Reprenons au début

Mes proches me sachant déconnectée, elles me tiennent régulièrement au courant des mots que l’on n’a plus le droit de prononcer (les derniers en date, grand et petit parce qu’ils sont jugeantsjugeant est devenu un adjectif, d’ailleurs très répandu, et s’accorde donc en genre et en nombre). On m’explique aussi que l’homosexualité aujourd’hui est un concept caduc, qu’il ne s’agit plus de ça, que le terme bisexuel est banni et l’acronyme LGBTQIA+, que j’étais si fière de savoir prononcer d’une traite sans trébucher, a laissé place à un LGBTQQIP2SAA dans lequel j’objecte qu’il reste le B de bisexuel (Tiens, c’est vrai, me dit-on) et, au terme d’une longue discussion sur toutes les nuances représentées dans ce concentré imprononçable par ma vieille bouche has-been, j’ai demandé, Mais en fait, pourquoi ne pas résumer tout ça par le terme non-hétérosexuel ? (C’est vrai, tiens, m’a-t-on dit.) Ce matin, j’étais en train de rédiger en courant (i.e. dans ma tête) un courrier prônant cette réforme bien commode à l’attention de la fédération française des associations LGBTQ++++++++, de l’académie française et de l’Association française des majorettes, quand je suis tombée sur cette inscription avionnaise prouvant qu’ici, l’acronyme LGBT est toujours d’actualité :

Alors, par quoi on commence ?

/ 3 : migrations

Hier soir, alors que je pédalais dans la brume épaisse qui opacifiait encore la nuit, je me suis émerveillée d’entendre approcher des oies sauvages puis de les voir voler très bas, leur forme blanche effilée glissant au-dessus du canal. Je me suis dit, Ce spectacle est l’un de mes préférés au monde, et ces quelques mots ont instantanément convoqué dans mon esprit My Favorite Things (morceau que j’ai découvert dans la version de Coltrane quand j’étais lycéenne, bien avant d’entendre celle de Julie Andrews dans The Sound of Music) et je me suis rappelé que les paroles d’Hammerstein comportent précisément la phrase Wild geese that fly with the moon on their wings / These are a few of my favorite things. Ce qui me fait un point commun avec Maria, je ne m’en étais encore jamais avisée. Mes photos d’oies étant floues, voici des photos d’étourneaux eux aussi sur le point de migrer, prises un peu plus tôt hier soir ; ils avaient rancard à l’ancienne caserne des pompiers, on les entendait à trois cents mètres. Et maintenant, je retourne à mes canards puisque c’est le sujet qui va m’occuper dans les semaines (mois ?) à venir.

Paste

Je me rends compte que je n’ai pas parlé de l’une des dernières parutions de mon amoureuse – il faut dire à ma décharge qu’elle a une actualité discographique assez importante, particulièrement cette année. Il faut dire aussi que je connaissais déjà bien cet album avant sa sortie et qu’il avait déjà en quelque sorte affecté mon quotidien : depuis le mois de juin, chaque fois que nos échanges téléphoniques ou vidéo sont contrariés, je m’empêche de dire Can you hear me? à cause d’un titre de cet album, Melon, faute de quoi Valentina me joue toute la suite : You don’t know me but I know you, I sure as fuck know you. Pour écouter l’album et/ou se le procurer, cliquer ici.

Ici, Valentina avec Tom et (de dos) Joe – photo d’Amy Gwatkin.

Un 11 novembre

Il y a trois ans, j’avais assisté à la plus petite fanfare du monde tandis que je courais à Loison puis j’avais pleurniché dans les rues absolument désertes de Lens, pour mon troisième jour sur mon nouveau territoire. Je me rappelais cet épisode en souriant, hier, tandis que je rejoignais mes amies à la limite de Harnes et de Fouquières pour une promenade crépusculaire et m’extasiais de toutes Splendeurs & Merveilles que je traversais en chemin sur Mon Bolide. J’adore guider mes amies dans mes paysages préférés, elles sont très réceptives à leur beauté, à leur étrangeté, elles acceptent d’aller dans des lieux interdits où je n’ose pas toujours aller seule parce que je vieillis et qu’en vieillissant, je suis un peu plus sujette à la peur.

the night dripper

Ce matin, tout le temps que j’ai couru (entre 6h45 et 8h), le ciel m’a offert un véritable spectacle, qu’aucun feu d’artifice ne saurait égaler ; chaque fois que je pensais le spectacle fini parce que le soleil était trop près de se lever, l’atmosphère trop claire, de nouveaux flamboiements bleus, verts, roses, orange, emplissaient le ciel à l’est, se reflétaient sur les nuages tous azimuts, on baignait littéralement dans les couleurs, c’était comme nager dans de l’aquarelle. Je dis on parce que, par endroits, au début et à la fin de ma course, je n’étais pas tout à fait seule. Il y avait de loin en loin quelques ados qui se traînaient vers les abribus ; dans la lueur bleutée de leur petit écran, leurs visages paraissaient cadavériques. J’ai refoulé l’envie de leur crier, Regardez, les zombies, levez la tête, avec un point d’exclamation gros comme l’Empire State Building et des ronds de jambes et de bras qui pourraient s’apparenter à une danse. Je fais ce genre de choses parfois, quand les Splendeurs & Merveilles me rendent euphorique, j’ai envie de partager ; je dis aux passants, Si vous allez par là, vous allez voir des phoques (souvenir de Regnéville) ou, cet été, à une dame qui se promenait avec un chien au bord d’un canal : Là, vous voyez ? Il y a un monstre marin. Mais ce matin, je n’ai rien dit aux ados qui regardaient leurs séries et leurs réseaux sociaux débilitants, je les ai laissés à leurs limbes numériques. Parfois, le soir, j’aime aussi aller me promener sous le ciel tourmenté, alors je regarde les nuages noirs défiler devant la lune et photographie des lumières électriques en dripping – le tire de ce billet est un clin d’œil au disque de Dr John, The Night Tripper.

l’automne

Bien sûr je préfèrerais glisser au fil des dénivelés sur mon vélo par une aube tiède, que les chats errants se roulent sur le dos dans des flaques de soleil et que les fusils somnolent dans leurs étuis mais c’est l’automne et comme toutes les saisons elle a ses parfums, ses lumières et plus généralement ses Splendeurs & Merveilles alors je les savoure et les remercie.

Bien sûr je suis reconnaissante d’être si souvent sur les routes depuis un an mais passer un peu de temps chez moi me fait ronronner d’aise.

Ce matin, j’ai couru dans les rues de Loos-en-Gohelle, qui est une ville assez étrange (de ma part c’est évidemment un compliment), puis j’ai fini par un crochet sur le 11/19. Je suis frustrée de champs et de bois depuis l’ouverture de la chasse mais j’en profite pour savourer les paysages si singuliers de mon territoire.

Dans trois jours, ça fera trois ans que je peux l’appeler Mon territoire. Trois ans que j’ai emménagé à Lens, juste à temps pour les fêtes de la Sainte-Barbe. Je suis toujours aussi fascinée par la bizarrerie de l’habitat et des vestiges miniers, des artefacts devenus sites naturels – tas de schiste dont, par endroits, sort l’extrémité de traverses comme des os fracturés trouent une peau. Des terrils comme des collines vertébrées.

Je pensais aux villes dans lesquelles j’ai passé du temps récemment et je me disais qu’il n’y a vraiment rien à faire en ville. Et soudain je me suis rappelé que la plupart des gens pensent l’inverse : qu’il n’y a rien à faire dans le genre de trou que je me suis choisi pour habitat. Ils sont contents d’aller prendre des bains de foule dans des salles de spectacle ou des musées, ce qui doit représenter au maximum 5% de leur temps, et moi je suis heureuse d’échapper aux 95% de temps sans air ni horizon qu’il me faudrait subir si je vivais en ville.

Le luxe que je me suis octroyé en emménageant ici est celui des espaces ouverts, vastes, aérés.

Je courais ce matin avec l’impression que le vent me nettoyait dedans, mes poumons étaient comme des ailes intérieures. J’ai croisé deux personnes en 15 km, elles m’ont dit bonjour. J’étais heureuse.

erratum

Il y a deux fautes dans le livret de Permanent Draft, je m’en suis rendu compte en lisant la version papier – à savoir trop tard. Il y a une coquille dans le septième poème et le pire, c’est que le deuxième ne correspond pas à sa légende. Ce sera bientôt corrigé dans la version numérique mais l’objet conservera cette fausse note – d’une certaine manière, comme le dit Valentina pour me réconforter, ça participera au manifeste puisque nous savons apprécier le glitch, qui ne sera pas absent de nos parutions futures. Mais flûte, quand même. Flûte alors.

Transmissions festival

Si on m’avait dit, il y a neuf mois encore, qu’un jour je partagerais une affiche avec les légendes de la scène expérimentale que sont Valentina, Kali Malone ou encore Lucrecia Dalt, même un tout petit bout de l’affiche, je me serais esclaffée. Merci à Valentina et à Marta Salogni pour leur confiance.

Permanent Draft : ta mère

La version numérique est en ligne aujourd’hui ; quant à l’objet, il sera disponible le 2 décembre : Permanent Draft est un flexi disc (45-tours souple, une seule face gravée) inséré dans un livret de 13 photos et 13 poèmes. Il esquisse la ligne esthétique de notre label et sort sur le label ami Horn Of Plenty de Nick Hamilton ; le graphisme est de Karolina Kołodziej, qui nous suit également dans l’aventure du label. Merci infiniment à eux deux. On peut donc désormais se procurer Permanent Draft ici.

Pourquoi le « ta mère » du titre, me demanderez-vous ? Parce que sur l’un des morceaux, je dis « Tu souris mais la vérité est amère », phrase traduisant littéralement ce qu’une passante a dit à Valentina un jour, dans une rue de Londres, « You smile but the truth is bitter ». Le mix fait clairement entendre un ta mère qui nous fait beaucoup rire. L’image sur la pochette est tirée du mode d’emploi d’un masque facial hydratant.

Voici le texte que Valentina et moi avons écrit avant-hier, à la demande de Nick, pour présenter l’objet sur Bandcamp :

Conceived as a manifesto for eponymous all-female label Permanent Draft, this limited flexi comes with a booklet of poetry and pictures based on the prime number 13.

Permanent Draft aims to highlight works showing a certain taste for fragmentary, irrepressible creative eruption and lo-fi experiments. Leaving the grandiose apart to pay and bring attention to the sounds, details and anecdotes of everyday life, picking up raw material from the ordinary.

Bitter truths, migrainous fulfilments, dead clowns, broken gods, taffeta fairies, fruit foxes and non-binary empty frames outline these very aesthetics.

crédits

Music composed, recorded and produced by Valentina Magaletti
Vocals and texts by Fanny Chiarello
Photographs by Valentina Magaletti & Fanny Chiarello
Mixed by Leon Marks
Mastered by Marta Salogni
Design by Karolina Kołodziej

Dire que je suis heureuse de cette parution serait un ridicule euphémisme…

le pompon

Hier à la MEP, nous avons vu cette inscription étonnante, qui semblait répondre à point nommé à une nouvelle déception éditoriale (par chance, celle-ci m’est échue deux jours après une excellente nouvelle, dont je parlerai bientôt ici).

Nous avons aussi pris cette photo très Permanent Draft.

Ici, je pose avec un sanglier très en colère – pour changer.

Tous les soirs, quand Valentina s’assied à sa batterie et s’apprête à jouer pendant 35′ à un rythme extrêmement soutenu, sans temps mort, je suis en proie à une sorte d’anxiété. J’ai peur que quelque chose ne se passe pas bien, qu’une baguette s’envole ou je ne sais quoi. Ça la fait rire (elle a joué des milliers de fois en concert) et ça l’attendrit à la fois. Hier, j’ai réussi à ne pas entendre ni voir qu’elle avait cassé une mailloche et en avait attrapé une autre aussi vite pour la remplacer ; je m’en suis rendu compte quand les lumières se sont rallumées et que j’ai vu le pompon sur le sol du Centquatre.

Ce midi, Valentina a fait la pub de L’Évaporée à la Librairie du Parc, à la Villette.

Ce soir, nous avons admiré le coucher du soleil une dernière fois par la fenêtre de notre chambre.

Demain, nous prenons le train pour Lens