fluo me bloquent le chemin de la foi ! Salauds, païens !

In the upper closet (2)

La punition de Jésus et Marie n’étant toujours pas levée (je suis vraiment très en colère), ce ne seront en ce dimanche matin que cheap bondieuseries. Il faut parfois laisser les gens réfléchir peu.

J’ai dit non ! Je ne le connaissais même pas, il n’est pas mort pour moi et de toute façon il est PUNI, vous m’entendez ? J’ai dit, des bondieuseries.

Et puis tiens, juste par méchanceté, voilà une église dont le kitsch écrase toute possible lutte des classes. Ah ça, la United House Of Prayer For All People, elle m’a émue aux larmes.