Sortir

Mes cher(e)s, mes millions d’ami(e)s,

Dans quelques jours, mon espèce infecte fêtera en toute laïcité l’anniversaire de son Sauveur et, pour ce faire, par je ne sais quel lien de cause à effet, mangera des kilos de foie gras, sans une pensée pour ce qu’aura été votre destin – vous aurez dès l’enfance vécu agglutiné(e)s dans des camps de la mort, terrifié(e)s, torturé(e)s sans relâche (mais dans des conditions d’hygiène strictes, selon des méthodes homologuées) puis froidement assassiné(e)s. Vous n’aurez eu aucune chance d’évasion. Aux yeux des humains, vous n’êtes pas des êtres vivants mais une matière première.

J’ai honte de faire partie de cette espèce, je veux sortir (d’autant qu’elle ne m’aura guère prodigué que déception, trahison, cruauté, mépris, violence, culpabilisation et incompréhension), hélas je n’ai pas les compétences pour me greffer à une autre : si je vivais parmi ceux de vos congénères qui ont la chance de connaître la liberté, je mourrais en quelques semaines de froid, de faim et de maladie (sans mentionner les chasseurs – qu’ils crèvent) car l’être humain est de constitution débile.

Bien sûr, dans quelques siècles, mon espèce aura été décimée par les fruits de son arrogance, frappée par des fléaux qu’elle aura générés avec la certitude béate de sa suprématie, mais je crains qu’elle ne vous laisse pas un monde très habitable. Elle est trop orgueilleuse pour ne pas détruire ce qu’elle ne peut emporter avec elle. Mon espèce, voyez-vous, verse de l’eau de javel sur la nourriture que ne peut absorber sa panse immonde ; c’est tout elle.

Vous dire pardon en son nom serait vain. Je classe ce billet dans la rubrique « Journal de confinement » parce que je me sens, plus que jamais, enfermée, bâillonnée, ligotée dans cette civilisation que je vomis. Je veux sortir. Mais je veux garder la musique, la lumière de l’aube, le parfum de l’humus, mon amour tout contre moi et le rire de mes rares amis – toutes choses que vous n’aurez jamais eu la chance de connaître. Je veux sortir mais je ne sais pas comment.

Retour au Triangle

Je n’ai passé à Rennes que 4 semaines sur les 10 prévues dans le cadre de ma résidence mais le mardi 8 décembre j’aurai le plaisir d’échanger avec l’excellente Léa Rault, chorégraphe et danseuse (entre autres) que j’ai rencontrée au cours de cette courte aventure en pointillés. Venez zoomer avec nous de 19h à 19h45 – si j’arrive à me connecter. Toutes les indications techniques se trouvent ici.

/ 3 : L’arbre de Condé

Une amie me prête un livre qu’elle appelle « Liévin 2000 », publié en 1970 par « Monsieur Roger ». La conclusion partiellement visionnaire de ce livre m’a presque mis les larmes aux eux, quand le postfacier (un journaliste auquel ma classe de 4ème a demandé un droit de réponse en 1987 après qu’il a raillé son niveau dans la Voix du Nord) imagine ainsi l’avenir : « À Aix-Noulette, qui retrouvera un peu de son ancien lustre, aboutira une autoroute issue de Calais et du tunnel sous la Manche. Un château d’eau original surmonté d’un restaurant perché à soixante mètres du sol, marquera pour les automobiles électriques ou à moteur non polluant, l’entrée de notre ville qui aura à ce moment quarante cinq mille habitants. De là on dominera les Marichelles, et la zone industrielle, dont le premier investissement fut effectué en 1970. »

Page 61, je lis un paragraphe concernant le Grand Condé :

Je fais quelques recherches sur Internet pour voir à quoi ressemble aujourd’hui le monument, au cas où il se trouverait que je passe devant régulièrement sans le voir. Il est de goût plutôt douteux, à en croire les rares documents anciens qui en font mention.

Et comme je veux voir où il se situe dans le paysage actuel de Grenay, que je commence à bien connaître, je découvre 1. que c’est ici, aux USA (photo 1), mais aussi que 2. l’histoire n’est plus ce qu’elle était :

20 km, 3 h

La semaine dernière, mon amour et moi avons écouté le président à la radio, nous avons ri quand il prononçait les consonnes finales en l’absence de liaison, pour oublier que rien de tout ça n’est très drôle. Désormais, le citoyen français n’a plus une pensée pour les victimes que le virus et la précarité son binôme continuent de faire, ni pour les libertés qu’il vient de perdre en quelques mois dans la douceur de l’État policier, son unique enjeu du moment étant de pouvoir se goinfrer de jeunes animaux morts en famille autour d’un jeune sapin également mort pour l’anniv de J.C. notre sauveur en déballant des choses inutiles. Moi, tout ce que je voulais savoir, c’est si j’allais pouvoir dépasser le kilomètre autorisé sans risquer une leçon de morale et un PV. Quand le nombre 20 est tombé, nous avons poussé un cri de joie car c’est ainsi désormais, nous nous estimons heureux quand nous avons le droit de quitter un peu notre cage pour renifler les plinthes. Nous avons profité du week-end pour retrouver certains de nos terrils préférés en toute légalité.

D’abord, quelques vues de la Quatrième Dimension (mon amour et moi l’appelons ainsi parce que l’espace-temps s’y contorsionne de manière très étrange, outre que l’on y entend les arbres grincer comme des vieilles portes) dans le soleil mélancolique de l’automne.

Ci-dessous, le sol bosselé typique des terrils.

Une ravine devenue un chemin – celui-ci est l’un de mes préférés, il mène à une espèce de coursive végétale qui est l’un des aspects les plus confidentiels de ce site lui-même assez méconnu.

Au loin, dans la lumière, les terrils 83, 100 et 230 de Fouquières.

Et maintenant, quelques photos de notre paradis brumeux. Ci-dessous, nous sommes au pied du premier niveau (il y en a trois), près de la salle de pause des animaux, un lieu somptueux au tapis de mousse(s) et de champignons dont j’ai déjà présenté quelques images ici. Hier, les chevreuils étaient drapés de brouillard mais nous nous sommes du moins réjouies à l’idée que les résidus de latrines aka les chasseurs ne les voyaient pas, eux non plus, ce qui expliquait sans doute l’absence délectable de détonations : nos amis les cervidés ont eu un vrai dimanche, eux aussi.

 

Et le plateau supérieur sans chevreuils.

Mais la Splendeur & Merveille la plus sublime qu’il m’ait été donné de contempler sur les terrils ce week-end, c’est assurément celle-ci.

Et une nouveauté discographique ad hoc, A Study in Vastness d’Ana Roxanne, deuxième piste de l’album Because of a Flower.

Des fantômes

Parfois, en vue immersive, on croise des fantômes ; non pas des gens qui sont dans la terre comme je le relatais ici en début d’année à Rennes mais des apparitions furtives d’entités du passé. Ce matin, je me promène à Harnes tout en discutant au téléphone avec mon amour (je fais plein de choses en parlant au téléphone et souvent, quand j’ai fini le ménage, je me promène en vue immersive, de sorte que j’émaille la discussion d’exclamations au sujet de Chalets ou autres Splendeurs & Merveilles que je rencontre au fil de ma souris filaire – i.e. sans pile) quand soudain je tombe sur des châteaux d’eau jumeaux.

Je n’avais jamais vu ça auparavant, des châteaux d’eau jumeaux, mais je ne me réjouis pas trop vite parce que je sais que parfois le service de cartographie en ligne est sujet au glitch, comme ci-dessous dans le village de Fayet (02) :

(Complètement sinoque…)

Je continue donc d’avancer avant de me laisser aller à l’allégresse,

encore un peu,  

un clic de plus et

me voici face à une médiathèque flambant neuve. Jamais je ne verrai de mes propres yeux ces beaux monstres de foire en béton dont le service en question a gardé la trace (une trace datant, comme je l’ai lu ensuite, de 2011). Alors je suis un peu mélancolique, comme souvent quand je croise des fantômes dans un petit courant d’air froid.

Reconversion

J’aime décidément recenser : les créatrices sonores de par le monde, bien sûr, mais aussi les Chalets du Nord. J’ai enfin eu l’idée de les inscrire sur un plan, lorsque j’ai entamé un nouveau manuscrit qui est une espèce d’atlas à ma manière, avec des critères dont l’universalité, quoique indéniable, n’est pas forcément reconnue. Je me sers donc des outils mis à notre disposition par le world wide web pour signaler par une étoile toutes les boîtes aux lettres en forme de chalet que je croise et celles que je me rappelle avoir croisées. Il en manque forcément un certain nombre, ma mémoire n’étant pas infaillible, mais désormais je promets d’être vigilante et de reporter sans tarder mes ‘prises’ du jour. Un aperçu en tout petit – trop petit hélas pour pouvoir vérifier cette loi (que l’on devrait appeler Loi de Chiarello, soit dit sans vanité, car je doute que quiconque l’ait énoncée avant moi) selon laquelle le Chalet appelle le Chalet car, à cette échelle, les étoiles se superposent dans les rues où l’émulation est particulièrement forte.

J’ai développé un instinct pour les Chalets. Exemple : tout à l’heure, alors que je plaçais ma dernière trouvaille dans une rue de Sallaumines, je me suis dit Tiens, je serais surprise qu’il n’y ait pas de Chalet du Nord dans ce petit quartier de Loison où il a l’air de faire bon vivre. Je m’y suis promenée en vue immersive et il ne m’a pas fallu trente secondes pour que PAF

Je ne vais pas jouer la fausse modestie, je suis assez fière de ce talent dont je m’avance à supputer qu’il ne doit pas courir les rues. Alors j’ai décidé de l’exploiter. Je ne vais pas me lancer dans la commercialisation de faux mages bio en circuit court comme je l’avais envisagé depuis l’acquisition de Désiré (mon mixeur) mais plutôt dans le démarchage. Je serais bien incapable de construire des Chalets du Nord, même aussi simples que celui-ci, mais si je pouvais m’associer avec un(e) menuisier(e), je me chargerais de proposer les services de mon entreprise au porte-à-porte. Je saurais où aller frapper, je ne perdrais pas de temps ni d’énergie à me faire claquer des portes au nez. Dans le seul secteur du chalet ci-dessus, j’ai trouvé trois clients potentiels dans une aire de 0,025 km². Jugez par vous-mêmes.

Alors, qu’est-ce que vous en dites ? Ça manque de Chalets, non ? Quand on a déjà un puits et/ou un moulin d’ornement (et ça vaut pour les pompes à bras, sabots en grès, statuettes, etc.), on est mûr pour le Chalet du Nord. Une étude de marché serait superfétatoire. Outre qu’un tel commerce serait un moyen plus sûr que l’écriture de remplir la gamelle de Vénus, je vendrais rien moins que du bonheur : proposer des Chalets aux habitants de ces maisons, ce serait les accompagner dans une forme d’accomplissement. Même le promeneur y gagnerait – personnellement, je trouve tristes les rues sans Chalets du Nord. Vous savez combien j’aime la Cité des Cheminots, mais je suis prête à parier que les villes d’Avion et de Méricourt ont offert une boîte aux lettres homologuée (un cube en métal vert, beige ou bordeaux) à chacun de ses foyers ; résultat : épistolairement parlant, on meurt d’ennui. Bref, j’ai trouvé ma voie. JMJ, c’est décidément un bon dimanche…

Perverse

Je suis désolée, Monsieur l’agent, en plus on dirait que vous veniez de les cirer. J’ai l’estomac fragile, ces temps-ci.

Non, il ne s’agit pas de ça, c’est juste que. Dites, vous permettez que je m’étende un instant ?

En fait, j’ai des poussées d’anxiété dès que je mets les pieds dehors. Ce n’est pas que ma peur du virus ait muté mais cet État policier qui s’installe tranquillement dans notre quotidien – sans offense, Monsieur l’agent – je ne sais pas, ça me donne l’impression d’être l’ennemie. Je me sens en infraction, quoi que je fasse ; quand je vais chez mon caviste, bien qu’il soit considéré comme un commerce essentiel, je me sens en faute.

Avec ?

Ah oui, attestation et modération. Bien sûr, Monsieur l’agent. Mais l’exemple était mal choisi : même quand je rentre d’une consultation médicale, j’ai la sensation de resquiller. Je me dis, Tu es sûre que le médecin n’aurait pas pu prendre ta tension en visio ? Et puis après tout, à quoi bon prendre la tension ?  Le médecin me dit qu’elle est beaucoup trop basse mais quand je lui demande ce qu’on peut y faire, il me répond « Rien ». Et il a beau être là, tout ce qu’il fait c’est hausser les épaules en 3D. « Vous reposer », il me dit.

Exactement, Monsieur l’agent : le monde entier semble me crier, « Reste chez toi ». Dommage, parce que j’ai toujours considéré le mouvement comme le sens même de la vie.

Vous avez sans doute raison, Monsieur l’agent. Une perverse capricieuse et irresponsable.

(Cette danse en short date de février 2018 ; elle a été exécutée en bordure d’un champ entre Wattignie et Loos et si je n’y mets pas plus de bras c’est parce qu’il y en a un qui tient l’appareil photo dans l’ombre du reste.)

/3 : Se faire lumière

Mon amie Sophie m’a dit un soir, en arrivant chez moi pour l’apéro (ça remonte à ma vie lilloise), « Tu fais une machine à cette heure-ci ? »

C’était SØS Gunver Ryberg.

Mon amie Claire, lors de notre dernière belote, dans la lumière tamisée de mon salon car dehors il faisait nuit, s’est étonnée : « Quelqu’un tond la pelouse ? »

C’était Hilde Marie Holsen.

Mon amour est plus prudente : quand une motocrotte passe dans la rue ou qu’un voisin taille sa haie, elle me demande toujours si c’est dans la musique.

Aujourd’hui, je me demande quelle musique envoyer à mon amie Hélène. Je pensais à Geyser I d’Annabelle Playe mais, me rappelant les anecdotes précédentes, je ne sais pas, je ne sais plus. J’ai peur que vers les 8’30, elle appelle les pompiers.

Mais moi, j’adore ces morceaux. J’adore, ils me procurent un sentiment de plénitude, expriment les plus fines de mes terminaisons nerveuses. Dans Geyser I, par exemple, vers 10’30, mon corps devient lumière. Quand ça s’arrête, tout semble pesant et trivial. Alors j’écoute Jana Irmert, Geneva Skeen, Phew, Rojin Sharafi, Lea Bertucci, Clarice Jensen, Maja S. K. Ratkje ou une autre des 1381 créatrices sonores inouïes de mon répertoire (qui n’en finit pas de s’étoffer).

Ciels (encore)

ce matin les constellations se dessinent nettement
comme s’il n’y avait pas de nuages là-haut
ni de brume sur le canal
et soudain je revois mon amour tendre la main vers le ciel
ici même un autre jour
non pas très tôt mais au crépuscule
et me demander si c’est bien l’étoile du berger, là
son autre main est dans la mienne comme un oiseau fragile
tout dans cet instant me suggère
la confiance qu’elle a en moi et je me promets que
je dédierai ma vie à la mériter